‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 2)Chapitre 64 sur 132 · ALEXANDRE DE BERGAME · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DE BERGAME

bénit Dieu qui s'est anéanti en revêtant la forme de l'esclave : qu'il lui donne la grâce parfaite! Après sa prière, il lève les yeux au ciel et est décapité. La matrone Grata le porte dans son petit champ quon voit (encore) près des murs de Bergame ; des prodiges illustrent son tombeau.^ grâce au Dieu qui, dans sa Trinité, vit dans tous les siècles des siècles. Amen.

De cette version bollandiste \ nous devons rapprocher deux autres textes publiés, Tun par Mombritius % l'autre par Grazioli '.

La date du texte bollandiste est clairement dénoncée par le double souci qui occupe l'auteur inconnu : contre les Manichéens, il veut justifier la fuite de saint Alexandre ; contre les semi-Pélagiens, il veut mettre en lumière l'action prévenante de la grâce de Dieu. — Ces deux faits rappellent les polémiques dont on a déjà parlé * et nous conduisent au temps de Fulgence et du concile d'Orange et des Moines Scythes et des Gesta Martyrum et des Gesta Apostoloimm romains, c'est-à-dire au premier quart du vi* siècle environ.

Le texte de Mombritius raconte les mêmes événements, insiste pareillement sur la grâce, présente parfois les mêmes expressions (in cœlurn respiciens, ministri, athletà) que le texte bollandiste. — Mais il ignore Milan ; l'allure du récit est beaucoup plus sèche ; on remarque l'absence de tout prologue, l'absence de l'épisode relatif à la fuite du saint hors de Milan, l'absence des noms Prsetoria et Plotatio^ l'absence de la formule Deus in Trinitate dans la doxologie ; et, si ce texte insiste sur la grâce de Dieu, il en parle avec beaucoup moins de précision, et, notamment, n'emploie jamais les mots gratia prœveniente. — En revanche, ce texte donne la date de l'anniversaire septimo (die) calendarum septembrium et développe la prière adressée par le saint à Dieu, — Il semble qu'il soit antérieur à la version bollandiste, puisqu'il ignore les controverses touchant la fuite, et qu'il soit postérieur aux controverses d'Augustin et des moines de Saint- Victor, puisqu'il insiste sur la grâce : on peut le dater du milieu ou de la fin

1 26 août, 803. B. H. L., 276.

3 De prxclaris Mediolani œdificiis, 1735, p. 181-197. — Cf. 26 août 806-807 et Analecta, xxi (1902), 36 [article de Savio].

164 l'hagiographie augustinienne

du V® siècle. L'auteur devait connaître les légendes grecques \ C'est du texte édité par les BoUandistes ^ que dérive la troisième version qu'a publiée Grazioli. Elle a la forme d'un sermon et repose, de l'aveu même de l'auteur, sur les gestes du martyr ; mais elle les combine avec les légendes de l'évêque de Milan, Materne, des saints de Côme, Fidèle, Carpophore, Exante, des saints de la légion thébéenne Cassius, Secundus et Licinius : notre Alexandre devient primipilaire et porteenseigne de Maurice et, peu à peu, se transmue en un tout autre personnage. Mais deux traits caractéristiques de la version bollandiste subsistent dans le récit cyclique : on y montre la valeur édifiante des histoires martyrologiques % on y re-

1 Noter en effet deux traits curieux. Au moment de sa mort, Alexandre

demande un peu d'eau et se lave les mains : on rencontre ce détail dans les

légendes grecques. — A ce même moment il prononce une longue prière :

c'est une série de douze bénédictions :

1 « Benedictus es Deus qui dignis cognitoribus tuis quae sunt bona tribuis;

qui patiens es super peccatores et infidèles ; 3 qui inferna quidem caicasti propter nostram resur-

rectionem; qui cadentes erigis per tuam pietatem; 5 qui animalium... execraris cœdem, tuorum uero

sanctorum orationes libentissime coUigis; qui colentibus te cooperaris et daemoneseis subicias; 7 qui penitentiam quidem desertoribus pro peccatori-

bus eorum largiri dignaris, eamdem vero mercedem undecima hora occurrentibus gratia donare dignatus es ; qui ignorantiam quidem impietatis a me extinxisti hodie ;

9 qui me de média idolorum cultura ad tuam magni-

tudinembonorumoperum tuorum assumpsisti ;...

10 qui inter booa gregis tui me esse constituisti et

idooea mente in tua veritate confirmasti ;...

11 qui tantorum bonorum thesaurum subito mihi lar-

gitus es et ad stadium veritatis tue per D. N. J. C. introduxisti ;

12 qui fortem athletam tuae venerationis sermoae do-

cuisti et aculeum diaboli inrirmasti.

Je ne puis m'empêcher de songer aux douze « béatitudes » de Thècle [cf. G. M. R. tome V]. Noter encore que Maximianus est appelé cxsar ou rex, jamais imperator.

2 Ou d'un texte assez analogue. — Il semble que Flodoard [P. L., 135, 735J suive Adon [P. L., 123, 338], et Adon la version de Mombritius. Mais Adon fait d' Alexandre un martyr thébéen : l'origine de cette légende est sans doute à chercher dans l'identité d'anniversaire d'Alexandre et de Secundus de Vmtimille, 26 août ; Secundus était devenu un dux ex legione sanctorum Thebœorum {P. L., 123 338. — Cf. Gerion de Cologne, etc.J [Sur Secundus, cf • G. M. R., mi]. Elle apparaît, très développée, dans le texte Grazioli.

3 Analecta, xxi, 36, §§ 1-2... « Qui enim audire quœ a scis acta sunt negligunt, imitatores eorum esse contemnuat...

trouve un écho des controverses catholico-manichéennes touchant la fuite K — Ce long sermon est certainement postérieur aux deux textes courts : mais on n'en saurait dire la date exacte ^

En résumé, la version bollandiste est sans doute un texte récrit au début du vi« siècle, sur la version de Mombritius : on vise à conformer la légende d'Alexandre aux préoccupations des cercles théologiques de ce temps, — et aussi, à rattacher à Milan un saint de Bergame.

On ne peut, comme de coutume, rien dire de l'histoire réelle du saint. 11 se peut que son martyre se rattache à l'épuration militaire commencée dans les provinces de Galère et poursuivie dans les provinces d'Hercule \ Le férial hiéronymien l'ignore ; le calendrier populaire, d'accord avec les gestes, le Tixe, en l'isolant, à Bergame, 26 août *. Authari lui consacre une église à Fara (près de TAdda), en 585 ^

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Gestes de C'est en Lucanie que nous promène la légende de saint Vitus, — mais elle nous conduit bientôt à Rome et nous ramène à la même époque et dans les mêmes cercles qu'Alexandre de Bergame.

L'Ecriture Sainte nous invite à admirer la grandeur et la mansuétude de Dieu, lorsqu'elle nous dit : Dieu a opéré des

' ^d. §§ 7-10. Récits des fuites des saints ; « nosmet sacrificium laudis sibi offerentes ». — Le R. P. Savio estime (loco citato) que le texte cyclique est antérieur au texte bollandiste, il oublie de rien dire du texte de Mombritius. Les faits que j'ai résumés ci-dessus m'empêchent de me rallier à ce système.

2 Peut-être date-t-il des environs de 800, comme le veut Savio ; peut-être remonte-t-il à l'époque lombarde, comme nous invite à le croire l'histoire littéraire des saints Faustin et Jovite.

3 Allard : Histoire des persécutions, iv, 132, n. 2 et t, 359. * VII, Kal. sept. Bergamis, Alexandri. P. L., 123, 167 168.

° D'après Lupi : Cod. diplomaticus Bergomensis i, 169, cité par Savio : Analectaf xxi, 33.

L HAGIOGRAPHIE AUGUSTINIENNE

choses admirables dans les plus petits. Témoin VituSy dont nous célébrons aujourd'hui Vayiniv ers aire : prévenu par la grâce du Christ^ il devient digne du ciel, — Le bienheureux Vitus naquit dans la province de Lucanie d'une noble famille sénatoriale : avec V aide du Seigneur, il put atteindre la couronne du martyre à V âge de sept ans, pendant le règne des tyrans Dioctétien et Maximien ; Modestus et Crescentia qui l'ont nourri cueillent la palme avec lui. Vitus opère beaucoup de miracles par la grâce de V Esprit-Saint ; il vénère sincèrement Dieu y prie nuit et jour, convertit les âmes possédées du démon, fait de larges aumônes, porte un cilice ; il prie le Christ en disant : « Seigneur Jésus-Christ, agis avec ton serviteur selon ta miséricorde, ne me sépare pas de l'assemblée de tes saints, communique-moi les mérites de ceux dont tu as voulu que je partage la loi. » — Son père Bylas est un impie qui le menace, sans V effrayer ; rassuré par une voix céleste et rempli de la grâce de l'Esprit-Saint, le bienheureux enfant lui répond qu'il ne connaît que le Dieu unique dont l'Esprit était au début porté sur les eaux et qui a dit : « Que la lumière soit.,. » Hylas le fait battre sur la nuque, lui demande d'où il tient tout cela, lui dit que, si les empereurs viennent à V apprendre, il peut mourir ; puis IJylas recourt à Modestus (papatem Viti). Mais voici qu'apparaît l'ange donné comme gardien par Dieu à l'enfant afin qu'il le garde tous les jours de sa vie jus qu^ à son martyre: et l'ange apprend à Vitus que le Christ lui accordera tout ce qu'il lui demandera. — Hylas pleure son fils : c'est son unique enfant. En vain il lui vante les dieux invaincus Jupiter et Hercule, Junon, Minerve et Apollon ; Vitus proclame la toute-puissance du Dieu un dans sa trinité, le Père Inengendrè, le Fils Unique engendré, r Esprit-Saint procédant de l'un et l'autre; il proclame le Fils qui, comme le dit r Apôtre, bien qu'il fût dans la forme de Dieu, s'est anéanti lui-même et a pris la forme d'un esclave et 7ious a rachetés de son sang, Jésus-Christ médiateur entre Dieu et l'homme, agneau de Dieu qui efface les péchés du monde. Comme il exhorte son père à croire en Lui, Hylas lui objecte que Ponce Pilate a mis Jésus en croix ; Vitus répond que c'est ce supplice qui est la rédemption de nos péchés.

Alors, tandis que Vitus continue d'opérer ses miracles, le préfet Va lé rien, mis au courant, arrête Hylas et se fait pré-

senter Venfani. Mais il tâche en vain de le séduire ou de l'effrayer : rempli de V Esprit- Saint, muni du signe salutaire de la croix f Vitus refuse de sacrifier f et s'offre^ hostie immaculécy au Dieu vivant. En vain Hylas implore ; en vain Valérien insiste; ceux qui veulent battre Vitus voient se dessécher leurs bras, le préfet voit se dessécher sa main. On crie au magicien ; Vitus rectifie : il est le serviteur du Christ ; et, à la prière de Valérien, il guérit la main au nom de Jésus-Christ qui donné la mort et la vie, Valérien confie alors l'enfant à son père pour que celui-ci le 'guéi^isse de sa folie. Mais les délices ni la volupté ne séduisent le jeune martyr, qui, les yeux levés au ciel, prie le Dieu d' Abraham, d'Isaac et de Jacob d^avoir pitié de lui ^ — Bientôt Vitus est présenté à Dioctétien César, dont il méprise les présents et les menaces. Dans la prison où il est enfermé avec Modestus et Crescentia sous le cachet de Vempereur, afin qu'il meure de faim, il reçoit parmi des flots de lumière la visite du Christ qui V assure quil restera avec lui jusqu'au martyre. Effrayés du bruit de ces voix y les geôliers courent au palais et disent à César : « C'est la fin de Rome ; si tu ne te dépêches d'agir, tout ton peuple sera en danger de se perdre, » — Dioctétien fait alors préparer une scène par ses ministri : les martyrs s'avancent., la face resplendissante ; Vitus exhorte son vieux père nourricier, lève au ciel un regard tranquille^ disant : « Si je suis ici, c'est par la volonté du Christ. » Jeté dans une chaudière remplie de plomb fondu, de poix et de résine, il se signe ; et l'ange du Seigneur éteint la chaleur du four ; et les trois saints, pareils aux trois Hébreux dans la fournaise, entonnent un hymne de joie; et le peuple, transporté d'admiration, s* écrie: « Jusqu'ici, nous n'avons rien vu de pareil, » — « Mon Dieu est plus grand que les vôtres », répond Vitus, sortant sain et sauf de la chaudière : c< croyez en lui, renoncez aux idoles, recevez l'eau du baptême ». On lâche un lion ; un signe de croix lui donne la douceur de r agneau, et la bête essuie de ses caresses la siieur du martyr, Dioctétien, pourtant, ne s'avoue pas vaincu : il explique ces prodiges par les pratiques magiques (artes magicae) et, pour venger les idoles, il fait préparer des èchafauds. Mais Vitus, après avoir exhorté la vieille Crescentia, implore le Christ et aussitôt la terre s'ébranle, les éclairs brillent, les

» Ici s'iatercale le long fragment qui caractérise P et B. Cf. infra, p. 169.

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