ORIGINE DE LUCIE
11 est évident, d'autre part, que notre texte emprunte à Sébastien, ou à d'autres livres lériniens, l'annonce de la paix de l'Eglise, — l'épisode de la nourrice trompant effrontément le fiancé, — les idées qu'il émet touchant Tusage des richesses en ce monde.
C'est-à-dire que notre texte est un vrai centon, dont l'auteur est familier avec les gestes romains, avec les gestes siciliens, avec les gestes lériniens surtout. Je le rattacherais volontiers au groupe des hagiographes de Lérins ; mais l'usage qu'il semble faire A'EupluSy à^ Agathe et &' Alexandre de [Bergame indique qu'il est en rapports avec les cercles augustiniens, s'il n'est pas lui-même un augustinien très fervent. Il prolonge de curieuse manière au temps de saint Gésaire les tendances des amis de Salvien et de Fauste ^
L'auteur du texte B ignore l'épisode des derniers sacrements et insiste sur la virginité : c'est dire qu'un trait caractéristique disparait pour faire place à un trait qui est extrêmement banal. B ne serait-il pas la version vulgate, postérieure au texte A? L'attaque qu'il dirige contre les médecins, d'autre part, rappelle fort un passage des gestes de Valentin de Terni : ces gestes, on le verra % datent sans doute du milieu du VI" siècle. On peut croire que telle est aussi la date de
* J'imagine qu'il faut le joindre au groupe constitué par les auteurs de ThO' mas, Barthélémy, Matthieu, Simon-Jude [cf. G. M. R., vj. Voici deux traits qui rapprochent Lucie de Matthieu : 1. Ici et là, l'auteur lérinien insinue des conseils touchant la réception de l'Eucharistie; 2. Ici et là, il se souvient de l'histoire profane [cf. Paschasius-Verres et IphigénieJ. — Peut-être faut-il voir ici une trace de la coutume romaine attestée par la vie de Mélanie : les mourants gardent la communion dans la bouche [éd. Rampolla, p. 39, 1. XXVI : a Consuetudo aulemest Romanis ut cum animas egrediuntur, communio Domini in ore sit »]. Mais le rédacteur de Lucie ne spécifie rien : il est plus vraisemblable qu'il ne songe pas du tout à la coutume romaine.
Noter que Mélanie recommande indirectement, ainsi que Matthieu, de communier avant de manger [éd. Rampolla, p. 36, 1. XVII-XVIII : « Numquam haec cibum corporalem accepit nisi prius corpus Domini communicasset »]. Notre version de Mélanie aurait-elle été écrite, ou retouchée dans les milieux lériniens? [cf. les tournures : « Videres...», p. 28. 1. XXXV; « o si posses scire...», p. 30; l'emploi de corpusculuin pourcorpws, p. 23, 1. 15. Cf. Lejay, R. H. L. R., x, 607, note 1 ; l'insistance du rédacteur sur la réalité de l'action providentielle, p. 6, I. 27: p. 18 et 19, 1. 34 et 6]. L'usage que Mélanie fit de sa fortune, l'admiration qu'elle professait pour les Pères du Désert durent attirer sur elle — sans parler de sa noblesse et de sa sainteté — l'attention des disciples de Gassien et de Salvien.
2 Cf. G. M. R., m.
194 l'hagiographie augustinienne
B ; c'est un remaniement dont l'auteur appartenait peut-être au même groupe que le rédacteur de Valentin \
d'A^'athe 2 Pcission de la bienheureuse vierge et martyre Agathe, qui souffrit dans la province de Sicile, à Catane, sous le troisième consulat de Dèce. Le consularis Quintianus était de basse extraction, fort débauché^ très avide et très impie \ aussi voulutil s^emparer d'Agathe, laquelle était chrétienne, et riche, et jolie^ et noble. Comme elle lui résistait, il la confia à Aphrodisia, vieille femme dont les neuf filles étaient aussi perdues de mœurs qu'elle V avait été elle-même. Mais trente jours de séductions et de menaces ne purent fléchir la vierge consacrée à Dieu; elle désire ardemment le martyre, comme un cerf altéré aspire à la fraîcheur d'une source. Quintianus la fait venir à son secretarium : elle revendique hautement sa noblesse, et surtout sa foi chrétienne qui est son vrai titre de liberté; elle raille les dieux, c'est-à-dire les démons dont les hommes couvrent d^or les images d'airain, de marbre ou de gypse, mais dont les mœurs sont si débauchées qu'ils ne les voudraient pas voir chez leurs femmes. Quintianus, furieux d'être confondu en public, la fait enfermer dans un cachot ténébreux. Le lendemain, Agathe résiste de même ; elle est mise sur le chevalet, mais refuse de soustraire sa jeunesse à une mort prématurée et Quintianus, oublieux quhine femme Va nourri, ne rougit pas de la faire torturer et, finalement, lui fait couper un sein. Agathe le raille: au dedans délie,
* Peut-être B a-l-il gardé parfois la meilleure leçoQ [cf. Lucie comparée à une montagne immobile]. — Que le texte A ait été connu dans les milieux où fut rédigé Valentin, c'est ce qu'indique le thème même de Valentin, à savoir la vertu du dogme de la communion des saints : l'idée est indiquée dans Lucie et développée dans Talentin. L'auteur de Lucie B serait-il d'aventure identique à l'auteur de Valentin ?
2 B. H. L., 133 [5 janvier 615 ou 621J. — Tillemont, m, 409 et 730.