‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 2)Chapitre 77 sur 132 · SAINTE AGATHE · texte numérisé non relu

SAINTE AGATHE

son être intime s'abreuve à deux mamelles * sur lesquelles l'impie ne peut rien. Du reste, voici que, au milieu de la nuit, survient dans la prison, oii elle a été enfermée sans pain et sans eau, précédé d'un petit enfant portant une lumière, un vieillard: il porte divers médicaments dans sa main. Mais la pudeur d'Agathe s'inquiète: elle refuse de se laisser soigner par un homme, par un médecin, même chrétien : « Le Christ, s'il le veut, peut me sauver. » — « C'est lui qui m,' a envoyé vers toi, dit le vieillard ; je suis son Apôtre ; en son nom tu dois être sauvée ». Et, tout d'un coup, la vision disparaît ; Agathe s'aperçoit que ses blessures sont fermées, et que sa poitrine est intacte. Et toute la nuit une telle lumière brille dans la prison que les gardiens efjrayés s'enfuient, laissant les portes ouvertes. Ceux qui sont enfermés avec la sainte lui disent de fuir: « Loin de moi, dit-elle, que je veuille perdre ma couronne et faire le malheur des gardiens ; avec Vaide de mon Seigneur Jésus-Christ, je continuerai de confesser celui qui rna guérie et consolée. »

Quatre jours après, elle est encore présentée au juge, et, comme elle V insulte, et refuse d'abandonner, pour une pierre, le Dieu qui Va guérie, il la condamne à être roulée sur des tessons de bouteille et sur des charbons ardents. Mais le ciel la venge aussitôt : une muraille s'écroule qui tue Silvanus, conseiller de Quintianus, ainsi que son ami Falconius ; Catane elle-même est secouée par le tremblement de terre, le peuple s'agite, et Quintianus, tremblant, s'enfuit (ad posterulam secretarii), cependant qu^ Agathe, reconduite en prison, élève les mains au ciel, et remercie Dieu d'avoir gardé sa virginité et de lui avoir donné la victoire, et lui demande de la retirer du siècle et rend l'âme, enfin, doucement. Le peuple accourt ; on embaume le corps ; mais voici que survient un jeune homme, vêtu de vêtements de soie, suivi de plus de cent enfants beaux et parés ; personne ne l'avait vu jamais, ne le revit plus tard, ne put dire qui il était. Il entre dans le tom^ beau, place à la tête une courte plaque de maï^bre portant ces mots

MENTEM SANCTAM SPONTANEVM HONOREM DEO El PATRIE LIRERATIONEM (exhibuit Agatha ?)

1 « Ego habeo mamillas intégras iatus ia anima mea, ex quibus nulrio omnes sensus meos, quas ab infautia Ghristo Domino consecravi » (§ 8).

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Lorsqu'on ferme le tombeaUy il s'éloigne e/, comme on Va dit, nul ne le voit plus : aussi soupçonnons-nous que c'est un ange. Le texte de l'inscription se répand peu à peu dans toute la Sicile ; Juifs et Gentils, d'un même cœur que les chrétiens, vénèrent le tombeau,

Quintianus, parti avec son officium à la recherche des biens d'Agathe, est tué par un jugement de Dieu : un coup de pied de cheval le jette dans le fleuve Sgmœthus ; son corps n'a jamais été retrouvé. C'est pourquoi s'accroissent la crainte et la vénération qu'inspire la sainte; nul ne songe à inquiéter les siens. Du reste, un an après, le jour anniversaire de sa mort, l'exactitude de l'inscription placée par l'ange apparaît à tous : les torrents de laves que vomit l'Etna sont arrêtés par le voile dont on avait couvert le tombeau d'Agathe', les Païens lavaient été prendre. L'éruption commencée le jour des calendes de février prit fin le jour des nones, anniversaire de son ensevelissement. Ainsi iXotre-Seigneur Jésus-Christ prouvait que ce sont les prières d'Agathe qui ont sauvé Catane de l incendie et de la mort : à lui honneur et gloire et puissance dans les siècles des siècles. Amen ^

i Les Bollandistef» signalent trois autres versions de ce texte : elles ne paraissent pas s'éloigner beaucoup de celle quiestici résumée. Le texte B. H. L., 184, commence par les mots in Sicilia urbe Cathennensium sub Diocletiano imperatore^ Decio tertio consule (cf. Arnold, Cœsa-ius von Arelate, 1894, 61) : c'est, évidemment, une retouche postérieure ; on a voulu concilier Dèce et Dioclétien, que donnait sans doute une autre version [cf. Aldhelme] ; le résultat est joli.

Le texte B. H. L., 135, débute ainsi : indiebus illis sub Decio[Cat. Brux., i, 142, n. 32 — d'après le .Codex Bruxellensis , 207-208, du xiii^ siècle, f. 105] ; il se termine par les mots : martyrizata est autem bb. Agatha, die non. februariaru7n, agente Quintiano considari, régnante. D. N. J. C... Cette formule finale rappelle les gestes des martyrs de Pannonie. — Le texte B. H.L., 136 s'ouvre par cette phrase : Dieni festunx sanotissitnœ Agathx wartyris... [Mombritius, i, 16. — Analecta, xi, 286, n. 33], C'est une retouche évidemment inspirée par Agnès [le manuscrit où ae lit cette version, l'Ambrosianus D. 22, m/., date du xiii» siècle].

POPULARITÉ d'aGATHE 197

La légende de sainte Agathe, vierge de Catane, dont le culte est attesté par le férial hiéronymien S est très bien connue de Notker ^ et d'Adon ^ et d'Aldhelme * ; les sacramentaires pseudo-gélasien ^ et pseudo-ambrosien ^ y font des allusions ou des emprunis; on connaît enfin un poème pseudo-damasien " qui s'en inspire manifestement. Du x® au vi^ siècle, une chaîne de témoignages atteste donc l'existence et la persistance d'une tradition relative à sainte Agathe : cette tradition n'est jamais en contradiction avec celle qui s'exprime dans nos gestes.

Mais, si Notker, Adon et Aldhelme dépendent manifeste-

* p. 17. « E. Nonas febr. in sicilia civi catenas nt agathsB Virginia... Cf. Kal. carthag. Nonas febr. sanctse martyris AgathfB » [Ruinart, 634].

[Le férial connaît une autre Agathe, ou une autre fêle d'Agathe à Catane, au IV des ides de juillet, p. 90. — La date du ,5 février, confirmée par tous les autres documents paraît certaine].

Le tombeau d'Agathe se trouvait au faubourg de Catane appelé Hybla major. C'est là qu*on a retrouvé la fameuse épitaphe de NilaFlorentina, pagana nata...y fidelis facta, qui fut déposée^r<a? foribus martyrum, [de Rossi, 5mL, 1868.75, cité par AUard, D. A. C, i, 849.]

2 P, L., 131, 1403. — Cf. Martyrologe de Lyon, p. 15.

3 P. L., 123.198 (libeilus de festivitatibus) et 226. Adon ne soufÛe mot de l'éruption de l'Etna, bien qu'il connaisse Pinscription. La version qu'il lisait s'arrêtait sans doute avant l'éruption. Noter encore qu'Adon écrit « post mamillarum abscissionem, « non » mamiliae ».

4P. Z., 89, 142 et 268-269.

s Wilson, p. 166. — Des hymnes attribuées à Isidore [5 février 604], il n'y a rien à tirer.

6 2 février 600, § 8.

"7 Ihm., D. 71, 75. — Il est certain que ces vers ne sont pas de Damase [Tillemont, m, 730]. De Ro8É«i écrit : « Le style de l'hymne est très différent, non seulement du style de Damase dans ses poèmes authentiques, mais encore de celui des autres poètes du siècle de Damase et de Prudence. Il n'est point certain que la fête de sainte Agathe fût solennellement célébrée à Rome au temps de Damase; cela est même peu probable. Donc, ou un second Damase distinct du pontife, a composé ces vers et a inséré son nom dan» la pièce, ou dans l'hymne à sainte Agathe le nom de Damase fut faussement mis pour donner à cette pièce plus d'autorité \Biill. Arck., 1884-85, 17, cité par AUard. D. A. G., i, 848].

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ment de ceux-ci et donc en reculent la composition aidant Van 700 environ, on ne saurait pour le moment préciser davantage. Pseudo-Gélase ne dit rien, sinon qu'Agathe est restée vierge, et devenue mart3^re. — Pseudo-Damase vante sa beauté et son courage, rappelle qu'elle a été torturée au sein et guérie par saint Pierre, conte que les païens se sont réfugiés à son tombeau et souhaite que, grâce à elle, les chrétiens soient préservés des folies de l'amour ; l'auteur inconnu peut avoir connu notre texte, mais il peut aussi avoir puisé à la tradition orale ; du reste, nous ne savons pas quand il écrivait. — Pseudo-Ambroise vivait sans doute dans la première moitié du v^ siècle ^ ; il dit la guérison d'Agathe par l'apôtre Pierre et connaît la légende de l'inscription apportée par l'ange ; mais ces points de contact sont trop généraux et trop rares pour permettre de préciser avec certitude la date de notre texte. Remonte-t-il au V®, au VI® ou au \\f siècle?

L'étude du culte de sainte Agathe ne supplée que faiblement à Tambiguité des documents anciens où se reflète la légende? Les lettres de saint Grégoire le Grand attestent que, de son temps, ce culte jouissait d'un notable prestige : lorsque Grégoire enlève aux Ariens leur église de Suburre, à Rome, c'est à sainte Agathe qu'il la consacre ', ce sont des reliques de sainte Agathe qu'il y dépose, en même temps que des rsliques de saint Sébastien. Et ce sont des reliques de sainte Agathe que s'est procurées de même Sabinus, l'abbé du monastère de Saint-Etienne de Gapri ; ce sont elles qu'il fait placer dans son monastère, à ce même moment, par l'évêque de Sorrente, Jean ^

Le culte d'Agathe est, du reste, établi à Rome depuis longtemps déjà : Symmaque (498-514) a consacré à cette sainte la basilique qu'il élevait sur la voie Aurélia, in fu-ido Lardario \ Aucun document romain ne nous permet de re-

1 Cf. Lejay, Rit Ambrosten [D. A. C, I, 13771.

2 DiaL, m, 30 [P. L., 77, 288] ; Ep. IV, 19 [P. L., 77, 688] ; L. P., i, 312. - Cf. M. R. P., P. L., 123, 149-150. — Cf. aussi Z^xWer, Mélanges, t. XXIV. 1904, p. 17. — a Placuit ut in tide calholica, iulroductis illic beati Sebastiaui et sanctee Agathae martyrum reliquiis, dedicari debuisset (arianorum ecclesia iu

ref^ione urbis huius quce Subura dicitur) P. i., 78, 288.

3 Joanni Sureutino. « Quoniam Saviaus abbas monasterii sci Stephaui insulae Capris suggessit nobis se gauclœ Agathae martyris reliquias jam oliui se habere coucessas [Ep., i, 54. — P. L., 77, 516.]

4 « Hic (Symmachus) fecit basilicam sauclae martyris Agathae via Aurélia, in

ORIGINE d' AGATHE 199

monter plus haut. Je dois ajouter que, entre le temps de Symmaque et l'époque de Grégoire, le pape Vigile a séjourné à Catane, sans doute durant un temps assez long : il y a fait l'ordination de Noël, il a pourvu de là à l'administration de Rome ^

Dès les environs de l'an 500, les Romains se sont donc intéressés à sainte Agathe : ici comme pour Vitits, ne peut-on croire que le patrimoine de V église romaine explique l'extension du culte à Rome ? Qui sait s'il ne faut pas étendre encore cette hypothèse et rattacher Agathe à la même époque et aux mêmes cercles littéraires que Vitus?

Trois faits nous y invitent.

Les gestes d'Agathe sont étroitement apparentés aux gestes de Vitus : la spontanéité joyeuse des martyrs, la puissance magique du signe de croix, surtout la visite du Christ au martyr dans sa prison, l'attitude du peuple, favorable aux Chrétiens, la même citation biblique (le cerf altéré qui soupire après la fontaine) le tremblement de terre qui punit et effraye les persécuteurs, la mort du martyr, non pas au sein des tortures, mais dans le calme et le silence, la visite que lui rendent dans sa prison, ici saint Pierre, là Jésus, — autant de traits qui rapprochent de la sainte de Catane, le saint de Sicile, de Lucanie et de Rome.

D'autre part, le passage oii il est dit que les portes de la prison restent ouvertes, et que les compagnons d'Agathe lui permettent de fuir, et que la sainte refuse de perdre sa couronne ^ nous rappelle certain épisode de Processus ^ et nous

fundum Lardarium : a fundamento cum fonte coostruxit ubi posuit arcus argenteos II. Eodeui tempore fecit basilicam s. Paocrati » [L. P., i, 262].

1 « Oui (Vigiliu?) iogressus Siciliam in civitate Catioeose permissus est facere ordioationera par mens, dec...; relransmisit Romae Ampliatum presbiterum et vice-dominum suuai et Valentinuna episcopum a saocta Rufina et Secunda ad custodiendum Lateranis et gubernandum clerum [L. P., i, 297. — Cf. 300-301, notes 15 et 16]. — Noter que Vigile est mort, tandis qu'il revenait à Rome, en passant à Syracuse.

8 « Ita... per totam noctem lux refulsit in carcere * ut prae pauores custodes carceris fugereut et carcerem apertum derelinquerent. Tune dicebant 8. Agathœ personse quae ibi erant inclusse ut abiret. lila autem dixit : Absil a me ut ego coronam meam perdam et eos qui custodes sunt Iribulationibus tradam. Ego enim adjuta a Domino meo Jesu Ghristo perseverabo in confessione eius qui me salvam fecit et consolatus est me » [5 février 617, § 10].

3 < Tune uidentes beati processus et martiuianus magistriaai dixerunt ad

• Cf. Vitus, Alexandre, Pierre Maroellin,

200 L HAGIOGRAPHIE AUGUSTINIENNE

ramène au premier tiers du vi® siècle : c'est l'époque des controverses catholico-manichéennes touchant la spontanéité du martyre.

Je note enfin que les gestes d'Agathe rappellent singulièrement certaines autres légendes romaines qui précisément datent du début du vi^ siècle. Yihbiane est confiée, et vainement confiée, comme Agathe, à une femme perdue de mœurs qui doit la décider à rejeter le Christ'. Pancrace, lorsqu'il est conduit au martyre, laisse éclater la même joie qu'Agathe-. Le petit ange porte-lanterne se retrouve dans Alexandre. Les gestes de Cécile ', surtout, offrent de curieux points de contact avec les nôtres. Ici et là, je lis une inscription apportée par un ange ; ici et là, la sainte préfère la chasteté au mariage et insiste sur les débauches des dieux païens, Jupiter ou Vénus ; ici et là, l'auteur paraît familier avec la littérature chrétienne d'Afrique, Tertullien, saint Augustin, Victor de Vita, Fulgence Ferrand *.

Il semble que les gestes de Vitus, d'Agathe, de Cécile, de Pancrace, et peut-être même de Lucie, soient apparentés l'un avec l'autre. Vitus et Pancrace sont présentés tous deux comme de jeunes enfants martyrs ; leur père à tous deux est un ami de l'empereur ; Lucie et Pancrace accordent une égale importance aux questions de successions ; Pancrace et Agathe sont également vénérés sur la voie Aurélia; le rédacteur, ou le groupe de rédacteurs d'où ces gestes sont sortis, a sans doute des attaches avec les cimetières de cette région. Ce

sanctos apostolos Christi petrum et paulum : pergite quo desideratis quia oblitiis nero disperaiiit Je uobis. Exeuntes autem de custodia saocti apostoli

petrus et paulus et (petrus) uidit dominum... et dominus... (dixit ei)...

redi roraam ; et rediit petrus Romam [Cod. Palatinus, 846, f. 106']. — Cf. G* M. R. I, 170-171, 203, 303-305.

1 G. M. R.. 1, 123-126 et 311.

2 G. M. R., I, 235-237 et 309 et 336.

3 G. M. R., I, 116-120 et 293-296. Cf. dans Cécile, Magnum habeo sponsum, dans Agathe, Quia habeo Salratorcm , D. J. C... — Le titicîits des gestes de Cécile porte ces mots : VNVS DOMINVS VNA FIDES VNVM BAPTISMA : c'est le mot de saint Paul [Ephés. iv, 5]. rappelé du reste par Avitus [P. £,., 59, 311], ef Liberatus [cf. infra, p. 206-207, n.], d'après Erbes, D?'c hciligc Cxcilia... [Z. Kirchengeschichte, ix (1887), 2 sq,]. — L'ioscriplion des gestes d'Agathe avait sans doute été placée au tombeau à la suite d'une éruption.

^ Les gestes d'Agathe sont encore parents de ce texte à demi-atricain que sont les gestes de saint Vincent : 1. Noblesse des martyrs; 2. Supplice de? charbons et tessons de bouteille ; 3. Mort tranquille du saint ; 4. Lumière céleste dans la prison horrible du martyr où défense est faite de lui rien donner ; 5. Opposition de l'âme toujours libre, au corps esclave du persécuteur [S. Vincent dans Prudence] ; 6. Souffrances du persécuteur impuissant.

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