LES MOINES SCYTHES
OU ces rédacteurs connaissent Rome et la Sicile : ils appartiennent au 'monde romain, à supposer qu'ils ne soient pas romains de naissance : je m'explique ainsi que ce soit saint Pierre qui vienne visiter Agathe.
Cette hypothèse est confirmée par un fait.
Nous connaissons en grec, deux versions des gestes d'Agathe qui attachent la sainte, non seulement à Catane, mais aussi à Palerme : Palerme devient ici la demeure, là la patrie d'Agathe ^ Or, Palerme était, avec Catane, la résidence des deux recteurs des patrimoines siciliens de V église romaine ^ On comprend que Palerme ait tenté de partager la
* 5 février 624 et P. G., 114, 1332, sq. — J'iucline même à croire que le texte latin que nous atteignons derrière le texte grec de Métaphraste, manifestait plus nettement que nos gestes sa parenté avec Cécile et Vitus. J'y relève ; 1. Plus d'insistance sur l'idée de chasteté [i; 4, 1333] ; 2. plus d'insistance sur la grâce [i, 4, 1333] ; 3. une allusion très nette à des paroles fameuses de saint Paul [ii, 6, 1336, rien ne pourra me séparer de la charité du Christ] et [ii, 7, 1336, nous sommes esclaves du péchéj ; 4. Une allusion très nette aux anges gardiens [iv, 17, 1344, oôev xivà uTrovotav £)^£tv a^Ys^ov eTvai autov T-^c fxàpxopoç]. — Le début du texte grec [1-5] s'éloigne assez du début de nos gestes : je remarque notamment le § 5 : Agathe perd sa sandale, à peu près comme saint Pierre perd une bandelette sur la Via Nova, dans les gestes de Processus ; elle prend Dieu à témoin de la froideur des Palermitains qui cessent de l'accompagner — elle s'en aperçoit alors ; — et Dieu suscite ce symbole de leur âme desséchée, un olivier stérile. La version grecque est donc hostile à Palerme, dont elle reconnaît les prétentions : elle procède sans doute di'un retnaniement catanais d'une version palertnitaine. L'autre version grecque, traduite par les Bollandisies, est davantage encore favorable à Catane : c'est là que la sainte est née, [Palerme n'est que sa demeure.] Un monastère d'Agathe est attesté à Palerme par saint Grégoire.
[Ep. IX, Ç,Q. Hartman, n, 86] on l'appelait souvent « monasterium lucuscanum »J. Comme toujours, il y a eu ici pluralité de rédactions.
2 Grégoire le Grand, Ep. II, 33 [P. L., 77, 565-567] et i, 1 [P. Z,., 77, 441- 442]. — Je note qu'il y avait des Manichéens en Sicile, dans les patrimoines même de l'église \Ep. V, 8. — P. L., 729-7301.
Notre rédaction repose-t-elle, pour Agathe comme pour Vitus, sur un texte antérieur inconnu aujourd'hui? Et ce texte dérive^t-il, comme c'est le cas pour Euplus B, d'un document contemporain du martyre ? Je ne sais. J'incline à accepter la première hypothèse et à rejeter la seconde : la physionomie d'Agathe diffère notablement de celle que présente Vitus, et ne rappelle guère les actes authentiques.
Je remarque que c'est sous Symmaque [498-514] que se construit la basilique delà Voie Aurélia. L'épanouissement du culte d'Agathe semble dater de ce temps, comme aussi l'épanouissement du culte de Cécile. — Peut-être l'introduction du nom d'Agathe au canon romain date-t-elle aussi de cette époque (comme l'insertion dans les prières de la messe des doxologies in uni' tate Spiritus Sancti). Peut-être le poème pseudo-damasien date-t-il du temps de Vigile [537-555] et de la réfection des cimetières au temps des Goths : tel
202 ' L^HAGIOGRAPHIE AUGUSTINIENNE
gloire d'Agathe avec la ville dont la situation était analogue à la sienne.
J'ai montré que les moines scythes qui, sous le pontificat d'Hormisdas [314-523], menèrent si vigoureuse campagne contre la formule monophysite du Trisagion, exercèrent une influence active sur certains rédacteurs des gestes romains; ainsi s'explique la doxologie : Jésus Christus qui cum Deo Pâtre vivil et régnât in unitate Spiritus Sancti *.
Je me demande si ce n'est pas à ce groupe de rédacteurs qu'il faut rapporter les gestes de Cécile, de Vitus, de Lucie et d'Agathe, — ou du moins certaines versions de ces légendes.
Les moines scythes se sont adressés aux évèques d'Afrique exilés par les Vandales en Sardaigne et que l'église romaine soutenait libéralement ^ : par là s'expliquent très bien la couleur augustinienne et la doctrine christologique de Vitus (version Mombritius).
Ferrand, ami et parent de l'illustre Fulgence de Ruspe, écrit au diacre romain Anatole une longue lettre au sujet du
semble être le cas du court elogiinn qui célèbre les « martyrs grecs >» [G. M R., I, 182] ; puis, je note que Vigile a séjourné à Catane.
Nos gestes datent le martyre d'Agatbe du troisième consulat de Dèce, c'està-dire de 251 II est très possible que cette indication soit exacte. [Aldbelme seul parie de Dioclétien : peut-être y a-t-il là un simple lapsus de sa part, peut-être suivait-il un texte écrit].
Je note d'un mot une autre légende d'Agatbe, née on ne sait quand, à saint Désiré (Allier), autour d'une cbapelle consacrée à notre sainte. Agatbe est une petite bergère qui néglige ses moutons pour prier Dieu ; son maître devine sa sainteté; elle dompte, sans un mot ni un geste, deux taureaux indomptables qui sèment partout l'épouvante; mais elle tombe morte quand ils entren à l'étable, ils disparaissent tout d'un coup quand on l'enterre [ReiHic des ira ditions populairea, 1898, 694].
Je rappelle que l'inscription à^Agathe.k l'époque féodale et depuis, futsouvent gravée sur les cloches : Odon de Chûteauroux l'a commentée.
■^ L. P., I, 263, 268, n. 43.— Pfeilschifter : Theoderich der Grosse und die Katholische liirche. Munster, 1896, 124.
FULGENGE FERRAND 203
Trisagion K Nous savons, d'autre part, la dévotion de Fulgence à l'endroit des martyrs. // tisite pieusement leurs tombeaux à Rome ^ ; il construit un monastère près le tombeau de saint Saturninus à Cagliari ^ Rien d'étonnant à rencontrer dans ce milieu quelques-uns de nos hagiographes anonymes.
Je relève dans Agathe un trait qui rappelle curieusement un passage de la vie de Fulgence qu'on attribue à Ferrand *.
1 p. Z,., 67, 888-908. — Cf. aussi la lettre 4 à Eagippius, le disciple et abréviateur d'Augustin [908-910], de essentia Trinitatis et de duabus naturis Christi, et la lettre 5 à Sévère scholastique, à Gonstantioople [910 921] quod Dommus noster Jésus Christus sit unus de sanctn et individua Trinilate. Mais le texte essentiel est la lettre 3 à Anatole diacre de Rome, écrite avant 535, de duabus in Christo naturis et quod, unus in Trinitate, natus passusque dici possit. Rapprocher notamment des textes et des commentaires donnés dans notre premier volume[G. M. R., i, 313-318] les textes suivants : « Duos filios ignorât fides catholica, quaternitatis assertores omnino deteslamus, et ideirco nunc, quantum arbitror, quibusdam rectae fidei custodientibus regulam, placuit unum de Trinitate passum faieri... Non est quarta persona qui passus est, sed ad numerum pertinet Trinitatis [899 G ..] Fiiius secundum divinitatem quia non est creatura, sed creator, unus est de Trinitate; et quia ipse secundum bumanitatem dignatus est pati, propter hoc unus de Trinitate dicitur passus. Taie est itaque, quantum coujicio, imo potius quantum credo : Unus est de Trinitate passus, quale est dicere : Deus est passus. Sicut autem quisquis Deum prœdicat passum, non substantiam divinitatis facit passibilem, sed divinitatis impassibiiis et humanitatis quae siibjacuit passioni, unam monstrat esse personam, sic unum de Trinitate passum praedicans, unitatem personse commendat in utrisque naturis : excludens nestorianae haereseos uefariam perfidamque doctrioam duos filios inducentis [§ 11, 900, B]. Unum de Trinitate passum Nestorianis non inmerito placet... Eutychiauis autem unum de Trinitate passum non recte placet, Ipsi eDÎm duas Christi permanere naturas evidenter negare contendunt, quibas per hoc capitulum manifeste contradicitur : insinuata uoa substantia per hoc quod unus de Trinitate ; insinuata quoque alla per hoc quod passus infertur. Passio enim commemorata testimonium est natures passibilis... » [§ 12, 901, G]. [Cf. encore Pierre Diacre ; De Incarna'.ione et graiia D. N. J. C. § 4, P. L., 62, 86].
2 P. L., 65, 130. Romam venit,...; postquam sacra martyrum loca venerabililer circuivit,...
*• L'attribution du texte àFerrand, proposée autrefois par Chifflel, a été récemment combattue par Ficker : Zur Wùrdigung der Vita Fulgenti [Z. f. fur K. G. XXI (1900). p. 9]. Ficker cherche l'auteur inconnu non à Garthage, mais à Ruspe, parmi les moines du monastère de Fulgence ; il reconnaît dans la Vita une intention anti-épiscopale. Puisse Félicien, le successeur de Fulgence, être un vrai moine, ami des moines, comme l'a été celui-ci ! Le fait est que Fulgence, comme Eulalius de Syracuse, a songé, sous l'influence de Gassien. à partir pour la Thébaïde (P. L., 65, 128, C, 129, B) : détail intéressant, et qui atteste l'influence de Gassien, à celte époque même, sur les cercles augusliniens. — La Vita était certainement achevée en 535.
204 l'hagiographie augustinienne
YitaFutgentii[P. L, 65, 149]. Gesta Agathse jS février, 622, § 9].
Fulgence refuse de prendre des Agathe refuse de prendre des mé-
bains pour calmer ses douleurs, ainsi dicaments pour soigner ses blessures, que le lui conseillent les médecins. « Medicinam carnalem meo corpori « Nunquid balneae, inquit, benefacere numquam exhibai, et turpe est quod poterunt ne homo mortalis expleto quamdiu ah ineunte œtate mea convitee suae tempore moriatur ? Si vero servavi nunc perdam ^ . proximam mortem nec aquarum calidarum possunt fomenta repellere, cur mihi, obsocro, persuadetis ut rigorem diu servatse professionis in fine dissolvam. »
De quelque côté que se trouve la dépendance, elle atteste la diffusion des deux textes dans les mêmes milieux.
Nous sommes assurés que Fulgence Ferrand aimait à citer le passage fameux de l'épître aux Philippiens(ii,6,8), où saint Paul s'essaye à définir la nature mystérieuse du Christ ; je le trouve cité, à deux reprises au moins, dans les quelques lettres qu'il nous a laissées ^. — Or, je relève cette même citation complaisante dans les versions augustiniennes de Vitus et à* Alexandre de Bergame ^
Ferrand, les rédacteurs à' Agathe et de Vitus sont également versés dans les lettres grecques. L'auteur à^ Agathe connaît les actes de ïarachus : comparer les mamillcp... intus in anima des gestes d'Agathe avec Vinterior et immortalis lingua des gestes de Tarachus [§ 5] \ — Il connaît de même les gestes de Claudius Asterius : comparer ce que dit Tlieonilla à Lysias [§ 5] ^ : Noji sufficit quia me nudam statuisti ? Non autem me
1 Agathe note que les visages desidoles étaient dorés: «dœmonia enini snnt isti... quorum marmoreas et gypseas faciès iuauratis. |5 février, 616, § 5]. — Nous savons, en effet, que le visage de Cselestisest revêtu d'une mince couche d'or.
2 Lettre à Anatole de Rome : P. L., 67, 903, B. § 14. Jom ego dixi : Qui cum in forma Dei esset... semetipsxitn exinanivit formant servi accipiens... — Lettre au comte Reginus ; P. L., 67, 940-941, cinquième règle : Hiimanis divinn prsepoyte... Deus factus est homo ut homo esset Deiis, id est Christus Jésus. Qui cum in forma Dei esset...
•■^J'attribue au même rédacteur la version boUandiste d'Alexandre de Bergame et la version mombritienue de Vitus — qui se lisent toutes deux dans le Codex Vindobonensis 357. Cf. les prologues des deux textes ; les allusions à la communion des saints, aux controverses relatives à la grâce, au martyre, à la Trinité ; certaines similitudes d'expression : prseventns gratia Ghristi, Detis in Trinitate [Alexandre], Dei in Trinitate perfecta manentis [Vilus]\ la formule de saint Paul, temet ipsum exinaniens... se lit dans les deux textes.
* Ruinart, 1859, p. 460.
6 Ruinart, 1859, p. 311.