LA DOXOLOGIE IN UNITATE
Vitus, Agathe, Eiiplus, Cécile, Pancrace, sinon Lucie, d'autres gestes encore ont donc été écrits, au temps des moines scythes environ, par un groupe d'augustiniens, qui s'intéressent aux martyrs d'Afrique, de Sicile et de Rome.
Cette conclusion pose un problème, et, indirectement, jette une vive lumière sur une particularité curieuse des gestes romains.
J'ai montré que la doxologie in unitate Spiritus Sancti avait une signification anti-nestorienne, qu'elle datait de la querelle du Trisagion et de l'afïaire des moines scythes : elle devait prévenir les critiques des Monophysites et leur prouver que les Chalcédoniens reconnaissaient absolument la divine nature de Jésus ; le Crucifié est une des Personnes de la Trinité, il règne avec le Père dans l'unité de l'Esprit ; il n'est pas distinct de la seconde Personne ; il n'est pas une quatrième Personne ajoutée à la Trinité Sainte *. Et la correspondance de Ferrand confirme cette interprétation ^.
Or, voici une des lettres qu'il adresse à Fulgence :
tion? du juge en criant d'une seule voix : unus dominus, una fides, unum haptisma [ui, 410]. C'est exactement ce qu'on lit sur Vinscription de Cécile. Quelques-unes de ces coïncidences indiquent l'influence que la légende des martyrs a exercée sur les persécuteurs vandales : la légende d'Hippolyte est attestée dès avant Prudence [G. M. R., i, 29], elle n'a donc pas été influencée par l'histoire de Marlinianus. Victor de Vila connaissait personnellement Maxima, il est peu probable qu'il ait transformé son martyre pour le conformer à celui d'Hippolyte ; reste que le persécuteur vandale se soit souvenu de celui-ci. — D'autres coïncidences s'expliquent par l'identité des situations: telle, la reddition des livres saints ; tout persécuteur de ' l'Eglise tend naturellement à les confisquer. — D'autres, enfin, témoignent de l'action exercée sur la formation des légendes italiennes et romaines par les souvenirs de la persécution vandale : ainsi en est-il sans doute de l'inscription de Cécile et de l'âge de Vitus.
1 G. M. R., I, 313, sq.
2 Supra, p. 203, n. 1.
208 l'hagiographie augustinienne ^^B
Pater e me, ohsecro^ iterum quœrere... Vnum regnum Patris " et Fllii et Spiritus Saiicti credimus et fatemm\ simul eos doyniîiari creaturis omnibus sentientes, Quare ergo in orationibus sacerdotum per ce Jesum Christum Filium tuum Do" minum nostrum qui tecum vivit et régnât in unitate Spiritus Sancti » per universas pêne Africae regiones catholica dicere consuevit Ecclesia ? tamquam solus Filius cum Pâtre possideat regnum in unitate Spiritus Sancti ut régnantes adunare non simul regnare Spiritus Sanctus intimetur ^
Ainsi, d'après Ferrand, la doxologie est africaine, — elle est ancienne, — et elle est obscure.
Fulgence répond ^ :
Quotiens exinde cogitavi, nihil ibi aliud majores nostros quam fidei veritatem contra multas héereses prémunisse cognovi. Il explique chacun des mots de la formule, insistant sur la dualité des natures de Jésus : il est Dieu avec le Père, et en même temps sa chair humaine est réelle. « Et quand nous ajoutons :
Qui tecum vivit et régnât in unitate Spiritus Sancti, illam utique unitatem commemoramus quam naturaliter habet Pater et Filius et Spiritus Sanctus, ubi ostenditur idem ipse Christus pro nobis sacerdotali functus officio [ideoque Jésus, homo], cui naturalis est unitas cum Pâtre et Spiritus Sancto [ideoque divinitas].». Quia Chi'istus nonsolum verus homo, sed et verus est naturaliter Deus^ et unus cum Pâtre et Spiritu Sancto Deus, digne dicimus Deo Patri qui tecum vivit et régnât, in illa utique unitate naturali quam ostendens ait : Ego et Pater unum sumus \Joh, x, 30]... Cum vei'o in unitate spiritus SANCTI dicimus, unam naturam Spiritus Sancti cum Pâtre Filioque monstramus. Unitas aulem naturœ quid est aliud quam trinitatem unumDeum; et ex hoc ostendit et regnum,.. y> Fulgence semble dire que la formule est ancienne, puisqu'elle a été établie par les majores ; — et qu'elle manifeste la divinité du Saint-Esprit : unam naturam Spiritus Sancti cum Pâtre Filioque (esse). Il nous rejette ainsi à la fin du IV® siècle. — Et, en effet, les Pères du concile de Carthage de 390 écrivent :
Ad corroborandas autem fratrum et coepiscoporum nostro-
1 Epistola XIII, 2. — P. L., 65, 393.
2 Ep. XIV, 35. — P. L., 65. 424.
LA DOXOLOGTE IN UNllATE 209
mm.., mentes, ea proponenda sunt quœ a patrihus certa dispositioiie accepimus j ut trinitatis quam nostris sensihus consecratam reiinemus, Patris et Filii et Spiritus Sancti unitatem, quœ nullam noscitur hahere differentiam , sicut didicimuSy ita Dei populos astruamus ^
Et, d'une manière générale, on peut dire que l'élaboration de la doctriae du Saint-Esprit a entraîné les chrétiens à affirmer avec insistance l'unité de la Trinité : je rappelle, entre autres, le De Spiritu Sancto de saint Ambroise ^.
Mais je remarque, en même temps,, deux faits. Si, dès la fin du iv^ siècle, on s'intéresse à l'unité de la Trinité, il ne s'ensuit pas que la formule in unitate Spiritus Sancti existe dès lors : cette formule a une portée christologique, plutôt que pneumatologique.
En second lieu, les actes des martyrs d'Afrique n'attestent quasi jamais ^ cette doxologie ; il ne faut donc pas trop presser le mot de Fulgence, majores nostri. La formule in unitate ne peut guère être antérieure au v® siècle : nous sommes ramenés à répoque du Nestorianisme.
Reste que Fulgence et Ferrand attestent l'origine africaine et Tancienneté relative de la doxologie ; elle fut sans doute formulée au lendemain de Chalcédoine ; (l'Afrique, on le sait, fut ébranlée par la grande affaire du Concile aussi bien que le reste de la chrétienté *) ; elle fut adoptée et répandue par les Romains lors de la querelle du Trisagion.
1 MaDsi, m, 692 et 868, B.
2 P. i., 16, 703-814. Cf. surtout i, 12 [colonne 734] ; 13 [735] ; — ii, 2-4 [747-49], 10-11 [764-67], 13 [773]; — m, 2, 3, 5, 8, 16 [779-781..]. — Cf. aussi la vie d' Ambroise par Paulin, § 16 : « unus... arreptus a spiritu immundo ciamare cœpit ita torqueri eos ut ipse torquebatur qui negarent martyres val qui non crederent in Trinitatis unitatem quam docet Ambrosius ». — Cf. le De Sacramentis du pseudo-Ambroise, ii, 7, 22. — \P. i., 16, 430, A : in uno nomine baptizari nos iussit...] et Victor de Vita, ii. Les évêques réunis à Sicca et à Laribus disent aux ariens : Nous sommes chrétiens et catholiques, et nous confessons hautement la Trinité inviolable dans l'unité divine. La Vie de Mèlanie, par Géroutius écrit : « hsec... credens in unitate Trinitatis » [éd. Rampolla, p. 4, ligne 2J.
3 On ne la trouve que dans les actes de Crispina [Ruinart, 479J, sans doute à la suite d'une retouche. — On la rencontre encore dans un sermon au moins de Césaire [280 de l'appendice augustinien. P. L., 39, 2276], dans Vin. cent [Parisinus 5269], Florinus \^Cat. Bruxel. i, 1271*
* Je rappelle le livre de Vigile de Thapse Contra Eutychetem libri quinque [P. L., 62.95. — Ficker : Studien zu Vigilius von Thapsus, Leipzig, 1897], et combien nous connaissons mal ce personnage. — Le de Trinitatis unitate ad Optatuni liber [P. L., 62.333] ignore noire doxologie et ne touche pas à ces questions.
210 l'hagiographie augustinienne
La découverte de l'origine africaine de notre doxologie romaine confirme l'hypothèse que nous avons émise touchant les rapports des hagiographes romains avec le clergé d'Afrique. Elle ne saurait, du reste, nous étonner : nous savons que les inQuences africaines se sont largement exercées sur les milieux littéraires où se rédigeaient les légendes \
* Je retrouve, à l'époque féodale, semble-t-il, une preuve de l'influence exercée par Agathe et par Vitus. On lit dans Agathe : « Sancta enim Agatha lœtissime et glorianter carcerem intrauit, et quasi ad epulas invitata gaudens, agonem Domino precibus commendabat [5 lévrier, 622, § 6].
Or, cette phrase est citée dans un passage du Liber Soliloquiorum animœ [§ 22].
« Hanc tuain dulcedinem ineffabilem et illa gustauerat uirgo de qua le. gimus quod lœtissime et glorianter ibat ad carcerem quasi ad epulas iavitata » \P. L., 40, 882].
Je lis, d'autre part, au chapitre xxvii du Liber Soliloquiorum : « insuper facis angelos tuos spiritus propter me, quibus mandasti ut custodiant me in omnibus viis meis... ; ideoque magna cura et vigilanti studio adsunt nobis omnibus horis et locis, succurrentes et providentes necessitatibus nostris... Ambulant nobiscum in omnibus viis nostris, inlrant et exeunt nobiscum... Adjuvant laborantes, protegunt quiescentes, hortantur pugnantes, coronant vincentes... Grandis est eis cura de nobis... » [P. L., 40, 885].
Vitus s'intéresse de même aux anges gardiens [cf. supra] ; ici et là je retrouve le même détail : coronant vincentes usque dum, accipias coronam,.
Ce Liber Soliloquiorum animœ ad Deum \P. L., 40, 863-864], où l'on trouve d'admirables pages est très mal connu, et plus encore les sources qu'il utilise. L'auteur est un augustinien qui peut se rattacher à Hugues de Saint-Victor et à Saint-Anselme [cf. les méditations de celui-ci, le De Spiritu et Anima, le de Diligendo Deo] ; l'usage qu'il fait de Vitus et d'Agathe autorise à penser qu'il est né eu Sicile ou qu'il y vit. Quelles sont ses sources ?