CULTURE LITTÉRAIRE DES HAG10GRAPHES
d'audace inventive (ils fabriquent de toutes pièces des rescrits impériaux) et recourent plas volontiers à l'histoire.
Orose raconte, vers 417-418, la part qu'a prise l'empereur chrétien Philippe aux fôtes du millénaire de Rome ; Philippe,
se dresse contre lui, lui impose tentât d'affreux supplices, tantôt de lointains exils ; jeté à la mer, il marche sur les flots et s'entretient avec les Anges ; à la riu, il est tué avec un enfant, Celse. Dès lors, bieu que, par le privilège du tombeau, les Milanais le tiennent pour leur protecteur particulier (licet hic Mediolanensium peculiaris putetur privilegio sepulchri), il appartient à tous, car ses suffrage» sont communs à tous [omnium est communione sufîragii). Priez donc le martyr ; heureuse l'âme dont il porte à Dieu la prière ! Quse cum ita sint, honoremus beatos martyres principes /îdei, interassores mundi, prxcones regni, cohxredesDei. Qu'importe que leur chair soit décomposée : ils n'eu sont pas motus les amis de Dieu ; il faut honorer les blessures reçues pour le nom du Christ ; la poussière des cadavres contient les germes de l'éternité ; le corps qui a souffert pour le Christ régnera avec le Christ.
L'auteur, évidemment, n'est pas un Milanais, et ne parle pas à des Milanais. — D'autre part, le mouvement de la pensée rappelle ce que nous avous vu dans les homélies de Valénen. Peut-être est-ce lui qui parle. — S'il résume ici, au contraire de ce qu'il faisait là, l'histoire de Nazaire, c'est que, dans l'église de Cimiez, il ne faisait pas lire les gestes de Nazairc, comme il faisait lire les gestes de Pontius, le saint local. — S'il ne rappelle pas que Celse était originaire de Cimiez, c'est peut-être que Celse n'y était pas mort et n'y avait pas laissé son cadavre ; c'est peut-être que notre texte n'étaut pas encore répandu, l'étonnement eût été yéoéral, si Valérien eût avancé pareille chose ; c'est peut-être enfin, que d'autres versions, à nous inconnues, ne rattachaient pas Celse à Cimiez.
Ea revanche, il est très certain que cette homélie n'est qu'un centon ". Le début copie littéralement le début d'un sermon d'Eucher sur sainte Blaudine : les deux textes se recouvrent jusqu'aux mots recte ilaque et ex debito **. Ou utilise ensuite le sermon 88 sur la fête dp* martyrs, qui est en général attribué à Maxime de Turin *". L'histoire de Nazaire est adroitement eutremêlée au développement de l'idée religieuse. Il est intéressaut de noter que le sermon est attribué à saint Ambroise.
Je n'affirme pas, bien entendu, que Valérien en soit le véritable auteur : je crois que la chose n'est pas impossible. On peut aussi chercher autour de Césaire l'auteur de cet ingénieux démarquage.
* C'est, je crois, Tillemont qui, le premier, a signalé le fait.
"* Cf. P. L , 17, 715, Etiamsi martyribus regionis extranex pia votorum débita redderemus... avec P. L., 50, 859. Etiamsi martyribus regionis extranex...
'" Cf. P. L., 17, 715, liecte itaque et ex debito... [§ 2, AB| et Ueneramur et jo in tanto Christi milite... [col. 715, B, § 4;.
C'est Savio qui a indiqué ce dernier rapprochement, méconnu par Bruni P. L.. 57, 8 9. — |Savio, op. cit., p. 18, u. 3[. - Cf. l'homélie LXXXVIII [P. L., T>7, 427J. «Licet uuiversi sancli ubique siul et omuibus prosint... Martyr. . cnui patitur, non sibi tantum patitur sed et civihus... Cuncti tgtlur martyres devotissiim' percolendi surit, sed specialiter ii venerandi -uni a iiobil quorum reliquias possidemus. llli euim nos oraliomhu* adjuvant, isti etiaui adjuvant passnoiH ; cum bil Hiiteni uoltis launliarilas est, semper enim uohiscnm snut, nobiscuni morantnr ... Kl ideo, fratns, ueuercimir 60t...». C'est l'inspiration de Valéneu. Il est clair que tous ces textes sont apparentés. Par malheur, la littérature homiléliqne est aussi mal r.lassre encore que la littérature hagiographique. Cf. A. Reifferucheid : liihliothcca Patrum Lai. ital. I, 1k\\.
remarque-t-il, n'a immolé aucune victime aux faux dieux. C'est peut-être là que Valérien a pris les renseignements qu'il donne * à son sujet. Le groupe savant et vieux dont Lérins était le centr^ et l'âme, s'occupe fort du prince arabe: Vincent de Lérins connaît les lettres qu'adressait Origène à Philippe et àOtacilia Severa sa femme 2. Rien d'étonnant à ce qu'un lérinien tel que Valérien se soit intéressé à la mystérieuse figure du premier empereur chrétien ? — Un ancien rhéteur converti, et devenu évèque, se sera procuré facilement les données à peu près exactes qu'il fournit sur la chronologie 3 des empereurs et des papes, sur la mythologie ancienne, sur la doctrine de l'Eglise, sur les ours de Dalmatie et les magiciens marses ; il aura rédigé sans embarras une lettre supposée d'un gouverneur à César.
Valérien connaît l'histoire de Marcellin, évoque d'Embrun à la tin du ive siècle. Cette histoire, divisée en deux livres *, avait été rédigée depuis peu lorsqu'il se proposa d'écrire : à part la consécration de Marcellin comme évoque par Eusèbe de Verceil et ^Emilianus de Valence (vers 363-370), je n'y trouve qu'une suite de miracles. Le tableau qu'on y fait de la puissance du paganisme, de l'opposition des Ariens, et du siège d'Embrun par les Barbares convient à, merveille à la situation de la première moitié du ve siècle 5. — Or, voici
1 Orose, vu, 20. [Zangemeister, p. 479]. Le fait a été indiqué par M. Allard, il, app. C. p. 503 et 244-245.
2 Commonit. primum, 17. [P. L. 50, 662-663], Il s'agit d'Origène. « Quis Christiaoorum non peoe ut prophetaua, quis philosophorutu non ut magistrum veneratus est... Sed et eiusdem epistolee testimonium perhibent quas ad Pbilippum imperatorem, qui primas Romanorum principum christiauus fuit, christiani magisterii auctoritate couscripsit... » [Cf. Eusèbe : H. E., vi, 36].
3 D'après les gestes, Anteros n'a été évéque qu'un mois [§ 6], le millénaire de Rome a été fêté la troisième année de Philippe [S 7] ; les Philippe, après avoir régné quatorze ans, ont été tués par Dèce et remplacés par Gallus et Volusianus, son fils, lesquels ont régné 2 ans et 4 mois ; puis sont venus Valérien et Gallien [§9] ; Gallien est tué à Milan, Valérien pris par Sapor [S 16]. — La donnée relative à Anteros est à peu près exacte. Cf. Cat. Lib. L. P. i, 5. La chronologie des Philippe [244-249] est juste d'une année trop courte, celle de Gallus [été 251-mai 253] de six mois trop longue. Le plus étrange est que Valérien escamote le règne de Dèce et remplace les Philippe par Gallus.
* 20 avril, 750. — Cf. § 16 c in superiore libelle ». — Sur Marcellin, cf. Grégoire de Tours : Gl. Conf. 69 [P. L., 71, 878]: il paraît dépendre, indirectement, de notre texte.
* Le sacre de Marcellin par un évéque de Valence et un évêque de Verceil est, presque sûrement, un trait authentique : il atteste une époque où l'évéché