L HAGIOGRAPHIE ROMAINE DE L EPOQUE GOTHIQUE
éclairer l'origine de celui-ci, pour expliquer sa date énigmatique, il est nécessaire de savoir, et quelles légendes romaines l'ont précédé, et quelles légendes extra-romaines l'ont préparé ; il faut déterminer, autant que faire se peut, le rapport du mouvement littéraire romain au mouvement hagiographique immédiatement antérieur.
Le malheur est que l'œuvre hagiographique du ve siècle est quasi inconnue : parmi la masse des textes légendaires qui sont venus jusqu'à nous, il est difficile de marquer ceux qui datent de ce temps.
S'il en est ainsi, quelle méthode suivre pour résoudre le problème?
L'hagiographie d'une ville ou d'une région est solidaire de la vie totale de cette région ou de cette ville. L'histoire générale dit avec quelque précision quels rapports unissent Rome, dans le cours du ve siècle, aux pays qui l'entourent : il sera sage d'étudier les légendes qui ont fleuri dans ces pays.
Un assez grand nombre de documents de toute nature nous renseignent sur l'histoire de Rome au ve siècle : de quelles légendes ou de quels cultes étrangers y attestent-ils la difîusion ?
J'ai découvert les plus anciens passionnaires de l'église romaine et de l'Eglise latine '. Comme celui-ci est manifestement sorti de celui-là, comme tous deux sont romains d'origine, il pourra être utile, bien qu'ils datent d'une époque assez tardive [550-650], de noter les textes non romains qu'ils renferment.
Il sera bon, surtout, si ces trois enquêtes coïncident en certains points, de s'arrêter aux textes que ces coïncidences désignent.
La situation géographique de Rome, son importance politique et religieuse expliquent les rapports qu'elle entretient avec les pays de l'Occident latin.
1 Cf. Le Passionnaire occidental au vu» siècle [Mélanges d'archéologie et d'histoire, publiés par l'Ecole Française de Rome, ixvi (1906)].
ET L'HAGIOGRAPHIE LATINE DU Ve SIÈCLE 3
La mer l'unit à la Sicile, à l'Afrique, à la Gaule du sud, à l'Espagne orientale ; la vallée du Tibre lui ouvre un chemin vers l'Ombrie, la Haute Tuscie et les Marches Adriatiques.
L'invasion barbare a fait reporter du côté des fronts menacés, à Milan, puis à Ravenne, le centre politique et militaire de la défense italienne. De ce chef, Rome entre dans la mouvance de Ravenne et de Milan.
L'exaltation du pouvoir pontifical qui résulte du développement naturel de celui-ci, de la ruine de l'empire en Occident (410, 451, 455, 476) et du triomphe de Ghalcédoine (451), resserre les liens qui unissent à Rome les églises d'Occident, particulièrement les églises des Gaules : les Gaules, plus directement menacées par les Germains, ont été plus âprement disputées entre eux et Rome.
L'Ombrie, Ravenne, Milan, la Gaule du sud, — secondairement l'Espagne, l'Afrique et la Sicile, voilà les pays latins dont les traditions et les légendes peuvent être en rapport avec les traditions et les légendes romaines.
Mais, en fait, quels étaient, au ve siècle, les rapports des unes et des autres?
Un certain nombre de martyrs d'Italie étaient, la chose semble naturelle, populaires à Rome au ve siècle : mais on ne peut, avec certitude, indiquer que deux d'entre eux. Le pape Innocent [401-417], au témoignage du Liber Pontificalis, consacra une basilique aux saints milanais Gervais et Protais1. La légende romaine de Libère, dont le même document autorise à affirmer l'existence dès le v° siècle, atteste qu'à cette époque les Romains vénéraient fort un saint Félix, que j'identifie volontiers avec saint P4Kx de Noie '.
1 « Dedicavit bapilicam sanctorum Gervasi et Protasi... » [L. P., i, 220]. * Cf. G. M. R. in. — Je note que le calendrier de Carthnge atteste, pour l'Afrique, le» cultes de Félix de Noie et de Oervais Protsia. Le Liber Pontificalis atteste, dès le temps de Symmaque (498-514], les cultes
4 l'hagiographie romaine de l'époque gothique
Selon toutes les vraisemblances, les martyrs d'Afrique étaient plus populaires que les martyrs d'Italie. Dès le ive siècle, l'église romaine fêtait les anniversaires de saint Cyprien el des saintes Félicité et Perpétue * au XVIII des kalendes d'octobre et aux noues de mars. Les tracasseries et les persécutions que les Vandales firent subir aux catholiques au cours du ve siècle chassèrent en Italie beaucoup d'Africains, elles eurent un grand retentissement : et nous savons que l'auteur de Cécile connaissait l'histoire de saint Martinianus et de sainte Maxima *.
Polemius Silvius ne cite, dans son calendrier, que très peu de fêtes chrétiennes : il n'a garde pourtant d'oublier le saint espagnol Vincent 3. Le calendrier de Carthage atteste pour le même temps la popularité du même martyr 4. On peut considérer comme un fait certain qu'il était célèbre à Rome dès avant 500 5.
Une église fut consacrée à Rome, en l'honneur de saint Martin, aux environs de Tan 500, par le pape Symmaque6. Aucun martyr gaulois n'y avait alors la même popularité que l'apôtre de Tours ; lorsque les évoques de la province d'Arles parlèrent à saint Léon du vénérable Trophime 7, prétendu compagnon de saint Pierre, il ne semble pas qu'ils aient éveillé beaucoup d'écho. Il est permis de penser que saint Maurice, le martyr d'Agaune, dont un évêque fort connu 8 venait de chanter la gloire, avait auprès des Romains plus de crédit que saint Trophime : encore est-il qu'aucun texte du v° siècle ne permet de l'affirmer .
romains d'Agathe, Cassien, Apollinaire et Sossius [L. P., i. 262, 261. — Cf. de Rossi, Ins. Ch. Ur. Romœ, u, 246J.
1 Chronographe de 354. (Depositio martyrum). [Chronica minorât i, 71, 72].
2 G. M. R. i, 294, sq.
s G. I. L. i, 335, ou P. L., 13, 676.
* Ruinart (1859), 634.
8 II faut joindre à Vincent, peut-être, les quatre Espagnols martyrisés par Genséric, Arcadius, Paschasius, Probus, Eutycianus (et Paulillus) : la Chronique de Prosper les mentionne [anno 437. — Chron. Minora, i, 475-476], et l'on sait les attaches romaines de son auteur. — J'ajoute encore Eulalie : sa légende a été chantée par Prudence ; elle offre avec celle d'Agnès de singuliers points de contact ; le calendrier de Carthage témoigne qu'elle était vénérée en Afrique [Ruinart, 633].
6 Martin était associé à Silvestre : et cela même témoigne de son prestige.
7 Cf. le texte infra, chapitre iv, sub fine,
8 La Chronique de Marcellin atteste la célébrité d'Eucher en Orient même [anno 456. — Chronica Minora, u, 86].
ET L'HAGIOGRAPHIE LATINE DU Ve SIÈCLE 5
Chose curieuse, de tous les martyrs vénérés en terre latine, ce sont les martyrs des "ays illyriens dont la popularité à Rome est le mieux attestée.
Anastasie de Sirmium est, dès cette date, fêtée à Rome où une église lui est consacrée '. La légende des quatre Couronnés utilise très vraisemblablement une tradition pannonienne *. Saint Quirinus de Siscia a été transporté à Rome, dans la catacombe de Saint-Sébastien *, au cours du Ve siècle, comme saint Severin de Norique, à la fin de ce même siècle, a été transporté à Naples *. Les actes de saint Florian 5 et de saint Montanus • sont résumés par le Romain qui rédige les notices historiques du Codex Bernensis 7. Le Liber Pontificalis raconte que Gélase [492-496J construisit une basilique en l'honneur de saint Nicandre 8.
D'une manière générale, les pays danubiens ont été très cruellement éprouvés par les invasions germaines ; Romains et chrétiens durent fuir en Italie et à Rome les' ruines qu'elles accumulaient partout. On imagine sans peine, là-bas, un phénomène très analogue à celui que la persécution vandale produisait en Afrique : je veux dire un exode notable des riches catholiques. De là, les faits que nous avons dits ; et, sans doute, beaucoup d'autres que nous ignorons.
i Cf. G. M. R. i, 138 et 121.
« G. M. R. i, 153, sq.
* Cf. infra.
* Cf. G. M. R. i, 291-292.
s Cf. infra.
c De Rossi-Duchesne, p. 36. c Iq sirmia, Muuati presbiter Delingi donis (Je Singiduooj eu m Sirmium fugisset coojprehensus est et missus est in fluviutu dodo lapide; iaveotum est corpus eius et maxime uxoris eius ».
1 II D'est pas certain, je le reconnais, que ces notices «latent du v siècle. C'est pourtant, ce me semble, une hypothèse probable. Cf. infra. Quaut à la patrie du rédacteur, les détails topographiques qu'il donne invitent à croire qu'il travaillait à Rome. — On sait que le Bernensis dérive d'un exemplaire datant de Clotaire II.
1 « Hic dedicavit... basilicas saoctorum Nicaodri... [L. P. i, 255].