‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 3)Chapitre 53 sur 143 · LES GESTES DE CENSURINUS U · texte numérisé non relu

LES GESTES DE CENSURINUS U

d'Arles ' ; le rédacteur de Censurinus peut très bien y avoir reçu sa formation théologiquu ou en avoir subi l'influence par des livres : dans cette hypothèse, il faut croire qu'il écrivait au temps de Césaire environ, dans la première moitié du vie siècle.

Voici qui mérite attention. Dans le résumé qu'il fait de l'œuvre de Dieu et de Jésus, le rédacteur insiste sur ce fait que, de toute l'humanité, Jésus est le seul qui n'ait pas hérité du péché d'Adam : la dette des premiers parents, dit-il, lie tous leurs enfants.

Hoc solo excepto in quem mater nullam succès sionem macuise hujus transfudit, quia sacer eius partus penitus erat immunis ab omni delectatione carnali, pr opter quarn cum originali peccato nascuntur omnes qui ex utriusque sexus copula creantur, pro quibus hac ratione effusus est sanguis Christi nullum peccatum habentis [§ 4j.

Cette longue incidente, qui explique les raisons de l'immunité du Christ, semble déceler une préoccupation du rédacteur : on peut croire que ce privilège était par /ois étendu à d'autres qu'au Christ.

Or, je lis dans le sermon 244 de saint Césaire [§ 1] :

Natum ex Maria virgine quss virgo ante parlum et virgo post parlum semper fuit et absque contagione vel macula semper perduravit *.

Les derniers mots peuvent faire croire que, dans la pensée de Césaire, la Vierge Marie est exempte du péché originel* : absque contagione vel macula, dit-il, semper perduravit ; or, cette exemption absolue ne peut pas dériver de sa virginité corporelle, car nul n'a jamais prétendu que c'est la consommation du mariage qui introduit la souillure dans une personne adulte.

Je soupçonne que l'auteur de Censurinus combat Césaire et ses tendances: il rappelle que Jésus seul, parce que né surnntucllement, n'a pas hérité du crime d'Adam, au lieu que Césaire pensait étendre cette exemption à des personnalités éminemment pures, nées d'ailleurs comme tous les hommes. D'où

» Lejay, R. H. L R., x (1905), 237-23* iq.

3 Le plus souvent, macula désigne la taihe originelle. — Le texte a été signalé par M. Lejay qui ajoute : « il serait un peu hasardeux de 1rs presser (les derûlers mots) h défaut d'éaoucé* plus explicites. »> il). T. C, il, 2172. — R. H. L. II., 1905, 160|.

Ijt6 LËR1NS ET LA LEGÏ'NDE ROMAINE

le soin que met Censurinus à rappeler la parthénogenèse de Jésus : c'est son titre à l'exemption de la faute commune ; Marie n'a pas celui-là ; elle est donc sujette à celle-ci. Césaire tendait, plus ou moins consciemment, à séparer l'idée de l'immaculée conception d'un être — c'est-à-dire son immunité parfaite à l'égard de l'héritage d'Adam — des circonstances de sa conception corporelle1. L'augustinien qui rédige

1 Cf. à ce sujet : Fulgence, De fide ad Petrum, 15-15. P. L., 60, 758, et la lettre de Ferrand an diacre romain Anatole, § 4, P. L , 67, 892. Retenir la phrase : « caro Christi non erat in iniquitatibus concepta : propter quid ergo conditionem mortis videtur experta ? Manifeste scimus non necessitate sed voluntate pro nobis mortuum fuisse Filium Dei. » — Cf. surtout une curieuse page de Pierre Diacre : Liber de Incarna tione... § 6, qui se termine par ces mots : Falluntur eroo omnimodo qui dicunt mortem solam, non etiam peccatdm tbamsiisse in gknus hdmancm [P. L„ 62, 83, DJ. Le mouvement ascétique, dont le pélagianisme et le semipélàgianisme sont l'expression intellectuelle tendait naturellement à conférer le privilège de l'immaculée conception aux plus purs d'entre les hommes.

Césaire continuait une tradition antérieure. Au temps de saint Augustin la piété de certains fidèles, et peut-être lapensée de certains théologiens, allait à exempter du péché originel saint Jean-Baptiste, et, conséquemment, à séparer l'idée d'immaculée conception de l'idée de parthénogenèse (on n'a jamais prétendu que la mère du Précurseur fût demeurée vierge). La fête de la Conception de Jean- Baptiste est en rapport avec ce mouvement d'idées : elle est attestée par le calendrier de Calcasendi, celui de Naples, celui de Silos, la liturgie Mozarabe et Bède [Kellner : trad. Mercati : ÏAnno Ecclesiastico... (1906), 195|. — Voici le texte de saint Augustin relatif à cette croyance:

« Et Joannes de quo loquebaris, cum peccato natus est ? Invenisti plane praeter peccatum natum quem invents prseter Adam natum. Non avellis hanc sententiam de manibus fidelium : per unum hominem mors et per unum resurrectio mortuorum. Sicutin Adam omnesmoriuntur, sic et in Christo omnes viviûcabuntur. Per unum hominem peccatum intravit in mundum et per peccatum mors, et ita in omnes homines pertransiit. Si verba mea hsec essent, posset a me haec sententia dici expressius ?.... Iam tu excipe Johannem : si separaveris ab hominibus, si separaveris ab illo tramite humanse propagiûis, si separaveris a complexu masculi et feminœ, etiam ab ista sententia separabis. Nam Me qui voluit ab ea esse separatus, per virginem est ventre dignatus. Utquid me cogis discutere mérita Johannis ? In utero Dominuin salutavit. .. ; non quaerit tuam perniciosissimam defensionem. Venienti Domino ad baptismum suuin, conscius communis inftrmitatis ait : ego a te debeo baptizari... Quid pluribus ? Cesset deinceps, si fieri potest, contrarius disputator : quia et praeconem suum liberuvil ipse Salvator ». [Sermon 223 — P. L., 38-39, 1335. — Cf. Enchiridion, x, 34. — L'origine de cette croyance est l'exaltation de la dévotion envers le Précurseur ; elle dérive de l'adoration toujours croissante de la personne de Jésus. Voici deux textes qui témoignent de cette dévotion ardente qui s'adressait à saint Jean Baptiste: Joannes itaque omnium pnecedentium proximus Christi annuntiator fuit... ; amplius quam propheta dictus est et in natis mulierum non habuisse majorem... [Contra litteras Petiliani, n, 36, 87. — P. L., 43, 288-289J ; — « quo (Johanne) major non fuit inter natos mulierum, parentibus suis melior est. Non enim solum hominibus sed et angelis testimonio Domini comparatur [S. Jérôme adv. Pe~ lagianos, i, 16. — P. L., 23, 511, AJ. ICf. Lejay : R. H. L. R. X, 457-467J.

l'immaculée CONCEPTION AU Ve SIÈCLE 117

Censurinus lui rappelle que le péché originel est la suite inséparable de l'acte conjugal. Les deux textes se combattent l'un l'autre ; ils sont contemporains l'un de l'autre. Censurinus a bien la date et l'origine que je propose '.

Si Censurinus est un remaniement inspiré par une idée théologique, sur quels textes ce remaniement a-t-il été opéré?

La question n'est pas douteuse. Le rédacteur gaulois avait à sa disposition une version de la légende très analogue au texte latin édité par Mombritius 2 et au texte grec édité par M igné 3. La version Mombritius-Migne \ que j'appelle M, coïncide avec la nôtre : elle remplace seulement Dèce par Claude 5 ; elle ne présente pas les discours théologiques que le rédacteur gallican attribue à Censurinus [§§ 3-5] ou à Maxime [§§ 8-9], non plus que les passages relatifs au marrainage d'Aurea, et à la primitive Eglise ; enfin elle conte avec plus de détail la résurrection de Faustinus qui semblait faire longueur à notre théologien, et note soigneusement les dates des anniversaires. Ces points réservés, l'ordre du récit est identique ici et là. Je note même que, ici et là, l'histoire reste bizarrement en suspens : on néglige de nous dire ce que devient Censurinus.

Mais le rédacteur gallican connaissait sans doute une autre version encore, que j'appelle B, et qu'ont imprimée les Bollan-

1 Peut-être l'auteur de Censurinus connaissait-il encore l'homélie publiée par Caspari ; et la lettre lld'Avitus à Gondebaud : « Duplicem substantiam redemptoris discerni dicimus posse, non dividi. Neque nos nitiinur ut iuviolabilis Divinités dolores corporeos perpes?a credatur, cum omuis cunctorum corporum dolor secuturam inortem naturali quodam praecedat officio |P. L., 59, 204, Bj. En Gaule, du reste, ou s'intéresse beaucoup aux affaires de l'Orient : témoin la lettre d'Hormisda^ à Césaire du 8 septembre 515 (P. L., 431. Cf. Morin : Revue bénédictine, 1901, 3391.

L'auteur de Censurinus [5 septembre, § 1] dit que Dèce a régné non totis duobus annis : il sait mieux son histoire que l'auteur de Pontius, lequel escamote le règne de Dèce.

J B. H. L. 1722. Temporibus Claudii, praesidente vicario Ulpio Romulo.. [Mombritius, i, 197-198].

8 P. G. 10, 551. 'Ev -raï; f^ipa-.; KXauoîou (xoù irapavô|j.oo) paaîX£u>;, kclpovtoç (îixapto'j 0'jXit(ou 'PcujjljXXo'j...

* Les deux textes [Migne a reproduit Mombritius en regard du texte grec| ne sont pas ideutiques [aiusi, prcemium 3, le grec donue 12, le latin 10 ans h Faustin ; au § 1, certains détails du latin manquent au grec|. Mais les dissemblances pont d'importance faible.

5 Le rédacteur gallican, ass«z instruit sans doute, aura cru réparer nue grossière erreur en rapportant au temps de Dèce nue histoire qu'il est difficile d'attribuer au règne de Claude. Cf. p. 17 le remaniement de Maun

distes au 24 août • : il lui emprunte certains passages de m n

1 B. H. L., 808-809. «Tempore quo iniquissimus Claudius Romanae ;rlds sumpsit imperium... [24 août 757J. — Les Bollaodistes oat signalé d'auUes. versions parentes de celle-ci : 1. Celle du Codex Bruxel. 18 653-657 [B. H. L., 810] [ Cat. Brux., u, 424] n'a pas l'épisode de Sabiuiaous ; — 2. Celle de Codex Gallonii [tom. L, fol. 193] [24 août 757, n. 10] date les faits du temps d'Alexandre et du préfet du prétoire Ulpieo, distiugué du vicaire urbain Romulus; — 3. Celle du Codex Bodecensis [34 août 757, n. 10[ mêle à l'histoire de Gyriaque l'histoire de plusieurs martyrs; — 4 Celle du Codex Anonymi [B. H. L. 811-812] date les faits de Severus Aurelius Alexander et du préfet urbain Doraitius Ulpianus, et fait ensevelir par Hippolyte Nonnus, évoque de Porto, la vierge Aurea noyée le IX des K de septembre |24 août 756-758, §§ 6. 7, 8, 10]. — 5. Celle d'un manuscrit de Baronius, anno 229, § 7, 22 août 506] s'intéresse surtout à Hippolyte qui et Nonnus; il prêche l'évangile à Alexandrie et écrit de nombreux commentaires de. l'Ecriture ; à la mort de Pélagie, il se rend à Porto, ensevelit Aurea et est jeté à la mer, ad portam tyberinœ urbis par le vicaire Ulpius Romulus; — 6. Celle qu'a connue Pierre Damien [P. Z,., 145, 436] fait d'Hippolyte Nonnus un évêque d'Antioche qui convertit Pélagie et 30 000 Sarrasins.

Quel est le rapport de ces textes entre eux ?

Je conçois que les légendes d'Ostie-Porto (ostia tiberina) se sont peu à peu agglomérées, confondues et organisées en deux cycles parallèles : le héros de l'un était Censurinus (c'est mon texte M), le héros de l'autre Aurea (mon texte B); tous deux sont parfaitement incohérents, M abandonnant tout d'un coup Censurinus, sans nous dire ce qu'il devient, B nous présentant à deux reprises la même Aurea. Les six versions dont nous avons connaissance sontelles antérieures ou postérieures à Meta B? J'imagine qu'elles leur sont toutes postérieures, sauf peut-être celle que présente le Codex Bruxellensis 18653 - 57 ; et qu'elles peuvent se grouper en trois familles. La première est caractérisée par l'introduction de l'Empereur Alexandre Sévère et d'Ulpien (ou d'Ulpius) [versions de Gallonio et du Codex Anonymi\: c'est une évidente correction, née du désir d'effacer une bourde et analogue à celle du rédacteur gallican qui substitue Dèce à Claude. — La seconde est caractérisée parla mention de Pélagie dont la légende est fameuse : c'est une vierge d'Antioche qui se suicide pour échapper au déshonneur [S. Jean Chrysostome : P. G., 50, 579 ; s. Ambroise : P. Z., 16, 229, 1093] et qu'on a confondue avec une courtisane pénitente, très célèbre à Autioche, qui s'appelait peut-être Pélagie, mais dont on ignore le nom [S. Jean Chrysostome : Homel. 67 in Matth. P. G., 57-58. 636. — Usener : Leyenden der heiligen Pelagia, 1879, Bonn, p. 3. — P. Z., 73, 663. — P. G., 116, 908 et 4 mai 747. —Cf. Delehaye : Les légendes hagiographiques. -Bruxelles, 1905, p. 222] Voici le texte de saint Jean Chrysostome : II oox ^xo'jaaxE ira); sxô(vt) f4 Tcopvq -fj £7ît àaikyzix irivra:; 7rapeXaaaax, irâvxac àiréxp'j^Ev èv EoXaêcîqt. Où xr,v èv tot< e.'j<xyyzkioi<; Xè^u), àXXà xr(v lui xrjç Y^vEÔtç r»jç ^{ASiâpa;, tt,v Èx «froivîxTiç x7t<; irapavopicoxàxY)*; TcôXêcuç... IIoXù xo ovofxa autîjs 7tavxxyoù... ETXé 7roxs xaî pastXîSo; àosXoôv... 'AXX' àOpoov oùx oto 'Ô7tu);... xaxscppovrjuîv ârcivxvtov Ixstvtdv...

L'association de la légende de Pélagie et de la légende des ostia Tiberina s'explique parce que l'évêque qui baptise Pélagie s'appelle Nonnus, comme Hippolyte de Porto (sans doute, ù la suite de l'identification de deux saints de Porto, l'un appelé Hippolyte, l'autre appelé Nonnus. Achelis : Hippolytsstudien, Leipzig, 1S97, p. 57). Mlle n'a pu se produire avant le début du vc siècle ; il est vraisemblable qu'elle date du temps de l'exarchat de Havenue \ Cette

" Noter que la tradition du pseudo-Jacques conservée par Eustochius(?) mentionne la marraine de Pélagie, mater spiritalis : c'est la première des dia-

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