‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 3)Chapitre 55 sur 143 · LES GESTES DE MARIS · texte numérisé non relu

LES GESTES DE MARIS

Maris, aussi bien que la légende d'Aurea dont elle est parente par ses attaches topographiques, s'est inspirée de Sébastien ! (et, secondairement, de Pontius et de Marcel).

La légende du pape Etienne 2 paraît aussi dépendre de Sébastien: 1. Nemesius a donné ses richesses au Christ, quoniam ipsius fuerunt et erunt [§ 7J ; 2. Le baptême est la nécessaire condition du salut ; 3. On évangélise les catéchumènes, secundum consuetudinem ; 4. Le païen qui se convertit brise ses idoles [§ 9].

Elle paraît dépendre aussi des gestes de Pontius [§ 2, sedensque docebat omnes de regno Dei et vita xtêrna ; cf. Pontius], — et des gestes de Marcel, qui sont eux-mêmes apparentés à Sébastien : 1 . respect particulier qu'on témoigne à Tévêque de Rome [§ 4] ; 2. tendances augustiniennes : [§ 4], divina gratia procurante,, [§ 3] non invitus, hominum persuasione, sed eius vocatione ; 3. Némésius rappelle Thrason [§ 5] ; 4. nous sommes gouvernés dans notre vie par Jésus [§ 12] ; o. la profession de foi du baptême ignore l'Esprit- Saint; 6. un trépied est réduit en poussière3.

Il faut insister sur les gestes d'Eugénie.

1 II semble, au coutraire, que la légende d'Abdon et Sennen, bien que pareote de Maris et Marthe, ne doive rieu à Sebastien. A bdon- Sennen se rapproche de Maris-Marthe par les faits suivants : i° Ici et là, même thème central : Persans d'origiue rcyale, ensevelissant les martyrs, liuissant par être martyrisés eux-mêmes, après avoir été exposés eo vain aux bêtes de l'am-

Khithéâtre dans uue editio solennelle; 2° détails particuliers identiques ici et J ; à) importance curieuse attachée au lavement des pieds ; b) cupidité des païens à la recherche des facullates, des thesnuri ; c) expressions comme dits huuiiliari, cœtus reipublicœ [en parlant du sénat] ; d) spontanéité des chrétiens qui désirent la mort (Le Quirinus â'Abdon et Sennen doit peut-être être identifié avec le Gyrinus de Maris).

Rieu, d'autre part, ne rappelle Sébastien, ni idée, ni expression.

2 2 août, 139. G M. H, I., 173, 178-17'J.

1 Mari* ai Etienne sont apparentés au cycle de Pastor [G. M. H , L, 285].

On se rappelle le thème de la légende : Eugénie, tille dn gouverneur de l'Egypte sous Commode, l'illustre Philippe, préfère la virginité au mariage, fuit déguisée dans un irunastère d'hommes où, grâce à sa vertu, elle devient abbé, repousse l'amour de Mélanthie qui la croit un homme et prouve son innocence en montrant qu'elle est femme ; finalement, elle revient à Rome avec les siens, et y meurt martyre, avec Basilla son amie, Protus et Hyacinthus ses eunuques, sous Valérien et Gallien !.

Je remarque que cette légende est attestée, pour la première fois, par Avitus de Vienne (-ho 18) % et que le thème implique, essentiellement, la théorie de la licéité du mensonge. Voyons cela de plus près.

La version vulgate 3 présente un certain nombre de traits qui rappellent les gestes de Sébastien ou le milieu d'où ils sont sortis: 1. Tendance anti-augustinienne : gratissimum [Domino) habitaculum in corpore tuo prœparasti [§ 7] ; — 2. plusieurs mensonges : a) Eugénie fait croire aux moines qu'elle est un homme ; b) Eugénie fait croire à ses parents qu'elle veut faire une promenade, et s'enfuit retrouver les chrétiens chassés hors d'Alexandrie ; c) Eugénie fait croire qu'elle vend à Basilla ses esclaves Protus et Hyacinthus, alors que ce sont ses amis qu'elle lui adresse; d) Philippe fait croire qu'il est malade afin de pouvoir vendre ou donner ses biens aux églises4 ; — 3. on s'occupe de savoir si le christianisme est, ou non, utile à l'état [§§ 16 et 25] ; — 4. Philippe

* Tour plu? de détail», cf. G. M. R. I. 191, 299, sq.

* Poème sur la virginité adressé à sa sœur, vers 503 [M. G. Auct. Ant. VI, 289. ou P. L., 59, 378, B]. J'en ai cité le passage principal, G. M. R., I, 299-300. Noter que c'est dans l'entourage d'Avitus qu'a sans doute été rédigé Maurice B.

3 B. H. L. 2666-2668. ]P. L., 21, 1105 ou 73,605].

4 §7 « (Hetenus) gravissimo vultu quinam dicerentur interrogat, vel cnjus nationis esset credidit inquirendum. Ad haec Eugenia (respondit) : Cives, inquit, romani sumus ; unus ex his duobus fratribus meis Protus dicitur alius Hyacinthus, ego vero Eugenius nuncupor. Cui B. Helenus dixit : Recte te Eugenium uocas ; viriliter enim agis [P. L., 73, 610, B] ; — § 3, rogat parentes (Eugeoia) ut spectaodi gratia permitteretur praedia sua in suburbano Alexandrie posita circuire [607, B| ; — § 10. « Uos Basillae offeram sub specie muneris ut vos eam in Christo faciatis aucillam... ; §24, duos eunuchos Protum et Hyaciothum simulauit se ilti donum offerre Eugeoia... \P. L., 73, 616. D et 618, B] ; — § 18 (Philippus) simulât aegritudioem quousque universa distraheret et donaret per omnem prouiuciam ecclesiis et pauperibus {616, A]. — Le texte qui supporte la versiou métaphrastique [P. G., 116, 6i0] accentuait peut-être le caractère meusouger de certains traits [Cf. le § 13. P. G., 110» 624 et § 8. P. L., 73. 610].

LES GESTES D EUGENIE

réconforte les chrétiens [§§ 18-19], comme faisait Sébastien;

— 5. comme dans Sebastien, les chrétiens sont dénoncés par des païens qui ont feint de se convertir [§ 19] ; — 6. comme dans Sébastien, l'auteur semble avoir un sentiment assez vif de l'égalité naturelle qui unit l'homme à l'esclave [§ 3, nsurpata potestas] ; — 7. comme dans Sébastien, insistance sur cette idée que la richesse ne convient pas à un chrétien [§ 12] ;

— 8. comme dans Censurinus, allusion à la diversité des supplices [§ 13, alii ad bestias, alii vero ad ignés, alii ad diversa supplicia] ; --9. comme dans Anthime et Etienne, il est question dans Eugénie de tierce, de sexte et de none [§§7 et 10]; — 10. comme dans Pontius et Maris, il est question du chant des chrétiens qui retentit dans la nuit [§ 3] \ Chacun de ces faits s'explique sans peine si l'on cherche le rédacteur ày Eugénie dans le groupe des moines de Lérins qui s'intéresse aux martyrs romains 2.

1 Peut-être y a-t-il un rapport entre Philippe, le père d'Eugénie, etPhilippe, l'empereur chrétien. Philippe l'Arabe était entré dans la légeude : Pontius l'atteste. Cette lége&de prit sans doute diverses formes.

2 On a signalé justement les rapports à' Eugénie et d'Agnes. Quelques cilatious permettront de juger combien ils sont étroits et comme l'auteur d'Eu" génie a copié Agnès.

Agnès

§ 2. « (Filius praefecti) putaus meliora eam accipere velle cœpit offerre plurima et [dura promittere.

§ 4. « Curaque praefectus diceret in fascibus constitutnm se praefecturam agere. »

§ 1. « Pulchra facie sed pulchrior fide (et elegantior castilate. C.

Noal). »

§ 1. Tertiodecimo aetatis suée anno. »

§ 3. Modulatis uoeibus résonant. »

§ 11. Ignem copiosum acceudi. »

§ 11. t Orationem fuit ; § 12. Cum complesset oratiooem. »

$ 13. Haec et bis similia dum diceret. »

§ 3. « Taie fertur dédisse respon- 8u m. »

| 13. « Fit terraemotus... ; § 15. Fit • oucureuft populorum... et uuna lureutis populi acclamatio, alii dicebaul magam, alii sacrilegain, alii innoceutem conclamabant. »

Eugénie

§ 12. « Putans amplioris pecuuiac cupidiorem, cœpit (Melanthia) iufinita offerre et ampliora promittere ».

■ Claudia autem mater, cum ad eius sepulchrum fleret, apparuit ei vigilauti in medio uoetis silentio auro texta cyclade induta cum multo populo virginum... »

§ 1. «Ut prœfecturara ageret» ; § 16.

a Prœfectus in fascibus coustitutu.-. »

§ 2. « Pulchra facie sed pulchrior mente et formosior castilate..., quiuto decimo aetatis suœ anno. >

§ 4. « Modulatis uoeibus psalluut»

« Iguis copiosus accensus est. »

§ 7. « Fudit orationem, quam cum complesset,... cumque haec et his similia loqueretur ».

§ 14. * Taliter dédit praefecto responsum ».

« Fit terraemotus, (il concumis pupuli romaui et uana acrlamalio, aln dicunt iunoceutem, alii magam ».

J'ai émis Thypothèse que l'histoire d'Eugénie s'expliquait par la confusion de la sainte de Rome avec une sainte égyptienne du même nom *, et montré que l'auteur inconnu connaissait et utilisait Ruiin ». Il n'y a rien là qui contredise notre nouvelle conclusion : tout au contraire. On sait le culte de Gassien pour ces moines d'Egypte parmi lesquels il a vécu dix ans et dont il a proposé l'exemple aux moines des Gaules. On a vu l'influence que les traditions grecques ont exercée sur Maurice et sur Ponlius, sur Agnès 3, sur Jean-Paul et sur Gervais-Protais * . Les disciples de Lérins sont mieux préparés qu'aucuns autres à accueillir et développer le thème de la femme qui se déguisé et vit en moine : comme ceux qui l'ont forgé, ce sont aussi des moines, et la gloire des solitaires d'Orient les hante.

Il n'entre pas dans notre dessein d'étudier la genèse de ce thème : la légende des martyrs, non celle des ascètes, forme tout notre objet. Nous négligerons donc les histoires de Pélagie et d'Euphrosyne, de Marguerite et de Marina — bien que toutes quatre se déguisent en hommes, bien qu'Euphrosyne soit reconnue par son père, bien que Marguerite et Marina soient accusées d'inconduite par une religieuse et par la tille d'un hôtelier s. Mais nous nous arrêterons à la légende

D'après Franchi de' Cavalieri : S. Agnese... [Rom a, 1899, p. 50 et notes 1- 3]. Pour plus de détails, s'y reporter.

i G. M. R. I, 193. — Il faut dire, seulement, que le prototype d'Eugénie, (ou l'un des prototypes d'Eugénie) ne portait pas le même nom qu'elle.

8 G. M. R. I, 299. — Historia Monach., 9 et 11 P. L., 21, 426, 429-432. Le veillard Copres raconte qu'il a triomphé, par l'épreuve du feu, d'uu docteur manichéen qui l'emportait sur lui par l'éloquence (la phrase sed quia eral versutus nimis se retrouve presque textuellement dans Eugénie> § 5) ; et il s'attarde à chanter les vertus et les miracles d'Helenus, qui, sans les brûler, porte dans ses vêtements des charbons ardents. La légende d'Eugénie a combiné les deux traits, et attribué à Heleuus le miracle de Copres. — L'âne d'Helenus [Eugénie, 5] est peut-être un touvenir des onagres d'Helenus, dans Rufin. — Ce sont ces faits, sans doute, qui ont poussé Goldast à attribuer notre texte à Rufiu [tom. I, part. II. Herum Alemannicarum, lib. I, cap. 27, cité par Migne, P. L., 73, 621. C, Dj. Si, d'aventure, l'attribution reposait sur un mot de quelque manuscrit, il n'y aurait pas lieu de s'étonner : trait pseudépigraphe, ce serait une confirmation de l'origine gauloise de notre texte.

3 Agnès rappelle Polyxène. G. M. R. i, 29.

* Cf. supra p. 24, 33, 47, 58.

« P. I., 73,663, 643, 691; P. G., 115, 348; 8 octobre 24; Mombritius i, 253 et II 103 ; Bib. Casinensis : m, fl. 221 et il', fl. 3 ;... Cf. Usener : Legenden der h. Pelagia (Bonn, 1879) ; Acta S. Marinœ et Christophori. Bonn, 1886; et Delehaye : Les légendes hagiographiques. Bruxelles, 1905, p. 222-232.

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