‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 3)Chapitre 56 sur 143 · LA SOURCE ORIENTALE T)' EUGENIE · texte numérisé non relu

LA SOURCE ORIENTALE T)' EUGENIE

d'Apollinaria, qui rappelle beaucoup plus précisément Eugénie — : notre thèse de l'origine lérinienne de ce dernier texte tirera de cette enquête une nouvelle confirmation.

L'histoire d'Apollinaria nous est connue par un texte grec, qui a été traduit au xvie siècle, sans doute par Sirlet ou dans son entourage : l'original grec a aujourd'hui disparu, la traduction latine peut seule servir l.

Anthemius, fils de F empereur {Anthemius), avait deux filles dont V une était possédée du démon, et dont Vautre, dès son jeune âge, s'adonnait à la prière, visitait les églises et les martyreia : elle s'appelait Apollinaria. Elle refuse les pré" tendants qui s'offrent, parce quelle veut rester pure ; elle demande une religieuse [monacha] qui lui apprenne à lire le psautier [et les Ecritures ?] ; et l'empereur, d'abord mécontent, finit par céder. Un autre jour, elle demande à visiter les lieux saints afin de prier la résurrection et la croix; et, l'empereur, à la fin, satisfait son désir, lui envoie des esclaves et des suivantes, de l'argent et un navire. A Ascalon, Apollinaria visite les églises et les monastères ; puis, nous trouvons des compagnons et nous arrivons dans la cité sainte. Apollinaria prie pour ses parents, visite églises et monastères des vierges [uirginum perenniumj, fait des largesses aux moines ; elle adoucit leur tristesse, au moment du départ, en assurant quelle continuera de les entretenir ; puis elle se rend sur les bords du Jourdain, et, repassant par la cité sainte et par Ascalon, elle s' achemine à Alexandrie, au {sanctuaire) de Menas. A la nouvelle de sa venue, le gouverneur envoie l'adorer; mais elle ne le permet pas, et c'est elle qui va, la nuit, lui rendre ses devoirs ; il la comble de présents et la laisse aller à Saint-Menas. Au bout de quelques jours elfe quitte donc Alexandrie, après avoir fait acheter par une pauvre vieille le lebitonarion et ianalobos \? numérale] des moines, une ceinture et une cuculle ; elle affranchit ses esclaves et les congédie. Puis, accompagnée d'un eunuque et d'un vieillard, elle arrive au monument de Menas, en passant par Lemnas et la maison de Phitoxène oh le paramonaire l'a accueillie avec pompe.

4 P. L., 114, 321 [ou Surius, S janvier; ou 5 janvier 259|. — Cf. Piccinini : Délia principessa romita o vero dell hisloria di s. ,1... [Veur/ia. \i'ûi\\.

126 LÉR1NS ET LA LEGEN;) 2 ROMAINE

V économe de Menas accourt V adorer ; mais elle le supplie de n'en rien faire et lui demande seulement une litière pour aller voir les Pères de Scétè. Le lendemain, elle part, habillée en moine sous sa robe ; elle arrive au milieu de la nuit au marais proche la fontaine qui s'appelle aujourd'hui fontaine d'Apollinaria; elle profite du sommeil de ses porteurs pour dépouiller ses habits de princesse et s'enfoncer dans le marais. V eunuque et le porteur, à leur réveil, s'en retournent effrayés ; le gouverneur avertit l'empereur qui se lamente, ainsi que la mère d'Apollinaria et le sénat ; il se calme à la fin et rend grâces à Dieu.

La bienheureuse, enfoncée dans le marais, lutte courageusement contre le diable; sa peau, mangée par les moustiques, devient pareille à une peau de tortue. A la fin, pour couronner (ses mérites), Dieu lui dit de sortir de V étang et de prendre le nom de Dorothée, C'est alors qu'elle rencontre Macaire, qui V accueille, lui donne une cellule, lui fait {aire des chaînes ; elle lui dit son nom, Dorothée ; c'est la renommée des Pères de Scétè qui l'a attirée jusqu'ici. Elle opère de nombreuses guèrisons. — Or, le démon qui torture sa sœur, veut révéler le secret de Dorothée : il déclare qu'il n'abandonnera la fille de V empereur que si on la mène au désert. L empereur, à la longue, se laisse décider. Arrivée à Scétè, la princesse est adressée par Macaire à Dorothée, qui reconnaît sa sœur, et se récuse, et finit par chasser le démon. La princesse repart pour Constantinople, joyeuse. Mais le démon la poursuit ; il enfle son corps afin de la faire paraître enceinte. L* empereur l'interroge, et, n obtenant aucun aveu, il finit par se persuader qu'elle a été séduite par le moine qui l'a guérie. Nouvelle ambassade à Scèté : Dorothée part, demandant aux Pères leurs prières. Le faux moine se jette aux genoux de l'empereur, et, après avoir obtenu sa promesse qu'il le laissera repartir au désert, lui découvre la vérité : « Je suis votre fille, voyez mes seins. » «S'a sœur la reconnaît, et9 touchée par la vierge, est aussitôt guérie. Dorothée repart malgré les prières de tous, retourne à Scétè et y meurt saintement, après avoir été avertie de sa mort à l'avance. C'est seulement lorsqu'on lave son cadavre qu'on voit que Dorothée est une femme. Macaire, un peu surpris d'abord de n avoir pas été averti (par l'Esprit- Saint) reçoit bientôt une vision céleste qui lui explique toute l'histoire. Les reliques d'Apollinaria sont placées à l'orient de

LA LÉGENDE d'aPOLLINARIA 127

V église, oit s'opèrent de nombreux miracles par la grâce et la clémence de Notre-Seigneur Jésus-Christ , à qui gloire cl puissance dans les siècles des siècles. Amen.

La famille des Anthemii était au ve siècle une des plus puissantes familles de Constantinople. A la mort d'Arcadius, 408, c'est un Anthemius qui gouverne l'empire, en attendant que Pulchérie prenne la régence ; il a été successivement ambassadeur en Perse, cornes sacrarum largitionum en 400, magister officiorum en 404 \ Sa fille épouse Procope le Galate ; et l'entant issu de ce mariage — il s'appelle également Anthemius — après avoir été comte, maître de la milice, consul et gouverneur de l'Egypte, d'où il chasse Pierre Monge, après avoir épousé la fille de Marcien, est nommé empereur et envoyé à Rome par l'empereur Léon, 406. L'empereur Anthemius, de concert avec Léon, tente contre les barbares (Genséric et Euric) un formidable effort, que le succès couronne un moment ; mais ses talents mêmes tournent contre lui Ricimer, auquel il a pourtant donné sa fille : malgré les efforts d'Epiphane de Pavie, la guerre éclate entre eux ; Anthemius battu est égorgé par Gundobad, frère de Ricimer, le 30 juin 472 2. Son fils Anthemiulup est mort en 471 ; mais ses autres enfants, Flavius Marcianus, Romulus, Procopius et Alypia lui ont survécu. Gomme, à la fin, Constantinople avait abandonné Anthemius, il est probable que le dévouement de cette puissante famille pour les Isauriens tiédit quelque peu. Mais leur influence persista ; c'est un Anthemius qui est consul d'Orient en 515.

L'histoire d'Apollinaria n'a pu être écrite qu'à une époque où le souvenir d'Anthemius était encore vivant et n'était déjà plus très précis. Anthemius n'est pas un Justinien ni un Théodose : souverain d'aventure à une époque révolutionnaire, son rôle n'a pas été comparable à celui des princes qui frappent fortement l'imagination du peuple ; les légendes l'ignorent profondément. La vie d'Apollinaria, qui le connaît, et qui sait même que son (grand-) père a gouverné l'empire, ne pont pas avoir été rédigée à une date trop éloignée de i(>6-472. D'autre

' Sidoine Apollin., il, 94 ; /\ G., 82, 1300 ; Code, Théodosien, i, 10, 5 et vi, 27, 14, d'après Pauly-Wissowa : R. E.

> EnnodiuB: Vita Kpiphan., 53. — Sidoine, u, 68-66, 156. — /\ 0„ 86, 2544. — P. L , 5W. 113, 73. — C. I. L ., Il, 4109. — Chroniran Pascale, 464, 468, etc., d'aprèi Panly- Wjpsowm . H. K. —Cf. au<»»»i Tillemoiit. ivi, SIC et patsim.

part, le texte ne peut pas dater de ce temps même * : l'histoire, qui connaît Alypia, femme de Ricimer, ne dit rien d'une autre fille d'Anthemius retirée à Skétè ; elle connaît Makarios, higoumène de Skétè, mais elle sait que celui-ci vivait au ive siècle et mourut en 391 : il ne pouvait donc accueillir une princesse née au second tiers du ve. L'auteur inconnu écrit quelque part : cum invenissemus comités, venimus in sanctam civitatem [§ 4] ; il veut passer pour un compagnon de la sainte afin d'authentiquer son récit ; le récit est certainement inauthentique. D'une sainte dont on connaissait le nom seul, Apollinaria % on aura fait, pour les glorifier, une fille des Anthemii.

Si ces inductions sont fondées, on considérera comme probable que le texte date des environs de Tan 500.

Je remarque, d'autre part, que l'intention évidente de l'anonyme est la glorification d' Apollinaria, et, par contre-coup, la glorification des Anthemii. Quel intérêt pouvait donc pousser les Anthemii, aux environs de l'an 500, à tâcher d'agir sur l'imagination populaire?

L'histoire byzantine nous l'explique. La mort de Léon, 474, ouvre une période orageuse qui se prolonge pendant quelque temps au début même du règne de Justinien. Les causes en sont fort diverses : les unes sont d'ordre religieux, les autres d'ordre politique et proprement dynastique ; et il arrive que celles-ci se combinent avec celles-là. La femme de Léon, Vorine, pousse successivement contre son gendre, l'empereur Zenon, Basiliskos, Léonce et lllus [488]. A la mort de Zenon, 491, les gardes Isauriens opposent à Fempereur Anastase leur chef Longin [-j- 498] ; puis ce sont les catholiques dont le chef, Vitalien, menace le trône [513-518] ; Vitalien est si puissant qu'il contraint Anastase à capituler. Pourtant, lorsqu'Anastase meurt, en 518, Vitalien ne réussit pas à saisir la couronne; et ce n'est pas non plus Amantius, qui, de son côté, fait tout pour l'obtenir; le chef des gardes, Justin, est plus heureux que ces deux compétiteurs ; il se hâte, du reste, de les faire assassiner. Depuis Léon jusqu'à Justinien, la couronne impé-

1 Le pèlerinage fictif d'Apollinaria en Palestine rappelle fort le pèlerinage, historique, d'Eudocie [Tiilemont, xyi, 94].

* Il est vraisemblable qu'il y eut une fontaine d'Apollinaria, ainsi que l'assure notre texte. Il est vraisemblable, aussi, que notre texte est une adaptation d'un texte antérieur.

LES ANTHEMII 129

riale est donc disputée par les grandes familles de Constantinople. Est-il invraisemblable que les Anthemii, avec leur brillant et tragique passé, n'aient joué alors aucun rôle. En 515, je le rappelle, le consul d'Orient s'appelle Anthemius !. Je conjecture que la vie d'Apollinaria date de cette époque : les Anthemii l'auront fabriquée et répandue afin d appuyer leur politique 2.

Apollinaria offre deux points de contact avec Eugénie : ici et là, c'est le même thème, une femme se déguise en homme et vit dans un couvent d'hommes ; le fait est banal, et n'a rien de significatif. Mais voici qui est plus curieux : ici et là, la scène est placée en Egypte, du côté d'Alexandrie ; l'héroïne est la fille d'un très grand personnage, ici l'empereur, là le gouverneur de l'Egypte; l'héroïne, enfin, est impliquée, ici et là, dans la môme aventure : le pseudo-moine est accusé d'avoir attenté à la vertu d'une femme, ici Melanthie, là la sœur d'Apollinaria, et il repousse l'accusation de la même manière, en déchirant sa tunique. C'est le geste de Phryné avec plus d'audace encore.

Eugénie, 16. Apollinaria, 18.

«Et haec dicem icidit a capite tu- « Eis tantum dixit: ego uot de hac

nicam, qua erat indu La et apparuit re faciam certiorea et aperto collo

femina. Et statim ad praefectum ait : aui colobii, ostendit suas mammas et

Tu mihi quidem eecundum caroem dixit: Pater, ego sum tua H lia Apolli-

pater, Claudia mater est » [P. L., 21, naria *[P. G., 114, 327, C|. 1115. DJ.

Ces coïncidences ne peuvent pas être un effet du hasard. Comment s'expliquent-elles? Il est peu vraisemblable que ce soit l'auteur byzantin qui ait modelé son héroïne d'après une légende romano-gauloise. Il est sûr, ou qu' Eugénie et Apollinaria dépendent d'un commun archétype, ou qu1 Eugénie a été modelée sur Apollinaria.

« Cf. Marcellioi Com. Chron. (Chr. Min., xi, 2, p. 99| ; la lettre 107 d'Anastaae à Hormisdas. « Data pridie idus iau. Constantinopoli et accepta Anthemio et Florentio un. ce. couss.V, kal. apr. per Patricium [éd. Guenther.600].

1 Peut-être lesAuthemii étaient-ils opposés auxcatholiqueset à Vitalien. Au themius l'empereur rompit avec le papeHilaireà propos du macédonien Philothéeft Qelasius ad episcopos Dardauiee », 6t. Guenther,39l], il attira et nomma consul, en 470, le philosophe païen Sévère. D'autre part, il avuit été gouverneur de l'Egypte ; notre texte parait surtout destiué à des Egyptiens et donne des détails topographiques sur l'Egypte qui. sans doute, sont exacts ; or, l'Egypte était mouophysite.

Je n'ai pas trouvé de commun archétype. Quand même, plus tard, on n'en trouverait aucun, cela ne prouverait certes pas que cet archétype hypothétique n'ait jamais existé. Néarmoins je crois pouvoir m'en passer ; voici pour quelles causes.

Marcel et Apollinaria content deux épisodes très analogues. Le démon qui possède la fille de l'empereur de Constantinople déclare qu'il ne l'abandonnera que si on la conduit devant un saint moine (Dorothée). Le démon qui possède la fille de l'empereur de Perse déclare qu'il ne l'abandonnera que si on fait venir auprès d'elle un saint diacre (Gyriaque). Cette coïncidence précise1, inexpliquée jusqu'à présent, s'expliquerait sans peine si l'on admettait que la vie d' Apollinaria a été connue et utilisée par le rédacteur à' Eugénie : le rédacteur de Marcel aurait puisé à la même source ; il était au courant des légendes de Lérins.

L'empereur Anthemius était très connu en Occident, particulièrement dans la Gaule du Sud. Anthemius a travaillé aussi énergiquement contre Euric que contre Genséric ; en 468, il a mandé à Rome Sidoine Apollinaire, qui prononça son panégyrique et obtint le titre de préfet de la ville. Sidoine Apollinaire était le plus grand nom, peut-être, de la noblesse gau-

* Je relève, dans Grégoire de Tour» [Gl. Conf., 63. — P. £,., 71, 873-874], une histoire tout à fait analogue : le rôle de Dorotbée est tenu par un archidiacre de Lyon, celui d'Anthemius par Léon, et la scène se passe non à Constantinople, mais à Home. C'est très probablement, une réplique de notre légende attestant la popularité ^Apollinaria en Gaule. — (Le Codex Parisinus 5306 contient une version de Félix de Noie, d'après laquelle le saint est mandé en Perse par le roi Helel; il guérit sa tille, et revient à pied, comme il est parti. — C'est, ici, une évidente imitation de Cyriaque, dans Marcel. — Cat. Paris, h, 57]. Voici le texte de Grégoire de Tours.

« Leonis autem romani imperatoris filia, cum a spiritu vexaretur immundo et per loca sancla duceretur, assidue clamabat nequam spiritus : non hinc egrediar niai archidiaconus lugdunensis adveniat ; et nisf ipse me de hoc vasculo, quod acquisivi, ejiciat, nullatenus hinc suin egressurus. Audiens haec imperator dirigit suos in Gallias. Quem illi repertum suppliciter exorant ut cum eis ad visitaudam puellam Komam dignaretur accedere. I lie vero contradiceus et se indiguum per quem Christus miracula ostenderet esse vociferans, admonitus episcopi sui consilio, cum eisdem missis iter dirigit et ad imperatorem ueniens cum honore suscipitur. Audiens autem de infirmitate puelleese ad basilicam B. Pétri apostoli confert ; ibique continuato cum vigiliis et orationibus triduano jejunio, quarta die per invocationem Domini nostri Jesu Christi et crucis vexillum, immundum spirilum a corpore puellœ depellit. Qua sanata, tria ei centenaria auri imperator offert; sed ille vir allions spiritus caducas divitias pro nihilo respuit, dicens : Si me tuis muneribus locupletare desideras, illud quod cunct» proficiet civitati largire... Aurum pauperibus erogat et tributum petitum civitati concedit »...

(Léon envoie les présents à Lyon ; on les falsifie , Grégoire les a vus).

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