‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 3)Chapitre 58 sur 143 · QUELLE EST L'ORIGINE DU MOUVEMENT LÉRINIEN ? SAINT VINCENT · texte numérisé non relu

QUELLE EST L'ORIGINE DU MOUVEMENT LÉRINIEN ? SAINT VINCENT

Les textes que nous avons, jusqu'ici, rattachés à Lérins se divisent naturellement en trois séries : une série gauloise (Maurice, Pontius, Victor de Marseille), une série cisalpine (Nazaire-Celse, Victor- Maur us , Nabor-félix), une série romaine (Sébastien y Censurinus, Maris- M art ha, Etienne, Eugénie) l. Des recherches ultérieures * nous ont permis d'y joindre un quatrième groupe de textes formé par les légendes apostoliques (Matthieu, Simon-Jude, Barthélémy, Thomas) 3. Dès maintenant on doit dire qu'il y eut une littérature hagiographique lérinienne.

Quelle est l'origine de ce mouvement?

Nous parviendrons, je crois, à jeter quelque lumière sur cet obscur problème en étudiant les gestes de saint Vincent, martyr de Saragosse et de Valence. On se rappelle que cette enquête nous est imposée par notre plan *. A plusieurs reprises, du reste, cette légende s'est déjà trouvée sur notre

1 II est entendu que nous ne prétendons pae donner des listes closes. Il faut évidemment rattacher Gènes d'Arles à Maurice, Victor et Pontius.

* Cf. G. M. R., iv. La légende romaine et la légende manichéenne.

9 L'auteur de Sébastien, du reste, connaissait et utilisait les Romans Clémentins.Ct. G. M. R., tome V.

* Cf. supra, p. 6.

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route. Victor de Marseille lui emprunte au moins deux détails *. Saint Augustin atteste qu'elle existait de son temps, aussi bien que Gervais-Protais et Agnès*. On sait enfin qu'elle fait mourir le martyr espagnol sur le gril, comme saint Laurent de Rome. En tachant à définir le rapport de tous ces faits, en recherchant l'origine de la passion de saint Vincent, nous ferons du môme coup apparaître la triple influence d'où procède Phagiographie de Lérins.

vlaceot « ^en n'ûtteste de façon plus éclatante la gloire de Vincent martyr que la jalousie de T (antique) ennemi à V endroit des gestes de sa passion ; le juge ne voulut pas qu'on la recueillît par écrit : il rougissait de montrer sa dé faite ; aussi la racontons-nous avec une pleine confiance. C'est la coutume des méchants de supprimer le témoignage des bons. Mais, comme nous nous proposons de faire connaître aux fidèles le noble triomphe du martyr, il est convenable de dire d'abord la noblesse de sa race. Son père est Èuticius, le fils du très noble consul Agressus ; sa mère Enola est née à Osca ; lui-même est élevé dans les lettres dès son enfance, et, par la grâce de Dieu qui prévoyait en lui un vase d'élection, il brille dans les lettres sacrées et profanes (? gemina scientia), au temps du bienheureux Valerius, évèque de Saragosse ; comme sa sainteté nest pas moins grande que sa science et sa noblesse, il est fait diacre. Et, comme Vèvêque avait une difficulté de parole, il confie au vénérable Vincent le ministère de la doctrine, et s'absorbe dans la prière et la méditation ; le dit archidiacre tenait dignement la place de Fèvêque. Or, le sacrilège Dacia-

1 i. Le jeu des mots Vicisti, Victor ; 2. Le miraculeux retour au rivage du corps jeté à la mer.

« Cf. infra, p. 140.

3 Texte probdbile satis [B. H. L., 8628 f 8630]. Ruinart,400. — Florez : Espana Sagrada, vin, (1752). 179 et xxx, (1775), 248; Tillemont, v, 215, et 673; Lucchiui : Aux sinoeri, m. (1778). 166 ; Allard: îv, 234.

nus, praeses, reçut à Sc~agosse, de ses princes et seigneurs Dioctétien et Maximien, V occasion de sévir contre les Chrétiens ; poussé par l'esprit du mal, il fit enlever les évêques, les prêtres et les autres ministres de l'ordre sacré. L'évéque Valerius et l'archidiacre Vincent coururent donc avec joie confesser la Divinité (in confessionem Deitatis), sachant que leur bonheur futur serait mesuré à l horreur de leurs tourments.

Dacianus fait d 'abord conduire à Valence les saints de Dieu ; ils souffrent la faim, les chaînes, le supplice des poids que l'on suspend à leurs mains et à leur tête. Mais leur courage n'est pas brisé par là. Dacianus est surpris et furieux de les trouver forts et vaillants ; il se contient cependant et les engage à ne pas mépriser les ordres rogaux et, par leur attitude, à incliner leurs clercs à la soumission. Valère se tait: sa simplicité et son innocence étaient grandes et, s'il était savant, il ne pouvait que difficilement parler. Avec sa permission, c'est donc Vincent qui répond au juge : « Chez les chrétiens, la prudence est impie lorsqu'elle renie et blasphème le culte qui est dû à la divinité. Nous faisons profession d'être des adorateurs de la religion chrétienne ; nous méprisons tes menaces et les supplices, nous embrassons de grand cœur la mort pour la vérité ; tes supplices nous donnent la couronne, la mort nous donne la vie. C'est le serpent empoisonné , l'assassin de l'homme, qui vous pousse à opprimer V innocence chrétienne ; lui qui a opposé les idoles à Dieu pour empêcher l'homme de recouvrer par l'obéissance ce que lui-même avait perdu par l'orgueil ; lui que nous chassons du corps des hommes en invoquant Dieu. » — Dacianus, rempli de fureur, envoie Valère en exil et fait mettre Vincent sur le chevalet. Comme Vincent le remercie de sa bonté, le juge, hors de lui, frappe les bourreaux, il les adjure, il les gourmande, mais Vincent continue de le railler et confesse le Christ Seigneur, Fils unique du Très Haut, du Père, seul Dieu avec le Père et ï Esprit- Saint. Lorsque son corps est tout pantelant et déchiré, Dacianus le supplie d'avoir égard à sa jeunesse; mais cest en vain. On soumet donc Vincent à la qurstio)i régulière (légitima quaestio), sans qu'il fléchisse : après l'avoir détache du chevalet, on V étend sur un gril, ou plutôt il y monte de luimême; on lui applique les lames ardentes, on arrose de graisse bouillante et de morceaux de sel brillants ses blessures et les

plaies béantes de ses entrailles ouvertes. Et lui prie, inébranlable, les yeux au ciel, le visage souriant. — « Nous somries vaincus », dit Dacianus. Pourtant, il s' acharne encore , il fait étendre Vincent -dans un endroit obscur, sur des tessons de bouteille, pour exaspérer ses souffrances, jusqu'à ce qu'il meure. Mais, après que les ministri se sont endormis, une lumière céleste resplendit, les tessons s'amollissent et deviennent aussi doux que les fleurs ; et V athlète de Dieu, refait de ses souffrances, chante un psaume à Dieu et un hymne de joie, tandis que les anges viennent charmer sa solitude. « Invincible Vincent (o Vincenti invictissime), disent-ils, tu as fidèlement lutté pour [garder) ton nom ! Sois sûr de ton triomphe ! » El Von entend les louanges de Dieu, une (invisible) musique résonne (résonante organo), la douce voix des anges retentit au loin. Les gardiens s'éveillent, regardent par les fentes, voient les ministres de la divinité brillant d'une beauté céleste, tandis que le saint martyr de Dieu, libre de tout lien, se promène en chantant les psaumes. Frappés de terreur et de res» pecl, ils embrassent la religion chrétienne et désirent vénérer celui qu'ils torturaient tout à Vheure. Au même moment, la foule des fidèles accourt, et Vincent la réconforte. Mais Dacianus, pour cacher sa défaite, fait porter sur un lit moelleux le martyr, qu'il compte ramener plus tard au supplice. Dieu en dispose autrement : Vincent rend doucement Vdme. Les assistants baisent ses traces, palpent avec une curiosité pieuse les blessures de son corps déchiré, recueillent son sang avec des linges qui seront chers à la piété de l'avenir,

A la nouvelle de sa mort, Dacianus s'écrie : « Je n'ai pu le vaincre durant sa vie, mais je le punirai après sa mort. Jetez son corps dans la campagne pour qu'il soit dévoré par les bêtes, et que les Chrétiens ne puissent recueillir ses restes et lui donner la dignité de martyr ». Les Anges accourent le garder ; un corbeau veille non loin, dont le noir plumage semble un habit de deuil, et qui chasse les oiseaux qui accourent et même un énorme loup ; la tête tournée vers le corps sacré, il demeure immobile, admirant, on le croit, les Anges qui veillaient. C'est V antique histoire du corbeau d'Elie qui se répétait pour nous. — Dacianus, effrayé, désespère de vaincre Vincent, même après sa mort. Pourtant il veut tenter de prendre sur mer la revanche des défaites qu'il a subies sur terre : il fait coudre le corpà dans le sac des parricides, il le

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fait jeter à la mer par le criminel Eumorphius. Mais avant que celui-ci soit revenu, la main de Dieu a ramené le corps au rivage : même après sa mort, le soldat de Dieu est mvaincu ; au jour du combat, Dieu ne l'a pas abandonné, il lui a donné de broyer la tête de l'antique serpent.

Le saint martyr apparaît à un chrétien dans une extase, et lui révèle ou il repose. Comme celui-ci hésite, le martyr avertit par un songe une veuve, Jonica, et lui dit où les flots l'ont enseveli dans le sable. Jonica reconnaît l'endroit ; on porte le corps à une petite basilique, sans grand appareil, par crainte des gentils. Mais lorsque leur cruauté a pris fin et que s'est accrue la dévotion des fidèles, on le transporte en grande pompe et on l'ensevelit hors des murs de Valence, sous l'autel. Grâce à ses mérites, les bienfaits divins s'y multiplient, à la louange et à la gloire du nom du Christ, qui avec le Père et l'Esprit-Saint vit et règne, Dieu9 à travers Vinfini des siècles des siècles. Amen.

Le culte de saint Vincent, diacre, et de saint Valère, évoque, nous est attesté à Valence, en Espagne, au milieu du v« siècle, par le férial hiéronymien, et, quelques années plus tôt, par un hymne de Prudence et quatre sermons de saint Augustin. — On étudiera ces textes, avant d'examiner les versions des gestes : elles sont anonymes.

Voici le texte du férial (p. 12) :

XI KL. FEB « XI Kl spania civi va XI KL. FEB.

« Io HiBpaoia.ciiiitate | lentia »ci valeri epi et « lo uiapaniis civitate

ua'.entia, passio | sel va- vincenti diac | et alioru valentiapaiêio | aci valeri

leri, epl | et vincenti XVIII quintiliani...» epi et vincenti diac et

diac | et mar, et decim | marty | XVIII cum'sociis

et octo cù sociis | eorum $ui», quintiliani... » quintiliani... »

A ce que conte la passion, le férial ajoute la date de l'anniversaire, 22 janvier; il confirme son témoignage touchant l'association de l'évèque Valère et du diacre Vincent. Faut-il ajouter qu'il l'infirme ensuite, lorsqu'il introduit les 18 martyrs de Saragosse? L'unité de l'anniversaire, l'unité même de la fête ne prouve pas nécessairement l'association des saints; d'autre part, Prudence place ces 18 martyrs à une époque antérieure * à celle où mourut Vincent, et Prudence connaît et exprime les traditions locales d'Espagne à la fin du ive siècle ; il est peut-être originaire de Saragosse 2. Il n'est pas sûr que la passion nous trompe lorsqu'elle n'associe pas 18 martyrs à Valère et à Vincent.

D'autant que Prudence, outre l'hymne qu'il a consacré aux 18 martyrs, en a écrit un autre en l'honneur de saint Vincent 3 : il n'y souffle mot des 18 martyrs. Et c'est à cette pièce, la cinquième du Péri Stephanon, écrite avant le voyage de Rome (402-403) 4, qu'il convient maintenant de s'arrêter. Elle est écrite en dimètres acatalectiques ïambiques et compte 144 strophes de quatre vers. C'est l'histoire que nous connaissons : après une invocation au martyr, le poète met en scène Vincent et son persécuteur ; Vincent repousse ses avances et confesse que le Christ est Dieu ; il supporte tous les supplices et triomphe, vivant et mort, de la haine de son bourreau. Je note que Prudence et les gestes rapportent également l'histoire du gril, de la prison obscure visitée par les Anges, des linges imbibés de sang, du loup mis en fuite par le corbeau ; ici et là, le persécuteur veut dérober aux chrétiens le corps de Vincent pour qu'ils n'en fassent pas un martyr, c'est Eumorphius qui jette le corps à la mer, c'est sous un autel qu'il est définitivement enseveli. Voici, enfin, quelques expressions qui semblent être singulièrement voisines Tune de l'autre :

* Péri Steph., iv. — Adon, 15 avril,P. L..» 123,247. - Tillemont, v, 229.

2 Péri Steph., iv. — 1. Cf. Schanz, Geschichte der romischen Litteratur, iv (1904), 1, 212 ; et Puech, Prudence [Paris, 1888].

3 Ruinart (éd. 1859), 406-411. — Arevalo apud Migoe, P. X., 59. — L'édition de Bergmaon n'a pas encore paru.

* Sixt, Die lyrischen Gedichte des P., p. 26 [d'après Schanz, op. oit., p. 220].

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