‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 3)Chapitre 92 sur 143 · LES AFRICAINS FUGITIFS · texte numérisé non relu

LES AFRICAINS FUGITIFS

solam, sed et matrem tuam et uxorem confusione induisti per me. Omnes enim mulieres unius naturx sumus, avec ce que dit Agathe avant qu'on lui coupe un sein. Il est vraisemblable que notre auteur lisait ces légendes en latin, et donc que les versions latines de ces légendes grecques sont antérieures à la conquête grecque. — De même le rédacteur de Vitus connaît la légende de Barbe et la légende aux trois quarts grecque de Potitus. — Ferrand enfin, le fait est assuré, est intimement mêlé aux mêmes controverses ; il prend part à la querelle de Trisagion ; il compte parmi ses correspondants un Sévère de Constantinople ' ; il est familier avec les conciles orientaux *.

Cécile olîre avec Agathe de curieux points de contact 3. On sait d'autre part * que la légende de Cécile est modelée sur l'histoire de deux martyrs africains, Martinianus et iMaxima, qu'a contée Victor de Vita. Le fait s'explique sans peine si Ton admet que Agathe sort du même groupe que Vitus et a pour auteur un ami des Scythes et de Ferrand.

Ces conclusions convergent entre elles et permettent d'indiquer le milieu d'où sortentnos légendes : les moines scythes,les exilés de Sardaigne5, leurs amis gaulois et romains — tel que cet Eugippius que ravissait d'admiration la vie de Séverin de Norique6, — voilà le groupe de rédacteurs qui continue l'œuvre hagiographique des Lériniens, en s'inspirant du reste de l'augustinisme le plus strict. Pour les Africains, l'histoire des martyrs n'est pas ce qu'elle est pour les chrétiens des autres pays, je veux dire de l'histoire ancienne : c'est une histoire toujours actuelle et vivante. Victor de Vita a pu tomber, parfois, dans l'exagération ; il est très assuré, néanmoins, que la domination vandale a perpétué d'un siècle, pour les catholiques, l'ère des persécutions. On peut discuter la politique religieuse de Censéric : il n'y a pas de doute qu'Hunéric ne fût la plus violente des brutes, t Ce que nous voyons de

* Epistola, V, P. L., 67, 910. « Quod D. N. J.-Q ait unus de sancta et individu* Trinitate. — Alexandre fait venir d'Orient les papes Alexaudre et Sixte.

2 Cf. Brevialio Canonum. P. L.,67, 949. Ferrand y cite les cauoos de Nicée, Laodicee, Antioche, Constantinople, Gangres, Néo-Cesarée. » Cf. supra, p. 200.

• Voilà qui nous explique sans doute l'origine du culte de Vitus en Sardaigne. et, peut-être, l'origine du culte de Potitui dans cette même lie,

• G. M. R., i. 291 292 et 313 318.

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nos jours, écrit Victor de Vita, nous en est une preuve palpable. On rencontre à chaque pas des gens mutilés : les uns ont perdu les mains, les autres les yeux, d'autres les pieds, les oreilles et le nez ; chez certains, par suite du supplice prolongé de la pendaison, les omoplates font saillie, tandis que la tfte, au lieu d'être droite, est enfoncée entre les épaules... Celai qui me soupçonnerait de raconter des fables, pourrait consulter à ce sujet le légat de Zenon, Uranius, qui fut le principal témoin de ces horreurs , ». Cette persécution d'Hunérich date de 484 ; Victor de Vita, qui en fut la victime, la raconte vers 486 ; elle se renouvelle au début du vie siècle : Fulgence de Ruspe, Fulgence Ferrand sont précisément au nombre de ceux qu'elle atteint. Aujourd'hui c'est pour eux l'exil ; qui sait si, demain, ce ne sera pas la torture et la mort. Ils se préparent au martyre en racontant les martyres d'autrefois. Ils s'enhardissent à escompter le secours de la grâce divine en disant les merveilles qu'elle a opérées dans les plus petits, mirabilia (quœ Deus) operalus est in minimis : ainsi parle, peut-être, dans le prologue de Vitus celui qui aime à signer Ferrandus exiguus *. Les hagiographes augustiniens, lorsqu'ils célèbrent l'héroïsme des saints, ne songent pas seulement, comme les lériniens, à le proposer en modèle aux autres ; ils songent aussi à eux-mêmes ; ils tendent, si j'ose ainsi dire, à l'incorporer à leur âme. De là, peut-être, ce que leurs récits ont de plus vivant, ou de plus vécu 3.

1 Livre III. — Je cite d'aprè3 la traduction de Leclercq : les Martyrs, ni, 393.

2 Epistola IV. o Domino beatissimo fratri Eugippio presbytero Ferrandus exiguus, in Domino Salutem » [P. £.,67, 908, D]. — Cf. « Diouysius Exiguus ».

3 Ce9 circonstances expliquent l'influence que Victor de Vita semble avoir exercée sur les gestes. Voici quelques indications à cet égard ; le martyre de Mantiuianus, Maiima, Saturianus et leurs deux frères est identique à celui d'Hippolyte d'après Laurent [Leclercq, ni, 358] ; Geoseric, comme Dioclélien (cf. Euplus, supra), se fait livrer les livres saints [op. cit., 359], et Proculus, qui les recueille, se mange la langue comme Anabius (Pontius) ; les signes de croix d'Armogast, son regard levé au ciel opèrent les mêmes miracles qui sont contés dans Euplus ou Vitus [ni, 360] ; comparer avec le mime Gènes le chef des comédiens Mascula [m, 361J ; ici comme dans Matthieu, les diables sont appelés les Ethiopiens [m, 369] ; Dionisia est exposée nue aux regards de la foule fin, 388] comme Theonilla ; les habitants^deTipasa ontla main coupée |iit, 392] comme Quinnus (Alexandre $ 14; et le personnage des fresques de la maison de Jean et Paul |G. M. R., i, planche IV] ; de petits enfants, comme Vitus et Pancrace, sont torturés [m, 396-399] par les Vandales, etjeremarque que Vun d'eux, comme Vitus, a sept ans. L'inscription'que^l'ange apporte à Cécile est certainement empruntée à la passion de Liberatus et de ses six compagnons, mis à mort le 2 juillet 483 : les sept martyrs repoussent, les proposi-

LA DOXOLOGIK IN UNITATE 207

VituSy Agathe, Euplus, Cécile, Pancrace, sinon Lucie, d'autres gestes encore ont donc été écrits, au temps des moines scythes environ, par un groupe d'augustiniens, qui s'intéressent aux martyrs d'Afrique, de Sicile et de Rome.

Cette conclusion pose un problème, et, indirectement, jette une vive lumière sur une particularité curieuse des gestes romains.

J'ai montré que la doxologie in unitate Spiritus Sancti avait une signification anti-nestorienne, qu'elle datait de la querelle du Trisagion et de l'affaire des moines scythes : elle devait prévenir les critiques des Monophysites et leur prouver que les Chalcédoniens reconnaissaient absolument la divine nature de Jésus ; le Crucifié est une des Personnes de la Trinité, il règne avec le Père dans l'unité de l'Esprit ; il n'est pas distinct de la seconde Personne ; il n'est pas une quatrième Personne ajoutée à la Trinité Sainte f. Et la correspondance de Ferrand confirme cette interprétation 2.

Or, voici une dos lettres qu'il adresse à Fulgence :

tions du juge en criant d'une seule voix : unus dominus, una /ides, unum baptisma [m, 410]. C'est exactement ce qu'on lit sur l'inscription de Cécile. Quelques-unes de ces coïncidences indiquent l'influence que la légende des martyrs a exercée sur les persécuteurs vandales : la légende d'Hippolyte esf attestée dès avant Prudence |(î. M. R., i, 29j, elle n'a donc pas été influencée par l'histoire de Marlinianus. Victor de Vila connaissait personnellement Maxima, il est peu probable qu'il ait transformé son martyre pour le conformer à celui d'Hippolyte ; reste que le persécuteur vandale se soit souvenu de celui-ci. — D'autres coïncidences s'expliquent par l'identité des situations: telle, la reddition des livres saints; tout persécuteur de l'Eglise tend naturellement à les coufisquer. — D'autres, enfin, témoignent de l'action exercée sur la formation des légendes italiennes et romaines par les souvenirs de la persécution vandale : ainsi en est-il sans doute de l'inscription de Cécile et de l'âge de Vitus.

• Q. M. R., i, 313, sq.

* Supra, p. 103, n. 1.

208 l'hagiographie augustinienne

Patere me, obsecro, iterum quœrere.., Vnumregnum Patris et Fllii et Spiritus Sancli credimus et fatemur, simul eos dominari creaiuris omnibus sentientes. Quare ergo in orationibus sacerdotum per « Jesum Chrislum Filium tuum Dominum nostrum qui tecum vivit et régnât in unitate Spiritus Sancti » per universas pêne Africse regiones catholica dicere consuevit Ecclesia ? tamquam solus Filius cum Pâtre possideat regnum in unitate Spiritus Sancti ut régnantes adunare non simul regnare Spiritus Sanctus intimetur *.

Ainsi, d'après Ferrand, la doxologie est africaine, — elle est ancienne, — et elle est obscure.

Fulgence répond * :

Quotiens exinde cogitavi, nihil ibi aliud majores nostros quam fidei veriiatem contra multas hœreses prœmunisse cognovi. Il explique chacun des mots de la formule, insistant sur la dualité des natures de Jésus : il est Dieu avec le Père, et en même temps sa chair humaine est réelle. « Et quand nous ajoutons :

Qui tecum vivit et régnât in unitate Spiritus Sancti, illam ulique unitatem commemoramus quam naturaliter habet Pater et Filius et Spiritus Sanctus, ubi ostenditur idem ipse Chris lus pro nobis sacerdotali functus officio [ideoque Jésus, homo], cui naturalis est unilas cum Pâtre et Spiritus Sancto [ideoque divinitas]... Quia Christus non solum verus homo, sed et verus est naturaliter Deus, et unus cum Pâtre et Spiritu Sancto Deus, digne dicimus Deo Patri qui tecum vivit et régnât, in illa utique unitate naturali quam ostendens dit : Ego et Pater unum sumus [Joh. x, 30]... Cum vero in unitate spiritus sancti dicimus, unam naturam Spiritus Sancti cum Pâtre Filioque monstramus. Unitas aulem naturœ quid est aliud quam trinitatem unum Deum ; et ex hoc ostendit et regnum»..»

Fulgence semble dire que la formule est ancienne, puisqu'elle a été établie par les majores ; — et qu'elle manifeste la divinité du Saint-Esprit : unam naturam Spiritus Sancti cum Pâtre Filioque (esse). Il nous rejette ainsi à la fin du ive siècle. — Et, en effet, les Pères du concile de Carthage de 390 écrivent :

Ad corroborandas aulem fratrum et coepiscoporum nostro-

i Epistola XIII, 2. — P. L., 65, 393. 2 Ep. XIV, 35. — P. L., 65, 424.

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