LE PAPE JEAN IV
tase et sur leurs compagnons : un des clercs de la cour du pape, afin de se concilier la bienveillance du maître, imagina sans doute de conter l'histoire du patron de son père. Sans se mettre en frais d'invention, il choisit au hasard une légende, celle d'Agapet de Préneste, comme il aurait choisi telle ou telle autre, et il la démarqua consciencieusement \ Les deux légendes ainsi mises en contact, les saints dalmates ainsi mis en rapport avec le saint de Préneste, on s'explique aisément qu'Anastase ait fait irruption dans les gestes d'Agapet — , au cas où un hasard inconnu ne l'y aurait pas déjà conduit avant ce temps ^
Peut-être aussi le martyre et la translation à Rome d'Anastase le Perse, martyrisé le 22 janvier 628 et transporté ad aquas Salvias vers 642 ' ont-ils contribué à attirer l'attention sur ce nom de saint.
Dès lors, comment concevoir le rapport des trois textes A, D, E, Tun avec l'autre? Il est certain que D est postérieur à A et à E : l'introduction de l'empereur Aurélien qui le caractérise est motivée par le désir de supprimer cet Antiochus roi de Rome, dont nul n'entendit jamais parler. La suppression d'Attale atteste des préoccupations du même genre, l'auteur de D a voulu corriger la légende, la simplifier, la rendre plus homogène et moins absurde.
Quant à E et A, j'imagine que A est antérieur à E et lui a servi de modèle. — Mais comment expliquer la localisation de Venantius à Camerino qui caractérise le texte E? Le plus simple est d'admettre qu'on vénérait à Camerino un saint local qui s'appelait Venantius et dont l'histoire était ignorée : dans les milieux italiens et romains l'oubli des origines dalmates de la nouvelle légende sera promptement survenu.
Peut-être aussi l'introduction du culte de Venantius à Camerino est-elle elle-même liée à la célèbre translation. Je remarque que c'est au lendemain des victoires de Rothari
* La mention d'Agapet dans le Sacramentaire gélasien [Wilsou, p. 194"| atteste sa popularité persistante au vu® siècle.
2 Le calendrier populaire donne au 21 août : Salonse^ Ânastasii martyris [P. £,., 123, 167-168]. Et le nom de Venant est fréquent en Italie au vie siècle: tout le monde connaît, par exemple, l'ami de saint Grégoire. — L'évêque et martyr de Salone, Venant, a succédé à Domnio avant 312 : c'est tout ce que l'on sait sur lui.
3 22 janvier, 426 ou 39. — P. L., 123, 147-148. — Cf. de Rossi : R. S., i, 144-145.
[()3()-G521 quo la paix a été rétablie dans l'Italie centrale et que les diocèses y ont été réorganisés ; en 041), nous voyons au concile de llome un évoque de Cainerino, ainsi que les évéques de Spolète, Assise cl Kieli ^ Je me demande si le culte de Venant n'a pas été instauré à Carnerino à ce moment où l'église se réorganisait; on l'y aurait bientôt considéré comme un saint indigène (à supposer toujours qu'il n'y ail pas trouvé un bomonyme local). Il est très remarquable que la légende, dans sa seconde partie, se présente comme l'bistoire de l'établissement du Cbristianisme à Carnerino : d'après nos gestes [§§ 15-21], l'église de Camerino a été organisée par les anciens ministri convertis par Venantius, notamment par Leontius et par Euprepius que le pape Jean consacre comme archevêque et comme archidiacre. Dans ce mystérieux pape Jean, j'incline à voir un double ingénieux du pape Jean IV, fils du scholastique Venantius.
Si l'on admet que A date de 630-650, on pourra dater D et E, la correction et l'adaptation, de la fin du vn° siècle.
Il est très vraisemblable que les deux textes de la première famille, B et C, sont antérieurs à 630-650. Mais à quelle date faut-il les rapporter?
Trois faits m'invitent à penser à la fin du v* ou au début du vi° siècle, à l'époque ostrogothique en un mot.
Ils présentent tous deux, bien qu'inégalement marqués, des traits qui se rapportent aux polémiques touchant la spontanéité du martyre -.
A la fin du v® siècle et durant la première moitié du vi®, on devine que le culte d'Agapet s'épanouit avec force : la construction que Félix IV [483-4921 dirige à Rome ^ en est une preuve décisive, et la vogue du nom d'Agapet à ce moment n'en est pas un indice moins clair. Au début du vi®, je trouvée Rome trois grands personnages qui portent le nom d'Agapet : l'un, consul en 517^ accompagne à Constantinople le pape
* Hartmann : Geschichte Italiens im Mittelalter, ii, 2, 269.
2 Cf. B. [18 août, 532, 1.] : il aspire à la vie éternelle ita ut desideraret magis pro Christo mori... et plus loin, § 2 : Porphyre veut retenir eum ultro ad martyrii certamen accingere velle. — Cf. aussi C, [18 août, 537, ij : totum se OBTULiT JDeo holocaustuni. Il dit à Porphyre : ne nous cachons point du tyran, sed magis ultroneos o/feramus nos. Cf. § 5 : Attale dit : lubentissime cupio subir e sentenliam martyrii.
3 Sur l'église construite par Félix en l'honneur d'Agapet, cf. supra^ p. 23.
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Jean 1 [523-52G] lors de sa fameuse ambassade * ; l'autre est un patrice qui fait partie de cette môme ambassade ^ ; le troisième est le fils du saint prêtre Gordien, mort en défendant Symmaque : il devient pape en 535 et meurt en 53G ^ laissant un renom de sainteté et entrant aussitôt dans la légende *.
Enfin, les gestes d'Agapet, B, rappellent par beaucoup de côtés les gestes romains. Le prologue insiste sur la valeur édifiante des gestes de martyrs ; — Agapet est un enfant martyr, comme Pancrace et V^itus; — le patrimoine d'Agapet semble aussi considérable que le patrimoine de Pancrace ; — il est associé, comme Donat, à un homme de Dieu dont la ferveur est pourtant moins grande que la sienne [comparer Porphyrius et Hilarianus] ; — il invoque, comme Cécile et d'une manière tout à fait analogue, la protection de Dieu '\ On peut croire que la légende a été formée dans les mêmes milieux augustiniens que celle de Cécile, de Vitus, de Potitus ou de Pancrace.
Quel est le rapport de B à C? — C est caractérisé par Tintroduction d'Aurélien ; comme tout à l'heure D — qui, sans doute, en est issu — C'est donc un texte corrigé.
Mais il ne s'ensuit pas que B soit le texte primitif : le voyage en Ligurie, le préfet Amas ne se rencontrent dans aucune des versions postérieures. Le fait est très surprenant, si l'on admet que ces deux détails appartiennent à la première version. Il ne serait pas impossible que B représentât un remaniement postérieur, datant peut-être de la première moitié du 11® siècle, alors que s'élaborait la légende de Faustin et Jovitc.
1 Goyau : Chronologie de l'empire romain (1891), p. 632 et L. P., i, 275. C. I. L. X, 4495, Il a été prœfecius Urbi [Var. i, 6, 23, 27].
2 L. P., I, 275. Il meurt ea Orient. Eanodius l'a coqdu.
* L. P., I, 287, sq. Oq connaît encore, à ce moment, un sophiste alexandrin et un diacre constaotinopolilain de ce nom : celui-ci adresse à Justinien, son ancien élève peut-être, 72 thèses sur les devoirs du prince chrétien ; celui-là s'établit à Elusa [d'après Pauly-Wissowa].
* On raconte qu'il a guéri à Consiantinople, je veux dire in Grœciarum partibus, un muet et un boiteux [Grégoire le Grand : Dialogues, m, 3. — P.L., 77, 224]. — Le R. P. Delehaye [loco cHato\ rattache nos gestes à des gestes inconnus de Venant le Dalmate, dont rien .n'atteste J'existence. Je ne vois pas qu'ils soient nécessaires.
5 « Agapitus dixit : tôt tormenta quee sunt in terris in me compleantur, quia magnum babeo patronum deum qui me confortai »... [Vindob., 357, fo, I687]. — Dans Basilide^ qui est parent de Vitus, je retrouve, comme dans Agapet C, l'empereur Aurélien.
Cf. aussi l'expression unum e duobus elige [B.,§ 6J.
On peut donc croire que li et C reposent sur une version X datant du début du vi* siècle^ dont B nous donnerait, réserve faite d'Amas et de la Ligurie, l'image la plus fidèle \
* Cf. supra, p. 23, n. 3. — Peut-être aussi B est-il un remaniement fait dans Teutourage de Gésaire ou de Fulgence : on s'expliquerait mieux dans ce cas la mention de la Ligurie, les traits augustiniens qu'il présente. Le § 12 atteste les mêmes préoccupations [cf. supra, p. 23, note 3| que certains passages de Sébastien [cf. G. M. R. ii, 100]. Notre auteur devait conuaitre ce texte.
Sur l'oblation des enfants aux monastères, cf. Fustel de Coulange : Origines du régime féodnly Bénéfice et Patroyiat, 408.
Le calendrier populaire mentionne au xiii des Kalendes de septembre [P. L,, 123, 167-168]. Porphyrius homo Dei.