VALENTIN DE TERNI
moins ses prières et ses hymnes jiisqicà ce quHl les ait ache~ vées. Craton se convertit ; Proculus^ Ephebus et Apollonius renoncent aux études de V humaine sagesse pour se consacrer aux études divines et attirent au Christ une foule de jeunes gens qui cultivent les lettres, entre autres Abundius, fils du préfet de la ville Placidus, Les sénateurs s^indignent ; Valentin dénoncé, flagellé, refuse de sacrifier et est mis à mort. ProculuSy Ephebus et Apollonius portent son corps à son église^ à Terni, pendant la nuity et V enterrent dans la banlieue, tout auprès ; livrés au consulaire Lucentius (ou Léontins), ils sont décapités au milieu de la nuit. Leontius disparaît on ne sait oiif tandis que Abundius enterre les trois amis auprès de Valentin, louant Notre-Seigneur Jésus-Christ qui vit et règne avec Dieu.,, dans les siècles des siècles. Amen.
Ces gestes prétendent, évidemment, raconter l'histoire du saint local de Terni, Valentin, dont le férial hiéronymien mentionne l'anniversaire et dont ne parle aucun autre document authentique *. On peut affirmer néanmoins qu'une double parenté, littéraire et légendaire, les unissent à d'autres textes et à d'autres légendes.
Les gestes de Valentin rappellent les gestes d'Alexandre de Baccano : tous deux content soit une résurrection, soit une guérison miraculeuse d'un mourant ; — tous deux prêchent une idée religieuse, là la nécessité du baptême, ici le dogme de la communion des saints et la légitimité des intercessions mutuelles- ; — tous deux laissent entendre que le peuple est favorable aux chrétiens ^ ; — tous deux font une évidente
1 Le cimetière de Valentin a été retrouvé et étudié par M. Marucchi [Rom. Quartalschrift, i\, 1890, 151 ; et // cimitevo e la hasilica di s. Valentino e guida archeologica délia via Flaminia. Roma, 1890]. M. Ihm a publié trois débris d'inscription dont les caractères rappellent les philocaliens, mais qu'il n'ose pas rapporter à Damase [Damasi epigrammata^ 50, p. 53-54]. — Voici le texte du F. H. p. 20.
E. XVI Kal mar Inter aune via flammin nt valentini,
B. IN TUSGIA... INteramnes via Flaminia miliaro ab urbe Romœ LXIII Natl 8ci vincenti {lire Valentini).
Le calendrier populaire mentionne le même anniversaire au même lieu [P. Z., 123, 149-150]. — Sur Valentin, cf. Tillemont, vi, 679 ; Allard, m, 241.
'^ Même préoccupation dans Clément: «Theodorœ. . apparuit... uir... uenerandus et dixit ei : per te saluus erit sisinnius ut irapleatur quod dixit frater meus paulus apostolus : sanctificabitur uir infîdelis per mulierem lidelem ». [Codex Parisinus, 5299, f. 98«-].
" « Qui lucentius agnoscens quod proculum et esybus atquse apolloaius po-
allusion à une relique vénérée qu'on montrait aux pèlerins (là, rorarlum ; ici, le ciiiciurn) ; — tous deux témoignent que le rédacteur est familier avec les actes apocryphes des Apôtres : il leur emprunte, là l'idée de déguiser les diables en Egyptiens, ici le personnage de Graton; — tous deux enfin se présentent comme le récit d'un témoin oculaire. Et l'on s'explique ces rapports : la voie Cassia qui menait à J3accano et la voie Flaminia qui conduisait à Terni se confondent lorsqu'elles touchent le Tibre pour entrer dans Rome. Les traditions qui suivaient l'une et l'autre route devaient nécessairement entrer en contact.
Valcntin est encore apparenté à Getiiliiis — et je note que l'attache topographique de GetuUus n'est pas à Rome, mais aux environs de Rome, à Gabies de Sabine (Torri) * — : Getulius est aussi versé que Valentin dans la connaissance des lettres divines ; et son historien s'intéresse à la Grèce autant que le rédacteur de Valentin.
La légende de Terni est étroitement apparentée, comme il est naturel, aux légendes romaines qui ont leur point d'attache sur la voie Flaminia : les légendes d'Abundius et de Maris. Il est très vraisemblable, en effet, que l'Abundius, fils du préfet de la ville, qui est converti par Proculus et ses amis, a été suggéré par le prêtre Abundius qui est torturé au quatorzième mille, enseveli au vingt-huitième mille de la voie Flaminia ^ ; et sans doute notre narrateur a-t-il voulu faire
pulos multos quo8 cognoverant amatores haberenl, timens ne violenter ei a populo toUerentur, noctis medio suis eos iussit tribunalibus praeseatari... » \Valentin. Cod. Vindob. 357, P 124'"]. — « Gornelianus iavenit nos in secclesia die dominica populum dei docentes... Cumque ingressi fuissent qui esset alexander inquirere nolers, et uidens multitudinem populorum cepit timere et cum reverentia cepit dicere pro qua causa uenisset... Multiiudo populi lapidibus interfici (ère eos) cogitabant, cumque coguouisset cogitatum eorum dixit ad eos : filii et fratres, quod cogitalis inpedit mihi... > [Alexandre. Cod. Vindob. 357, f«, 194^1.
1 G. M. R., I, 227-228. — Valentin a été utilisé par l'auteur de Léopard : [30 septembre, 416] : Léeopard est présenté comme un élève de l'évêque de Terni; encouragé par celui-ci, qui le baptise dans les thermes de Dioclétien ad fontem... palatinutn, il refuse d'adorer Julien l'Apostat, ac si Deus esset \ et c'est Valentin qui l'enterre à Otricoli. Léopard uq souffle mot de Pigmenius ni du titulus Pasioris ; il insiste sur les septeni artes libérales: il mentionne une translation du corps à Aix-la-Chapelle, uhi hodie usque eius intercessio quseritur. Le texte date vraisemblablement de l'époque carolingienne.
^ G. M. R., 1, 220. — 16 septembre 300. — Sur les rapports de Valentin avec Abundius, Carpoforus, cf. infra.
croire que c'était le même personnage dont il racontait ici la conversion, et là la iin glorieuse.
Faut-il identilier de même Valentin de Terni et le vénérable prêtre Yalentin qui, mêlé à l'histoire des Persans Maris et Mariha S convertit le princeps Astérius, est condamné par l'empereur Claude et décapité sur la voie Flaminia le 16 des kalendes de mars? Tillemont l'a pensé ^ : môme nom, même anniversaire, même route, autant de faits qui semblent lui donner raison. Mais il est certain qu'il y a un cimetière de saint Valentin à Rome ^ et un second cimetière à Terni * ; il est donc possible qu'il y ait eu deux Valentin, comme il y avait sans doute deux corps, que leurs traditions se soient mêlées et que l'anniversaire le plus fameux ait supplanté celui qui était le moins célèbre ^
11 est curieux de constater que les gestes de Valentin rappellent les gestes de Césaire ; c'est à Terracine que Césaire est vénéré, de l'autre côté de Rome. Dans les uns et les autres se rencontre un consiilaris Leontius ; — les uns et les autres témoignent que leurs auteurs — et leurs auditeurs — s'intéressaient à Byzance et à la langue grecque. Et l'on en vient naturellement à penser que les gestes de Valentin ont été rédigés lors de la restauration impériale en Italie, à la veille ou au lendemain des grandes victoires de Bélisaire ®.
2 IV, 679-680. — Marucchi : op. cit., 35.
s Itiner. Salzbourg. « Deinde intrabis per urbem ad aquiloneai donec pervenies ad portam flamioeam ubi S. Valentinus martyr quiescit via flaminea in basilicâ mapaa, quam Honorius reparavit... » fde Rossi: Roma Sotteranea, i, 176. — Cf. Epitome, ibid. ; et Notitia, i, 177].
* La localisation d'un Valentin à Terni semble attestée directement par les prestes eux-mêmes. Le cimetière renfermait beaucoup d'inscriptious du v^ et du vie siècle [de Rossi : Bull., 1871, 85 ; 1864].
^ De Magistris : Acta Martyrum ad ostia tiberina, p. 40-41, et G. M. R., i, 233. Sur les rapports de l'Ombrie avec Rome au vi« siècle, cf. G. M. R., i, 353 et 164-165. — Les gestes de'Félicien de Foligno [24 janvier 582| dépendent certainemeul de Valentin : mais ils présentent un autre caractère, cf. infra. p. 82.
Je relève, au S 6, l'attestation de la triple virginité de la Marie : « virginein concepisse, virginem peperisse, virginem post partum permansisse. »
6 Sur Césaire et ses attaches à l'époque byzantine, cf. G. M. R., i, 92, 140, 257-258 et 306-307.
Rien ne s'oppose à ce que notre texte date du milieu du vi^ siècle : ni la langue [« substantia ; census »] ; ni l'affirmation de la perpétuelle virginité de Marie [§ 6], ni le souci de la régularité disciplinaire [§ 8, Valentin achève soigneusement statutum orationis numerum et hytnnorum]. Au temps de l'exarcbal, le scholasticus ^désigne un véritable conseiller juridique du
34 TRADITIONS DOMBRIE
Mais comment expliquer que le rédacteur de Terni ait eu l'idée de puiser aux gestes de Terracine?
Le fait est moins surprenant qu'il peut paraître d'abord. Los traditions de Terracine sont liées aux traditions de Home, comme aux traditions de Rome les traditions de Terni : les gestes de Nérée, de Césaire et de Montanus * l'attestent ; l'existence de la voie Appia l'explique. D'autre part, les gestes de Nérée unissent à des traditions de Terracine des traditions picénates touchant Victorinus d'Amiterne et Maro de Septempeda : et les gestes de Valentin de Terracine prouvent que, à Terracine, on s'intéresse au Valentin de Terni.
Gestes de Valentin de Terraeine succedey malgré lui, comme evéque Vaientiu ^^ Terraciue à Avitus et est sacré par saint Silvestre rèfuqié
de lerra- , , , > • i /-, • -,
cine'^ au mont Soracte lors de la persécution de Constantin : il a été instruit par ses parents Clarus et Flavia dans les arts libéraux et est très]versé dans les Saintes Ecritures ; son frère Sabricius administre les biens paternels. Lorsque l'apostat Julien^ r ancien sous-diacre de l'église romaine^ l'ancien élève du prêtre Pigmenius, persécute les chrétiens^ et envoie en Campanie le préfet Aufidianus, Valentin et son disciple le diacre Damien, fils de la veuve Prœla, sont dénoncés par Ursace et Irénée : ils lui résistent et sont torturés. Mais un ange délivre les athlètes de Dieu, les conduit dans le comté Valvensis, à Corfinium, puis au Pont de Marbre sur la Pescara, puis à Interpromium, puis à Zappina ; ils guérissent d'un signe de croix beaucoup de malades, — dont les médecins mangent la fortune, sans guérir les affections, — ressuscitent le fils de Demetrius, procomul de Zappina ; ils détruisent les
gouverneur [Diehl. 153] ; mais le même terme s'emploie couramment pour dire un homme instruit, un lettré ; cf. Grégoire le Graud : Epist., ix, 12, P. L. n, 957 : precem quarn scholasticus composuerat. — Et je remarque que le nom de Valentin stimble jouir d'une certaine vogue au vi^ siècle : témoins le Valentin, évêque de Rufine et Seconde [L. P., i, 297], le notaire de Vigile [L. P., I, 303), l'abbé Valentin des Dialogues (I, 4.— P. L., 77, 176], le défeosor de Milan \DiaL, iv, 53. — L. P., 77, 416], l'abbé et le prêtre connus par les lettres de 'saint Grégoire fiv, 42; ix, 37].
C'est peut-être un des deux Valentin qu'on aperçoit dans l'entourage — à demi-t^rec — de Vigile, qui a rédigé nos gestes. L'idée centrale semble avoir été empruntée à Lucie [G. M. R. ii, 193], la sainte de Syracuse, qu'à son passage à Catane alla sans doute vénérer Vigile ; l'attaque contre les médecins s'y retrouve [Rien de semblable, au contraire, dans Alexandre ;pape.\
1 G. M. R., I, 251-261 et 12 mai, 3.
ï B. H. L., 8457, 16 mars, 423.
VALENTIN DE TERRAGINE 35
temples, incendient les bois sacrés, construisent des églises, ordonnent prêtres, diacres et autres ministres de VEglise, Furieux, les pontifes des temples les conduisait dans la grande forêt de Zappina et les décapitent auprès d'une énorme pierre oii leurs bienfaits se multiplient jus qu^ à ce jour. Ils ont souffert le 16 des kalendes de mars, au temps de V empereur Julien^ tandis que chez nous régnait Notre-Seigneur Jésus-Christ à qui sont honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen^,
Le saint de Terracine-Corfinium et le saint de |Terni ont même nom et même anniversaire. Leurs légendes s'intéresent également à la science, profane et surtout sacrée, de leurs héros. Elles présentent toutes deux des points de contact avec les d'Alexandre de Baccano et les gestes de Donat : on a dit ce gestes qui touchait Valentin de Terni ; Valentiîi de Terracine ressuscite un mort et fait s'écrouler un temple d'Apollon aussi bien qu'Alexandre de Baccano ; il connaît, comme Donat, le prêtre Pigmenius et l'ancien sous-diacre devenu persécuteur^. Valentin de Terracine utilise aussi, du reste, les gestes de Silvestre, de même que Valentin de Terni puise aux gestes d'Abundius, de Maris et de Martha. Gomme les dévots de Valentin de Terracine s'intéressaient à Valentin de Terni et aux saints du même cycle, ainsi les pieux amis de Valentin de Terni se sont intéressés à l'homonyme de la côte tyrrhénienne et aux autres légendes de ces parages.
C'est dans les mêmes milieux, peut-être à la môme époque, qu'ont été rédigés les gestes des deux Valentin de Terracine et de Terni.
Le rapport de Valentin à Come-Damien confirme ce qu'on entrevoit de son origine : la science médicale et le désintéres-
i Un episcopus valvefisis eat attesté dès le temps de GMase Jaffé : Regesta, 1,86,648-649]. — Sur la géographie, cf. Jung: Géographie von Italien [3. Mûller : Géographie und politische Geschichte des Kl. Alterthums, 1889, p. 489 1, et M. Besnier : De regione Pxlignorum [1902, Parisiis] 95-96. Corameat s'explique le voyage de Valentin de Terni chez les Péligniens ? Par un saint local qui se serait appelé Valentin ? Cf. la double attache de Vitus.
2 Les gestes de Valentin de Terracine empruntent aux gestes de Donat : i. L'époque de Julien ; 2. Le personnage de Pigmenius ; 3. La consécration par l'évêque de Rome de l'évêque local ; 4. Le refus du futur évèque, qui se prétend indigne ; 5. Cette satire des médecins qui mangent la fortune des gens qu'ils ne savent pas guérir. Cf. Lucie.
Sur les rapports de Donat et à' Alexandre de Baccano, cf. infra.
sèment des uns et des autres est tout pareil ; les trois compagnons de Valenlin, Kphebus, Proculus et Apollonius, rappellent fort les trois frères des anargyres, Anlhime, Leontios et lvu[)repios. — Or, la version G de Come-/)amien que nous visons ici semble dater de 520-550, et émaner d'un groupe où l'on connaissait à la fois les légendes grecques et les légendes latines ^ : je songe à l'entourage du pape Vigile. C'est à ce groupe et à cette date que je rapporterais volontiers Valentin.
Gestes de Derrière Terni, Spolète.
dius2je ^1^ temps de l empereur Ajîtonm, il y avait a Rome une '^^^^^^^^^^"^ grande persécution contre les chrétiens^ au point que nul ne pouvait acheter ou vendre sans avoir d'abord sacrifié. Il y avait alors à Rome un prêtre Concordius, de noble famillcy dont le père était Gordien^ le très saint prêtre du tilulus Pastoris. Gordien élevait son fils dans la science des Ecritures; après r avoir fait sacrer sous-diacre par Pie, évêque de RomCy il s' adonnait avec lui aux jeûnes, aux oraisons, aux aumônes, demandant à Dieu la grâce d' échapper à la rage des persécuteurs, Or^ Concordius lui dit : « Mon seigneur, laisse-moi aller auprès de saint Eutyches, et permets-moi de rester auprès de lui jusquà ce qu^ait cessé la rage d'Antonin. » —
< G. M. R., V. — Cf. supra, p. 34, n.
2 B. H. L., 1906, 1er janvier, 9. — [Cf. Adoa, P. L., 123, 208-209; et Flodoard, P. L., 135, 649]. — Je reproduis le curieux passage qui touche à la question de la licéité de la fuite : «... die noctuque et elemosinis pauperum insistens, petebant a domino ut rabiem imperatorum potuisseat fugere. Tudc concordius dixit patri suo : domine meus si uis dimitte me ut uadam ad sanctum euticem et babitem cum eo paacis diebus donec cesset rabiem inimici autoûini imperatoris. Dicit ei pater suus: fili, magis hic habitemus ut possimuscoronari. Dicit ei beatus coocordius: Uadam si iubes, quia ibi coronabor ubi me christus iusserit coronari. Tune dimisit patrem suum * et abiit ad beatum euticen liabitum suum qui tuQc morabatur in prfediolo suo uia salaria iuxta ciuitatem tribulem... [Codex Vindob. 357, f», 202'".]
1 L'Âugiensis XXXII donue : « dimisit eum pater suus ».
CONCORDIUS DE SPOLÈTE ' 37
« Au contraire^ répond Gordien, restons plutôt ici afin de pouvoir recueillir la couronne, » — « Je ferai ce que tu ordonneras : je serai couronné où le Christ aura voulu que je sois couronné. » Mais son père le renvoie.
Alors ^ Concordius va auprès d'Eutyches^ son aïeul maternel, qui demeurait à ce moment dans une petite propriété, sur la voie Salaria, à côté de la cité Tribulus ; Eutyches le reçoit avec joie\ ils habitent^ prient et jeûnent ensemblcy et ils guérissent les malades au nom de Jésus-Christ. — Le bruit en arrive à TorquatuSy comte de Tuscie, qui habitait la cité de Spolète. Concordius s^ avoue chrétien, refuse de sacrifier, de devenir Vami du comte et même prêtre des dieux ; conduit à la prison publique., il est visité par Eutyches et par Vévèque Anthime : celui-ci, ami de Torquatus, a obtenu un délai de quelques jours, il va habiter avec Concordius, et, quand le moment en est venu (tempore opportune), il le consacre prêtre. Mandé une seconde fois par Torquatus, Concordius est torturé sur le chevalet ; mais il ne cesse de glorifier Dieu et un ange vient le réconforter la nuit. Deux gardes que le comte lui envoie trois jours après, au milieu de la nuit, avec une statuette de Jupiter sur laquelle il crache, le décapitent à la fin. Il est enseveli par deux clercs et des religieux, non loin de Spolète, à V endroit oîi jaillissent des eaux abondantes : son anniversaire est le jour des kalendes de janvier, son tombeau est le théâtre de nombreuses guériso7îs, obtenues par ses prières, grâce à Notre Seigneur Jésus-Christ qui vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit dans tous les siècles des siècles. Amen.
Le saint local de Spolète, Concordius, nous est attesté au début du vn^ siècle par le calendrier populaire *.
La civitas Tribulus est sans doute Trebula Mutuesca qui reparaît dans Anato lie- Victoire.
Il est certain que les gestes sont parents du groupe Jean-Paul, Vibbiane — Donat — Alexandre — ■ Valentin, etc. ^... C'est un Concordius — le nôtre évidemment — , qui, d'après les gestes de Vibbiane, enterre le prêtre Jean, iuxta concilium martijrum (via Salara), le Vlll des kalendes de janvier ^ — L'auteur des
* M. R. P. « apud Spoletum, sci'Concordii martyris ». P. X., 123, 145-146.
* Cf. supra, et G. M. R.. i, 285.
'^8 TRADITIONS D*OMBRIK
gestes de Concordius, comme l'auteur des gestes de Donat, s'irit(5resse au iitulus Pastorisy aux. sous-diacres, à l'observation des insterstices, aux droits de l'évéque de Rome. — Il place son histoire au temps d'Anloniri, comme font les gestes d'Alexandre de J5accano. — Si je n'y relève aucun trait qui rappelle les gestes de Valentin *, j'y remarque un détail qui dénonce, chez l'auteur, la lecture des gestes de Jean et Paul : la mise à mort en secret au milieu de la nuit pour avoir refusé d'adorer la statuette de Jupiter. Et l'on sait que l'auteur de Vibhiane a relouché Jean et Paul 2.
11 est certain que le Gordien, père de Concordius, est identique au héros des Gesia Gordiani^ dont on plaçait la mort sous Julien ^ et dont certains textes, aujourd'hui perdus, faisaient sans doute un prêtre du titulus Pastoris, Notre légende est parente des légendes juliennes.
J'attire l'attention sur ce curieux passage, oii le saint demande à fuir auprès d'Eutyches afm d'éviter les persécuteurs, où il montre que la volonté de Dieu saura partout l'atteindre, si elle veut réellement qu'il succombe. Cela rappelle les textes où les rédacteurs mettent en scène des pios homines qui latitabant ; est-ce une discrète apologie de la fuite, est-ce une retouche manichéenne ? Baronius a connu d'autres versions * de notre légende ; mais, comme elles n'ont pas été retrouvées^ on ne saurait rien en dire. — Ce qui paraît assuré, c'est que notre texte date de la première moitié du vi^ siècle : l'hypothèse rend compte et du fait qu'il imite Jean et Paul, et de sa parenté avec le groupe Vibbiane-Donat , etc., et de l'intérêt qu'il témoigne à la question de la spontanéité du martyre ^
Voici trois points obscurs ^ L'Eutyches de nos gestes, l'aïeul
1 II semble, que Valentin soit chronologiquement postérieur à Vibbiane.
3 G. M. R., I, 146, note 1.
^ Tillemont, 11, 627 : « Les manuscrits qu'il en avait vus estant plus amples que les imprimés ».
3 Je remarque encore que sa chronologie s'accorde avec celle du Liber Pontificalis : ici comme là, Pie I est placé au temps d'Antonin [L. P., i, 132]. Mais nos gestes ne marquent pas qu'il s'agit d'Antouinus P2i**, comme le fait le L. P,, ; il ne font pas, comme le L. P., de Pastor un frère de Pie. Il semble donc qu'il n'y ait pas ici rapport de dépendance littéraire entre les textes. D'autant q\i'Alexandre de Baccano explique la chronologie de Concordius. — Je corrige ici ce que j'ai dit G. M. R., i, 371. Le Concordius dont on a trouvé le corps dans l'église de Sainte-Martine, le 25 octobre 1634, n'a laissé aucune tràce, et pour cause, dans la légende de cette sainte. * Je ne crois pas devoir insister sur les premiers mots du paragraphe 3,
CONCORDIUS ET NÉRÉE 39
maternel deConcordius, n'est-il pas à identifier avec l'Eutyches des gestes de Nérée, le conseiller de Domilille, le martyr qui a sa basilique au seizième mille de la Voie Nomentane ^ ? Dans ce cas, comment expliquer que Nérèe le fasse mourir sous Nerva, tandis que Concordius le fait vivre sous Antonin ; que Nérèe le localise voie Nomentane, Concordius voie Salaria ? Où est le tombeau? — Le férial hiéronymien mentionne voie Nomentane un cymiterhtm Eutijchii H le texte de Nérée doit donc ôtre pris en considération. Une inscription de Damase atteste un autre Eutychius voie Appia ^ au cimetière de Saint-Sébastien. Malgré la faible distance qui sépare la Voie Salaria de la Voie Nomentane, il est donc possible que ce ne soit pas le même martyr qui ait été mêlé tour à tour à la légende de Concordius et à la légende de Nérée. Le contraire est aussi possible, je dirais môme probable : pour un narrateur qui se place à Spolète,près de la Voie Flaminia, c'est une même région que desservent la voie Salaria et la voie Nomentane. Au vi^ siècle, les légendes locales sont encore en pleine croissance : plusieurs pensaient accaparer le même personnage et donc le placer à diverses époques. On semble dire, enfin, que le séjour d'Eutyches sur la voie Salaria était passager. Le Concordius qui est le héros de nos gestes doit-il être
qui placent Spolète sous la jaridiction du comte de ïuscie. D'abord, l'anonyme ne dit pas que Spolète était en Tuscie ; il dit que le comte de Tuscie habitait, alors Spolète. En oQtre. dès le m® siècle, la Tuscie a été unie à l'Ombrie, et, dès le cinquième, le vocable Tuscie semble chasser le mot Ombrie : cf. notamment le Férial hiéro7iymien^ le Liber Pontificalis, Proscope et saint Grégoire le Grand, la thèse de Diehl et l'ouvrage de von Hartmann. Je n'ai pas trouvé un texte attestant la survie au v«, vie et vn^ siècles d'une province d'Ombrie, distincte de la Tuscie et du Picenum. Mommsen la retrouve dans la Provincia Caitellorum [« Uber die ravennat. Cosmogr. — Berichte der K. sâchsichen Gesellschaft der Wissenschaften, 1851.80] ; mais je crois, avec Diehl, que cette expression désigne le Picenum annonaire tout hérissé de châteaux-forts. — Cf. Crivellucci : Chiesa e Impero al tempo di Pelagio II e di Gregorio /... [Studi Storici, i (1892), p. 224, note 2].
1 G. M. R., I, 209. — Cf. 228, et Hans Achelis : p. 46. '
2 E. VIII, K. sep... rom euticetis... in capua rufina; euticee.
W. uni KAL. SEPTE (M) B... In capua civit campania nat sc*orum rufînee euticœ eu sociis eorumincimit eiusdem via numentana miliario XVIII Arelato nat scorum genesi mar...
B. Ullll, KL. SEP... IN CAPUA CIU, campanie Scorum Rufinae. Euticae. IN CIMITERIO euisdê mil XVIII, ROM^ nath sci Genesi... [Rossi-Duchesne, p. 110].
3 Ihm, 27, p. 32.
Eutychius martyr crudelia iussa tyranni. , .^qj,jj|.
40 TRADITIONS d'oMBRIE
identifié avec celui qui est mêlé à rhistoir(; do (^onslantius ? — L'évêque Aiilhime, que nos gestes font apparaître à Spolète, est-il distinct du héros des gesla Anlkimi'î
Dans les deux cas j'incline à croire qu'il y a identité de personnage ; et que les désaccords que l'on surprend parfois entre les textes reflètent seulement la diversité des traditions martyrologiques à une époque où elles sont vivantes *.
Gestes de
CoDstan- Le Créateur a eu pitié du genre humain^ il s'est incarne, il
Pérouse et ^'^^^ anéanti lui-même pour revêtir la forme de V esclave ; Foiigno comme Adam nous avait livrés au mal, ainsi la Vierge et son Fils unique nous ont rendu ce que nous avions perdu. Après sa naissance, il a choisi douze Apôtres, grâce auxquels — comme grâce à Dieu, — le bienheureux Constantius, de Pérouse, servit le Seigneur. Il jeûnait ; il nourrissait les pauvres de ses richesses ; il guérissait l'aveugle Astasia en invoquant sur elle le Dieu d' Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob. Lorsque vient l'implorer Crescentius, qui ne peut marcher, il prie Jésus-Christ ; une lumière éclatante apparaît qui, durant une demi-heure, séjourne sur le malade, et le malade est guéri. Cent vingt païens se convertissent.
Mais la nouvelle en arrive à Charisius, primus civitatis. C'est le temps où l'impie empereur Antonin persécute les chrétiens : il a envogé à Pérouse Lucius de magnis consulibus Romanorum. Les speculatores arrêtent les chrétiens qui sont dans la maison de Crescentius ; ceux-ci refusent d'adorer Jupiter, Mercure et Saturne, les autres dieux, surtout le Soleil et la Ijune. Tandis que Lucius et Charisius font battre Constantius, Constantius chante ; jeté avec ses compagnons dans les
2 B. H. L., 1938, 29 janvier 925 ou 540. Je l'appelle le texte A; il débute ainsi : Conditor et formator omnium rerum omnipotens Deuit...