LUCINE ET MÉLANIE LA JEUNE
qu'aurait laissé Faltonius^, l'époux hypothétique de Turrania Lucina, il faut que Mélanie ait absorhé cette Lucine : car nous ne connaissons personne qui ait été, à la fois, un Pinianus et un Faltonius. Les grandes richesses que notre rédacteur attribue à Pinianus et à Lucine, les terres qu'ils donnent aux églises, ces deux traits paraissent refléter l'histoire ' de la sainte romaine. — Et ce fait nous permet d'entrevoir l'époque où se forme la légende : elle s'épanouit à un moment où le souvenir de ^lélanie n'était plus assez récent pour ne pas se déformer, n'était pas assez lointain pour avoir tout à fait disparu. Si je note encore l'incendie du bois sacré de Sylvain et Timage que nous donnent les gestes des luttes des missionnaires contre le paganisme persistant ; si je relève ces passages qui nous transmettent l'écho des polémiques relatives à la fuite et à la spontanéité du martyre : si je rappelle enfin que Lucine était connue, sans doute, comme une Anicia, et que les Anicii fournissent des consuls à l'Etat en 464, 483, 510, 523, 526 % on aura les faits qui nous autorisent à dater de l'époque ostrogothique la formation du fonds légendaire.
J'attire l'attention sur une page des gestes, qui semble singulièrement parallèle à une autre page de la vie de Mélanie. L'auteur à'Anthime conte que saint Sébastien conseille à sainte Lucine l'usage du vin et le jeune d'un seul jour.
Hœc cum supra vires niteretur et triduana exerceret ieiunia appariât ei S. Sebastianiis martyr^ et indicavit ei locuni in quo eius corpus a sacrilegis missum fueral. Quod cum levasset et sepelisset, referebat ipsa venerahilis Lucina quod ipse S, Sehastianus eam monuisset ut et vino uteretur modico, secimdum prœceptum apostoli Pauli, et quotidiano esset contenta ieiunio ^.
Si l'on en croit Gerontius, Mélanie la jeune ne prenait pas
pelle son frère Severus. Valerius Severe et Valerius Pinianus étaient fils de Valerius Severus, préfet de 382, et neveux de Valerius Pinianus, préfet de 386. Cf. Rampolla, 122-125.
* Mélanie parle \Analecta, viii, 27J des esclaves qu'elle a « in diversis provinciis, id est in Hispania, Italia, Apulia, Campania, Sieilia et Africa vel ludia eeu Britannia aut procul in reliquis regionibus ». — A vrai dire, le Picenum n'est pas nommé. Mais on ne peut pas attribuer à cette liste — qui cite l'Inde — une valeur très précise. Cf. RampoUe, 180-184.
• Anthime, § 12 [11 mai 618]. On connaît les recommandations de saint Paul à son ami malade.
52 TRADITIONS d'oMBUIK
(le vin, et, de jeune en jeûne, elle en vint à ne manger qu'une fois la semaine.
Lt ipsa dlcehal hcatissima non passe se vino uti,,. quia sic educaniur fUiœ senalorum. Nec mullopost tempore cœpit posi biduiim sumere cibum, et sine oleo ; necnon et postea post quinque dies et post lotam septimanam semel sahbato et doniinico edehat '.
Ne semble-t-il pas que les tenants d'une ascèse rigoureuse se soient appuyés sur l'exemple de Mélanie, et que, pour riposter, leurs adversaires lui aient opposé l'antithèse de J^ucine, forte des conseils de saint Sébastien et de saint l*aul. La tradition des ascètes d'Egypte^ à laquelle sainte Mélanie se rattachait -, était discrètement repoussée d'Occident par saint Ambroise et par saint Jérôme lui-même :
Dispiicent mihi (c'est lui qui parle), in teneris maxime aetatibiis, longa et immoderata ieiun?'a, in quibus iunguntur heb' domades et oleum in cibo et poma vetantur ^
Il est certain, encore, qu'une autre influence s'est exercée sur Anthime concurremment à celle de Mélanie : c'est Sébastien que je veux dire '^.
Voici les principaux points de contact que j'ai notés entre Sébastien et AntJiime : 1. Débuts analogues [^Sergius Terentianus, illustins vii\ secundo Urbis prsefectus... ; Sebastianus vir christiajiissimus . . ,^ ; 2. Les personnages de Lucine et de Béatrice sont communs aux deux textes ; 3. Dans les deux textes, on raconte que Sébastien apparaît à Lucine et lui révèle où se trouve son corps ; 4. On mande les chrétiens prisonniers, ici dans la maison de Lucine, là dans la maison de Nicostrate ; 5. Pinianus délivre les chrétiens prisonniers, Sé-
1 Mélanie, § 24 [Rampolla, 14, 25-26J.
2 « Hebdomadibus protelabant ieiunia » [Cassien : de cœnob. but., v, 5]. Le jeune de toute la semaine était, par exemple, pratiqué par l'abbé Elie et par l'abbé Helpidius [Palladius : Hist, laus., 51 et 106]. Pour plus de détails, cf. Rampolla, op. laud., 224-229.
3 Ep, 107, ad Lœtam, § 10 ; — cf. Ep. 22, ad Eustochium, §§ 17, 37; et Ep. 54, ad Furiam, § 10 [Rampolla, 226]. — Isioter qu'on ne dit rien des communions de Lucine, « quamquam et consuetudo Romanis sit per singulos dies communicare. Primitus enim apostolorum beatissimus Petrus episcopatum gerens, deinde beatus Paulus ibidem consummatus banc traditiouem fecerunt. » [Mélanie, 62. — Rampolla, 36, 19-21]. [Mélanie fut écrite entre 440 et 491, sans doute avant Chalcédoine].