‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 4)Chapitre 33 sur 108 · DEUX TEXTES PARALLÈLES · texte numérisé non relu

DEUX TEXTES PARALLÈLES

L'accord cesse ici. Les gestes d'Abundius et desXïl Syriens se contentent d'ajouter qu'une année après ces événements, on ouvre le tombeau provisoire où a été placé Herculanus, et qu'un enfant qu'on y dépose apparaît le lendemain ressuscité ; il dit encore qu'Herculanus est mort sur le mont Calvaire, le 7 des ides de novembre. — Selon saint Grégoire et Floridus, le comte goth qui commande l'armée de Pérouse désobéit à Totila qu'il a consulté et fait tuer Herculanus avant de l'écorcher ; la population de Pérouse fuit aux environs ; Herculanus est enseveli avec un jeune enfant, aussitôt après son exécution; le tombeau provisoire est ouvert 40 jours après, sitôt que Totila permet à la population de rentrer dans la ville ; le cadavre de l'enfant est, seul, en pleine décomposition ; le tombeau définitif d'Herculanus se trouve à l'église Saint Pierre, à Spolète.

Les deux textes sont indépendants l'un de l'autre. Tous deux relèvent d'une tradition orale qui, dans les Dialogues, apparaît plus simple et vraie que dans les gestes. Dans les gestes, l'épreuve qui manifeste la sainteté d'Herculanus dure un an, non quarante jours ; et l'incorruptibilité deTévèque s'est communiquée à l'enfant : ipsius Imitatus est virtutem ; enfin on fait venir Herculanus des merveilleux pays de l'Orient et on l'associe à la i^rande léi^ende ombrienne.

Le récit de Floridus n'est pas tout à fait l'histoire : Pérouse n'a pas été assiégée sept ans par les Goths. Mais il se tient tout près de l'histoire : aucun autre détail ne semble suspect. Et Floridus connaissait particulièrement Herculanus qui l'avait élevé.

Les gestes d'Abundius et des Xll Syriens n'ont pas absorbé la légende d'Herculanus ^ : elle a continué de se développer. Le nouveau progrès consiste en ce qu'Herculanus, comme tout à l'heure Laurent, tend à sortir de son rôle secondaire, à accaparer toute la légende, à en devenir le héros principal, le personnage centraP.

* Le calendrier populaire, au début du vu® siècle, donne; « Apud Perusinam, Herculani episcopi et marlyris » [M. R. P.,^vii, id. dov. — P. L., 123, 173-174]. — Adon se contente de le reproduire [P. L., 123, 391].

2 Ces développements sont sensibles dans les textes Temporibus Iuliani apostaUe [B. H. L., 3823. — ler-mars 51, §§ 18-23] et Ex prima conditione [B. H.L., 3824. — Pez : Thesaur., anecd., ii. 3.125 et Anulecta, xvii. 157] et sans doute dans les autres que semble viser Jacobillus.

Le texte 3823 [Temjporibus Iuliani apostatée...] offre à peu près le même

72 TRADITIONS d'oMKRIK

Saint (In'^goiio nous renscij^^ne oncore sur If!s origines d'un second personnaj^c do nos gestes : l'isaac qu'ils mettent en scène est évidemment ce Syrien établi en Ombrie dont nous entretiennent les Dialogues ^ J'en ai parlé tout à l'heure.

Bricius, Garpophorus et Abundius sont des saints locaux du pays de Spolèlo auxquels on a attribué — avec autant de raison qu'à llerculanus — une origine syrienne. Leur histoire constitue le corps de la légende cyclique ; elle a fourni à celleci les attaches topographiques qui lui ont donné des racines locales, et les épisodes principaux auxquels on a lié les souvenirs épars dans l'imagination chrétienne.

Bricius, Garpophorus et Abundius sont mentionnés dans le le calendrier populaire ' : comme dans les gestes, Bricius y est appelé évêque, il y est rattaché à la civitas Martulana (Alaralana). La date du 8 juillet que donne le calendrier doit être lue, sans doute, 9 juillet : Adon a lu 9 juillet ; et la mention de Bricius précède immédiatement, dans le calendrier, les saints du 9 juillet : une erreur de copiste est quasi certaine. Gomme dans les gestes, Garpophore est prêtre dans le calendrier, Abundius y est diacre.

D'autre part, Adon ^ connaît cette histoire ; elle semble identique à celle que content les gestes. Seulement Martianus y est qualifié de judex ; en outre, il ne dit mot d'aucun des autres Syriens ; d'Herculanus lui-même il ne connaît que le nom ; des autres, il ne sait rien du tout. Il est à croire que le texte où il puisait, antérieur à la légende cyclique et qui en a été

début que le texte 1622 [cf. infra, p. 78, n.], sur lequel il a sans doute été modelé: il supprime certains traits du texte iQ22 [locum, Pdcem Sanctorum: l'épisode d'Eugène; la fuite de Bricius] ; il ajoute, en revanche... [d'après 1620], que Bricius est in partibus Ternii avant d'arriver à Spolète, qu'il est metropolitmius spoletanœ sedis, qu'il consacre donc Herculanus à Pérouse. Herculanus, dès lors, est seul en scène ; on célèbre ses vertus ; le miracle a lieu in monte qui Calvarise dicitur in b. Pétri apostoli ecclesia ; un évêque Roger transporte le corps à Pérouse, un le"" mars.

Le texte 3824 [Ex prima condltione...], dont le début semble avoir été modelé sur les gestes de Conslantius, conserve l'épisode d'Eugène, mentionne l'église de Saint-Pierre au Mont Calvaire et se termine parle récit de plusieurs miracles.

Je ne saurais dire de quand datent ces textes. Le nom de Roger, qu'on lit dans B. H. L., 3823, ne semble pas très répandu en Italie avant le xi^ siècle. — L'église de Saint-Pierre est attestée par saint Grégoire [DtaZ., m, 29. — P. L.^ 77, 285] : elle se trouvait en effet sur une hauteur {cominus sita).

1 Bial. in, 14. [P. L., 77, 244]. — Cf. supra, p. 61

2 P. L., 123, 163-164. vin, id. iutii et 177-178, iv, id. nov.

3 P. Z., 123, 300 et 412. — Cf. Flodoard, vui, 11 [P. L., 135, 737-738].

BRICIUS, PROGULUS 73

la base, groupait Bricius, Abundius et Carpophore — et ignorait les autres. A voir la précision des détails topographiques que fournissent les textes, on peut juger qu'ils furent les saints les plus populaires de Spolète.

Le Jean que Bricius consacre comme métropolitain de Spolète est le même évêque, évidemment, qui apparaît dans les gestes de Jean Penariensis.

Restent * trois saints Anastase, Euticius et Proculus dont l'origine est plus obscure, dont nos gestes disent peu de chose et qu'ils rapprochent curieusement avant de conter l'histoire de Bricius.

Proculus est un saint de Terni, qu'atteste le férial hiéronymien ^ et dont saint Grégoire ^ et les gestes de Valeniin * disent la notoriété. On ne peut rien avancer touchant la localisation de Proculus à Narni, au castrum Carsulanum, auprès du pieux Yolusianus, sinon qu'elle semble dériver des légendes qui couraient sur le saint de Terni, et qu'elle expliqué un passage d'Usuard ^ Mais, sans crainte d'erreur, il est permis de voir dans l'épisode de Proculus et du pape Eugène la copie d'un curieux passage de saint Grégoire : un abbé de Valérie, Equitius, qui avait une grande réputation de piété et d'éloquence fut mandé à Rome parle pape [peut-être Jean 111, 561-574], sur le désir du clergé romain désireux de juger par lui-même de sa science. Mais voici qu'une vision reproche au pape son audace ; il envoie un nouveau courrier à Equitius pour le prier de ne pas se déranger *.

1 Je fais abstractioQ de Laurent de Spolète dont j'ai parlé plus haut: j'y reviendrai tout à l'heure.

* Le férial atteste deux Proculus à Terni, dans deux groupes distincts, le xviu Kal. maii [Rossi-Duchesne, p. 43] et kal. maii [id. p. 53]. Qui dira si c'est une dittographie, ou s'il y a eu deux saints Proculus à Terni.

3 Dialog., i, 9 [P. L., 77, 192] : « beati Proculi m. natalitius appropinquabal dies..., » cf. encore plus loin.

* Proculus est, avec Ephebus et Apollonius, un des trois scolastici qui sont mêlés à l'histoire de Valentin de Terni. — Cette dernière légende connaît aussi Abundius : elle en fait tantôt un fils du préfet de la ville converti par Proculus, tantôt un propre frère de Valentin [d'après les Gesta Feliciani. Analecta, ix, 379, sq].

^ 1" décembre : « Proculi presbyteri Narniensis ». [P. L., 124, 755-756]. ^ Voici les textes parallèles :

Anastasius Abundius § 3-4 Vita Equitii monachi ex Gregorii

DialogiSy i, 4.

« ...Tantam in eo (Proculo) effudit « Tantus quippe illum fervor ad

Dominus gratiam ut, cum sancti ca- coUigendas... animas accenderat ut... noais verba compleret, missam in per ecclesias, per castra, per vicos...

L'ori^ino d'Euticius est plus malaisée à citablir ; d'autant qu'on voit mal ce que peuvent si<^ni(icr les mots in parles Ti^ ceiù appliqués au lac Uolsène '. Dans l(;s j^^esles de Sévère, martyr de la Valérie, je relève un Eulicius qui est guéri par Sévère'; mais je préfère insister, celte fois encore, sur un passage des Dialogues \ Saint Grégoire conte qu'un saint personnage, Euticius, vivait avec un compagnon, Florentius, dans la province de Nursie, in Nursiie provinciae partibus : Florentius mena la vie érémilique, en compagnie d'un

cselo die sanctee resurrectionis... audivit, et ipse sic Domino hostias immolabat et reficiebatur. Quod cum niinciatum esset Eugenio, sanctae sedis apostolicse (praesuli) quod taliter ageret, jussit cubiculariis suis ut loris adstrictus et acrioribus verberibus ad se cum summa festivitate deducerelur... Cubicularii venerunt in castrum carsulaDura,... apprehenderunt eum et noluerunt accipere saoctee Eucharistiae communiouem ab eo... Igoifera... siti... fatigari coeperunt ita ut mortis culmine minare (n) tur propter typum superbiae et quod noluerunt corpus et sanguinem Domini accipere. Respiciens autem Proculus ...vidit cervam cum hinnulis suis., cui dixit : Praecipio tibi... ut des potum sitientibus his. At illa stetit...; venerandus vir... mulsit eam et dédit potum... In nocte autem eadera Angélus Domini flagellavit Eugenium ; et perterritus misit velocissimos cursores ut, ubicumque obviarent homini Dei, cum magno honore ad castrum Garsulanum reducerent : quia ab angelo Domini commonitus audisset omnia vera esse quae Dei famulus Proculus peregisset. »

[l" juillet, « tractatus praeliminaris. 9]

Inutile de rapprocher de notre Proculus le saint de Bologne.

1 Janning propose de lire lacum Fucini in partes Piceni. La route du lac Fucin ue conduit pas au Picenum. Cf. infra Euticius de Tuscie.

2 Analecta, xi, 241. — Dans les Gesta Secundi, qui expriment également des traditions ombriennes [Amena, Toscanella, Pergola, Gubbio ou Spolète], je trouve encore un Eutychius [1er juia^ 56, § 7]. — Cf. enfin l'Eutychius du 15 mai [15 mai 457. - Cf. Dialogi., m, 38, P. L., 11, 316J.

3 Dialog., m, 15, P. L., 11, 249-257].

* Cf. supra, p. 61, Isaac le Syrien et le sacristain.

circumquaque discurreret et corda audientium ad amorem patrise caelestis excitaret... Huius... opinio pra;dicationis ad romanae urhis notitiam peruenit; clerici... quesli sunt.. ; consensum pontifex praebuit ut ad romanam urbem deduci debuisaet...

(Juliano defensori) praecepit ut magno cum honore eum deduceret...

Ad eius monasterium curcurrit...

(Julianu6)...,ex ipso habitu (viiissimo Equitium) despexit, eumque qualiter deberet alloqui proterva mente praeparabat. xMox vero ut servus Dei protinus adfuit, Juliani animum intolerabilis pavor invasit * atque ad insinuandum hoc ipsum quod uenerat, vix sufficere lingua potuisset... »

« In cursu fatigato ad Julianum puer cum epistola peruenit in qua praeceptum est ei ne servum Dei coatiugere uel movere de monasterio auderet... Nocte eadem in qua ipse exsecutor illuc missus est, per visum pontifex fuerat vehementer exterritus cur ad exhibendum Dei hominem mittere praBsumpsisset. »

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