‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 4)Chapitre 39 sur 108 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

TRADITIONS D'OMBRIE, LES SAINTS SABIN, GRÉGOIRE, FÉLIX,PONTIEN ET VINCENT, VICTORIN,

AEMILIANUS.

L'ample légende des douze Syriens n'a pas absorbé toutes les traditions d'Ombrie^ ni même de Spolète. Les gestes de Sabin, de Pontien et de Grégoire, de Victorin, de Félix et dM^milianus l'attestent avec évidence.

^^ Celait le 15 des kalendes de mai ; Maximien Auguste batî et tait les Bleus dans le Circus Maximus, à la sixième course. '^ Et la plus grande partie du peuple criait : « A bas les chrétiens^ vive la volupté/ Par la tête d'Auguste, qu'il n'y ait

* B. H. L., 7451-7453. — Baluze : Miscellanea, ii [Paris, 1679], p. 47. — J'appelle ce texte, le texte A.

Je tiens à signaler ici l'étude que M. Lanzoni a publiée en 1903, dans la Rômische Quartalschrift [p. 1], [sous le titre de La passio s. Sabini o Savini. M. Lauzoni y a appliqué avec beaucoup d'exactitude et d'intelligence la méthode dont j'ai voulu donner un exemple dans le premier volume de cet ouvrage [cf. Lejay : R. H. L., U., vin (1903), 597].

88 TRADITIONS d'uMUFUE

plua de chrétiens. » El, douze fois il répéta ce cri. Lorsque parut le préfet de la ville Ilermogenianus, le peuple cria dix fois encore: « Toujours pareille victoire à toi, Au (jus te ! Demande au pré /et ce que nous avons crie. » A la même époque, Maximien Auguste convoque le peuple au Capitole pour le 10 des kalendes de mai : « Citoyens^ dit-il, conformément à vos demandes, il nous paraît bon de fortifier notre religion. Pères Conscrits, je permets que, partout où vous trouverez des chrétiens, vous les fassiez arrêter par le préfet de la ville ou par ses officiers et que vous les fassiez sacrifier. » Et la foule répond : « Victoire à toi, Auguste ; à toi le bonheur des dieux ! » Quelqu'un vient alors annoncer à Hermogenianus quil y a un évêque qui, chaque jour, organise de petites réuiiions chrétiennes et y explique les livres. Il en rend compte à Maximien lequel, tout heureux, envoie Vèdit % daté de la veille des kalendes de mai, à Venustianus, Augustalis Tusciee. Venustianus cherche, et trouve V évêque Sabinus, homme fort éloquent et célèbre par son langage châtié. Il l'arrête à Assise, en même temps que deux diacres, Marcel et Exsuper antius, et beaucoup de clercs. — Le lendemain de l'arrivée de Sisinnius, Venustia7ius fait dresser son tribunal au >rnlieu du forum. Sabinus comparaît avec les deux diacres : « Je m'appelle Sabinus, dit-il, rempli de la grâce de Notre Seigneur Jésus- Christ ». Comme Venustianus , vir clarissimus, lui demande s'il est libre ou esclave, « je suis esclave du Christ, répond-il, mais libre de la servitude de Satan... Je suis évêque, et ce sont mes diacres. » — « De deux choses choisis l'une : sacrifie, ou meurs... ; et, comme ton Dieu, libre à toi de ressusciter. » — c( Parfaitement. {Au lieu de railler), si tu connaissais la vérité, tu t'humilierais devant le Père, et Jésus-Christ son fils, et l'Esprit-Saint... Est-il juste d'abandonner le Créateur pour des pierres, pour des démons ? » — <( Alors, ce ne sont pas les dieux, ce sont des démons qui dirigent l'état »? — c( Oui, ce sont les démons qui détruisent la république » Et, quand Venustianus fait appointer son dieu, qu'il avait

1 En voici le texte : « Victor Maximianus Augustus Triumphator perpetuus Imperator parenli Venustiano augastali Tusciae. Suggestioûem patris uostri Herraogeniaui praefecti urbis apud nos claruisse cognosce. Quia iiista petilione letetur ideoqoe commonitus ut ubicumque christiani auditi fuerint vacua superstitione colentes aut sacrificare diis aut certis peois intereant ultionem facultatibusque nudati fisci uiribus adpiicandis. Uale parens, pridie Kalendarum maiarum fVindobonensis 357],

SABiNus d'assise 89

toujours dans sa chambre à coucher [c^ètait un Jupiter de marbre de Coralhis, d'une facture admirable^ avec de beaux vêtements dores), Sahinus le prend dans ses mains, et, après avoir fait une prière, il jette l'idole à terre, et la brise. Veniistianus se frappe le front de désespoir, condamne Sabinus à être décapité, et., d* abord, hii fait couper les deux mains. A ce spectacle^ Marcel et Exsuperantius tremblent ; mais Sabinus les réconforte, et ils maudissent les dieux des démons, tandis que Ventistianus ramasse les morceaux de son Jupiter et les fait mettre dans un coffre d argent. Torturés sur le chevalet, les diacres tiennent bon, grâce aux encouragements de Sabinus ; Marcel s'offre en sacrifice à Dieu et le prie de lui pardonner ses péchés ; tous deux glorifient le Seigneur et, après avoir eu les côtes déchirées par les ongles de fer, ils rendent l'âme. Leurs corps, fêtés au fleuve, sont recueillis, puis ensevelis par im pêcheur et par un prêtre, le long de la rouie, la veille des kalendes de juin.

Six jours après, Sabinus reçoit dans sa prison la visite de Serena : c'est une pieuse matrone de Spolète, veuve depuis trente et un ans, qui vit dans les jeûnes et les prières. Elle recueille les mains coupées de Sabinus, les embaume et les met dans un petit baril de verre [doliolum vitreum], et jour et nuit g tient les yeux attachés. Comme son petit-fils est aveugle, et que les médecins nont pu le guérir, et qu'elle l'aime par-dessus tout, elle l'amène à Vévèque, et le supplie de rendre la vue à l'enfant, Sabinus place ses moignons sur les yeux de l'aveugle ; il prie le Seigneur, lumière véritable, de donner la lumière à ceux qui espèrent en lui, et qui lui demandent selon ce qu'il a dit : « Tout ce que vous demanderez en mon nom, vous le recevrez, » Et Priscianus recouvre la vue ; et tous ceux qui sont dans la prison se convertissent et reçoivent le baptême : ils étaient onze.

Trente-trois jours après, voici que Venustianus, vir clarissimus, prœses Tusciae, souffre vivement des yeux : il en perd l'appétit et le sommeil, et les médecins ne peuvent rien. C'est alors qu'il apprend le miracle de Sabinus ; il le fait venir avec de grands honneurs, reconnaît qu'il a péché, jette dans le fleuve les débris de son idole, déclare qu^il croit de tout son cœur et demande à être baptisé au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ. Sabinus s'agenouille, lui demande s'il croit

Au Dieu Père tout-puissant ;

Au Christ Jésus, son fils ;

A r Esprit- Saint ;

A Celui qui a souffert et qui est ressuscité ;

Qui est monté aux deux et qui reviendra juger les vivants et les morts et le siècle par le feu ;

Et à sa venue, et à son règne pour la rémission des péchés, et à la résurrection de la chair.

Venustianus croit tout cela ; alorSy lorsquHl se lève du bassin, ses yeux s'ouvrent^ les souffrances disparaissent. Et il prie Sabinus de demander à Dieu qu^il lui pardonne sa barbarie d'autrefois ; et Sabinus l'assure que c^ est pour ses péchés quil a souffert, et ils vivent ensemble. Mais Maximien Auguste rapprend, qui envoie aussitôt son tribun Lucius avec un ordre écrit (scriptionem) : ils sont condamnés à avoir la tête tranchée. Venustianus, sa femme et ses fils sont ainsi décapités à Assise ; leurs corps sont ensevelis par les chrétiens^ ils liront pu être retrouvés. Quant à Sabinus , il est conduit à Spolète et battu jusquà ce qu'il meure. Serena l'eiisevelit au deuxième mille environ, le 7 des ides de décembre ; et là se multiplient les bienfaits de Notre Seigneur et Sauveur Jésus- Christ : les aveugles sont illuminés, les malades guéris, pour la louange et V honneur de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui toujours donne à ses fidèles la palme de la victoire, A lui empire, honneur et royaume dans les siècles des siècles. Amen,

L'auteur de Sabinus semble avoir quelques lectures. Le coraliticus lapis, doat ^il parle, n'apparaît pas souvent dans nos gestes, ni môme dans les textes littéraires : radjectif, dérivé sans doute du nom d'un fleuve phrygien, Goralius, exprime la blancheur d'un ivoire ; on le retrouve dans un passage de Pline * et dans un autre d'Isidore -.

Il emprunte la date des ludi ceriales, qu'il donne ^ très exactement,à un calendrier ancien : qui croira que le souvenir en ait longtemps survécu, passé leur disparition, ou qu'ils aient persisté jusqu'au vi^ siècle ? — Telle est, on le verra^ la date du texte.

1 Pline, 36, 13, 1 .d'après Forcellini : Lexicon.

2 Orig., XVI, 59. — Le Coralius est mentionné par Pline, 6, 1, 3 [d'après de Vit: Onomasticon].

^ 17 avril. — Ils se célébraient du 112 au 19 [Marquardt: Rom Staatsv, m 357.551, d'après Aliard, iv, 358, n. 3].

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