GRÉGOIRE DE SPOLÈTE
taire Aquilon. Les bêtes que lâche Tijrcanus adorent le cadavre; le peuple confesse la vérité et la grandeur du Dieu des chrétiens^ tandis que Flaccus, frappé par ran(je, ce même jour, vomit ses entrailles, et meurt. Cependant une chrétienne^ Abundantia, achète le corps à Tyrcanus pour 35 aurei; elle l'embaume avec du baume, du nard et des aromates et l'ensevelit à côté du pont de pierre et du ruisseau le Sanguinaire, près des murs de la ville, le X des /calendes de janvier, au chant des hymnes et des cantiques, confessant que Dieu est admirable dans ses saints. A lui honneur et gloire, louange et empire dans les siècles des siècles. Amen.
Les mêmes gestes nous sont connus dans deux autres versions presqu'absolument identiques à celle-ci : Tune ^ est caractérisée par ce fait que la région qui s'abîme dans le tremblement de terre n'est pas nommée et que le spataire est appelé Aquilinus ; l'anniversaire est marqué non au dix, mais au neuf des calendes ; on donne d'autres chiffres [40 soldats arrêtent le saint ; 450 païens sont tués] ; — la seconde version^, qui nous est accessible dans Adon ^, insinue qu'Abundantia a tenté d'obtenir le corps sans payer.
Réserve faite de ces insigniliants détails, reste un texte qui semble dater de la seconde moitié du vi® siècle : le terme spatarius se lit dans saint Grégoire '\ et c'est au début du vu" siècle^ dans le calendrier populaire *, qu'apparaît la première attestation liturgique du culte de notre saint.
La scène du gril nous fait souvenir de saint Vincent.
La mention d'une trinité païenne, l'incident du tremblement de terre, l'emploi du terme ministri rapprochent notre texte ^Alexandre de Baccano,
L'invocation Deus Abraham, Deus Isaac, Deus Jacob, Deus patrum nostrorum rappelle les gestes de Gonstantius et ceux de Jean Penariensis qui reproduisent la même formule ;
* Mss. dont s'est servi Surius. Les variantes de cette version ont peut-être une origine purement paléographique.
- P. L., 123, 203. « Quia non potuit obtinere aliter, datis 35 aureis... » — Flodoard [P. Z,., 135, 737-740] suit Adon. — Baronius a connu une version qui contait un miracle survenu en 1037 [ïillemont, v, 133].
^ Dialogi, m, 6 [P. L.,11, 228] : « malignus spiritus... spatharium invasit eumque vexare crudeiiter cœpit ».
* « Apud Spoletum, Gregorii presbyteri et martyris » \P. Z,., 123, 177-178]. — Les lettres de saint Grégoire attestent la vogue de ce nom à ce moment.
100 TRAUl'IlONS d'oMBRIE
la punition du persécuteur Flaccus ot la curieuse expression animc-ff paf/a}îorum (= par/ani) raip])e\\ent aniin les f^estes do liricius, d'Abundius et de Garpophorc qui sont entrés dans la rédaction cyclique du vu" siècle : Leontius est aussi justement frappé que Flaccus, et le palais de Martianus, en s'écroulant, tue 120 « âmes de païens ». Il est vraisemblable que le rédacteur de notre texte connaissait les gestes de liricius et les gestes de Jean. La Trinité païenne peut avoir été empruntée à Constantius aussi bien qu'à Alexandre.
11 est vraisemblable que le pons lapideus et le rivus Sanguinarius de nos gestes se rapportent au pont qui, dans les gestes de Pontien, est appelé pons sanguinarius : le nom d'un ruisseau est aisément appliqué au pont qui le traverse. Certains traits et certains termes rappellent encore cette même légende : 1. Princlpum contemptor ; 2. Après un miracle [P. douceur des lions; S. tremblement de terre], le martyr est reconduit en prison ; 3. L'ange du Seigneur vient l'y réconforter; 4. Nouvelle comparution suivie de la mort; 5. Les bêtes adorent le martyr, vivant dans Pontien, mort dans Grégoire K
ÏII
Gestes do Comme Pontien, Félix, et F/nce/2/ sont parents de Grégoire,
Au temps de V empereur Antonin on persécute les chrétien» afin de les faire sacrifier aux idoles : les infidèles dressaient des embûches aux fidèles. Sur un ordre [ex imperio] de Uempereur Antonin^ le juge Fabianus arrive donc dans la cité de Spolète ; il siège au tribunal, il convoque le peuple, il an-
1 Cf. Vincent de Saragosse et le corbeau. — Cf. encore Lucie Geminien : ici et là, comme dans Pontien^ je relève l'expression fremuit ut leo [Palatinus 846. — f. 127 v. i]. — Le Codex Casinensis cxvii (du x® et xi^) reproduit [folio 694. — Cf. Bibl. Casin., iir, 58] un miracle inédit de Grégoire. Est-ce le texte visé par Baroniua?
2 B. H. L., 6891 [14 janvier 933 ou 216].
PONTIEN DE SPOLÈTE 101
nonce sa mission^. Et beaucoup consentent à sacrifier ; heau^ coup aussi restent fermes dans la foi et, supportant les tribulations, consacrent leîirs âmes au Seigneur ; Fabianus, furieux^ frémissait comme un lion. Il y aimit alors un homme établi dans la crainte de Dieu : c était Pontianus. Arrêté par les ministri il dit son nom^ sa foi. — « Tu es bien né^ et ton Dieu a été chassé par la persécution de ville en ville ; cest un crucifié qui ne peut f arracher à mes mains ! » — « Tes idoles sont sourdes et muettes. » On le dépouille de ses vêtements ^ on le bat, on le fait marcher pieds nus sur des charbons ardents : Pontianus s^cst signé au front avant de marcher ainsi. Le chevalet y les dents de fer ne brisent pas son courage ; ce sont les ministri {brisés de fatigue ?) qui défaillent et les crocs de fer qui se rompent. Enfermé au fond de la prison, il reçoit la visite d'hommes religieux qui le confortent afin quil ne faiblisse pas. Lorsqu'il est conduit à V amphithéâtre, les lions l'adorent après quHl a imploré le Christ; et le peuple acclame son Dieu et réclame sa délivrance. Devant cette sédition [uidens... seditionem in populo fieri], Fabianus le fait reconduire en prison pour quil y meure de faim ; mais fange du Seigneur lui apparaît au milieu de la nuit et le nourrit de mets célestes ; et les ministri qui viennent chercher son corps le douzième jour sont stupéfaits de le trouver chantant (psallentem). Le plomb fondu qu'on lui verse sur le dos glisse sur lui comme l'eau sur le marbre. Alors le Juge déclare: « Le contempteur des dieux, Pontianus, qui a refusé de sa^ cri fier, sera livré au spiculator et décapité *. » Le saint s* agenouille et remercie Dieu qui lui a permis, dans son combat, de confondre le diable. Il est mort le 19 des kalendes de février. Les chrétiens enlèvent le corps au Pont Sanguinaire et l'ensevelissent en paix non loin du mur de la cité, in fundo qui appellatur Lucianus, le 15 des kalendes de février ; et tous glorifient Dieu qui écrase ses ennemis et couronne ses saints. A lui honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen.
* Voici son petit discours : « piissimus imperator antooinus direxit me in hanc civitatem ut si quis preceptum hoc non observaverit, capitali punialur senteotia ».
2 Voici le texte : «contemptor deorum pontianus qui diis sacrificare noluit, spiculator! tradatur et caput eius ab eo abscidatur ».
J02 TRADITIONS D'OMlilUE
Le calendrier populaire ^ donne :
XIV kal. feh, El Spoleti, sanctl J*ontiam marlyris drcimo 710710 kal. passij decimo quinto sejjîilli, décima se.rlo (f(uarto) in sepulckro mulali^ quando œlebrior dies eius afjitur.
Adon -^ écrit pareillement, d'après le calendrier sans doute :
Consummauil.,, 'niarlyrium suum XIX Kal. /ehruarii. El suhlatum corpus eius a chrislianis sepullum esl XV kal. Celehris uero dies ipsius agilur XVI (XIV) Kal. februariiy quando ilej'um sacrum corpus eius mutalum esl.
Ainsi le calendrier et Adon racontent qu'il y a eu une translation du corps de Pontien ; et que. c'est désormais l'anniversaire de la translation qui est devenu la fête du saint.
Les gestes de Pontien ignorent cette translation.
Ce fait rappelle deux autres faits du même genre : nous les avons notés ^ à propos de Sabin de Spolèle et d'Alexandre de Baccano, C'est un nouvel indice qu'il y eut, peut-être, après la guerre gothique, tandis que s'organisait l'exarchat, revision du calendrier et réorganisation des cimetières. Et c'est la preuve que nos gestes, antérieurs à ce travail, dont ils ne disent mot, ne peuvent guère être postérieurs au début de l'exarchat de Ravenne.
Nos gestes, d'autre part, rappellent la légende d'Alexandre de Baccano : même époque (Antonin), même attitude du peuple qui est favorable aux chrétiens [ij 5]. Les gestes de Pontien datent sans doute du milieu du vi^ siècle et font partie du môme cycle qu'Alexandre *.
Ils sont également apparentés, semhle-t-il, à Constantius et à Grégoire de Spolèle : on a vu que Conslanlius nomme expressément Pontien, et que Grégoire connaît également sa légende. Enfin, la scène de la prison et des ministri fatigués rappelle Vincenl de Saragosse,
^ 19 janvier. P. L., 123, 147-148.11 faut, évidemment, lire ^warfo pour s^^fo.
2 19 janvier. P. L., 123, 217-218. — Je remarque que le Codex AugieyiHs xxxii écrit : quinto decimo Kal. septembris [ce qu'on corrige xiv... februarii]. Je ne saurais dire d'où vient cette fêle du mois d'août.
3 Cf. supra, p. 96 et 12-14..
* Cf. ïillemont, ii, 628. Certains détails rappellent aussi Agapet.
FÉLIX DE SPELLO 103
Ail temps de Dioclétien et de Maximien sévissait une persécution cruelle : tous les fidèles de la sainte religion cJfrétienne qu'on pouvait trouver étaient punis d'atroces tourments. Maximien envoie un certain 1 arquinius qui doit les contraindre à sacrifier. Tarquinius trouve à Spello l'évéque Félix qui ne cesse de louer Dieu et de prêcher avec éloquence r unité de la Trinité ^. « Qui fa donné ce pouvoir, lui dit-il ; pourquoi séduis-tu le peuple et lui fais-tu adorer un Dieu que le sénat n a pas établi et que n adorent pas les empereurs. » — « f adore le Christ^ fils du Dieu vivant^ né de la Vierge Marie par le Saint-Esprit : pour nous arracher aux idoles il a daigné revêtir notre chair mortelle. » Et Tarquinius a beau le tenter ; Félix refuse d'abandonner le Créateur pour des idoles muettes ; une voix céleste le réconforte. Ramené un autre jour, il refuse encore d'adorer Apollon et Hercule et de devenir grand pontife. Tarquinius, alors, convoque les majores civitatis, déclare que Félix est un mage, et, après que celui-ci a été réconforté par un ange et a remercié Dieu qui protège les croyants fidèles, il le condamne à périr sur le gril. Comme les ministri l'y étendent, le tonnerre retentit et tue nombre de païens. Félix est alors con^ duit au forum, décapité par le spiculator Sevibus et recueilli par deux chœurs d'anges. Les chrétiens ensevelissent son corps à la louange de Notre Seigneur Jésus-Christ qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-'il,
Félix de Spello, qui nous est attesté par Usuard % n'eut jamais aucune vogue : nous n'avons plus, semble-t-il, un seul manuscrit de ses gestes. L'obscure légende est datée des environs de l'an GOO par les points de contact qu'elle présente avec Grégoire de Spolète [le gril], et surtout avec Sabinus d'Assise. D'Assise à Spello la route n'est pas longue; on a placé les deux saints à la même époque, tous deux confessent qu'ils sont esclaves du Christ, tous deux s'entendent demander de quel droit ils prêchent, et c'est au milieu du forum qu'ils sont tous deux interrogés. Le texte rappelle également l'autre légende d'Assise : Victorin, on le verra, prie le Dieu trine et un
« B. H. L., 2886, 18 mai 299.
- « Laudare Deum et unitatem Triaitatis prsedicare. » ' XV. Kal. « iunii. S. Felicis epi qui apucl Spellatensem urbem sub Maximo imperatore palmam martyrii adeptus est » \P. Z., 124, 65-66|.
104 TRADITIONS d'oMIUUE
que prôclio Kolix. VA, lorsqu'il parle de l'unité de la Trinité, luULr nous remet encore en mémoire Tcrniiiamis I) et toute une famille de ^^estes romains '.
Il ne rappelle nullement, en revanche, l'histoire de Domnius de Salone. Certains savants l'ont prétendu, qui s'appuient sur un mot de Pierre des Noels : dans le résumé de celui-ci, Spalalensis remplace Spellatensis. Ils font encorde valoir qu'il y a eu à Salone un martyr appelé Félix : lu petite chronique l'atteste. Ils insistent sur ce fait que les deux saints sont fêtés le 18 mai. — Nul ne p'eut montrer que la fête salonitaine du 18 mai soit d'origine ancienne. Le texte de Pierre des Noels ne prouve pas, puis qu'il a la date que chacun sait et que, du reste, il donne, non Salonitanus, mais Spalatensis. Surtout on voit très clairement que Félix est parent de Fîc- /r;rm et de Sahiniis: ses attaches ombriennes sont très solides -.
La légende de Bevagnaest également apparentée à »S«ôm2^5 ; mais elle s'inspire surtout de Vincent de Saragosse ; elle devait inspirer un jour... saint François d'Assise ^ v'i'ifceGt de Comme les ordres des empereurs déchaînaient la persécuuevagua* tion, et qitc les proconsuls, les consulaires et les préteurs de Tuscie, de Valérie et du Picenum recherchaient les chrétiens, le préteur de Tuscie Capitolinus envoya de Pérouse le comte Mavortius rassembler les évêques voisins : Vincent, évêque de Bevagna, et son frère, le diacre Bénigne^ se trouvent parmi eux. Quand ils arrivent, enchaînés, les prêtres des temples les insultent : ils n^ adorent pas Jupiter, Hercule, Mercure, Saturne^ Neptune, Cyron, Minerve, Vénus, Jiinon, Apollon, Esculape, Mars, Bérécynthie, ni Diane ; et leur Christ a été tué par les Juifs. — ce II est ressuscité, réplique Vincent ; il
1 Le même terme, fidèles est employé de la même manière, à peu prè?, ici
et dans Pontien.
2 Pour plus de détails, cf. Zeiller : Les origines chrétiennes... de Dalmatîe, Paris, 1906, 22-23. On sait l'origine de ces efforts : Patriotisme de clocher.
3 L'épisode des oiseaux de Bevagna s'explique certainement par notre texte. La scène du démon chassé de l'idole a, pareillement, souvent inspiré les peintres.
* B. H. L., 8676, 6 juin 613. « Cum iussu principum impiissimorum persecutio... »
VINCENT DE BEVAGNA 105
viendra juger le monde par le feu (judicare... saeculum per i'>-neni)... Vos dieux ne peuvent même pas parler , » Le consularis Valerius trouve cette remarque fort juste, et, de même, les juges et les pontifes. On entre dans le temple où les idoles étaient dressées dans de nombreuses chapelles (ubi plures fedicula^. cum simulacris erant et maxime Martis) ; mais un tremblement de terre les renverse, 000 païens so7it tués, les chaînes des èvêques tombent et le diable sort de l'idole de Mars en criant : a le Christ remporte. » Mavortius se convertit ; mais Capitolinus fait massacrer les cvêques^ sauf Vincent, Eustasius ensevelit Bénigne à Bevagna, près du port {^oviwXo), le jour des kalendes de mai. — « Sacrifie au Soleil et à la Lune », dit Capitolinus à Vincent. — « Ils ne sont pas dieux, dit r évêque. Lis les psaumes (8 ; 15 (16) ; \.i^)et T Heptateuque au chapitre premier de la Genèse. » Humilié, moqué, Capitolinus fait infliger à Vincent le supplice complet de la question [ad legitimam qusestionem] ; il ne veut pas être vaincu. Mais le martgr reste souria7ït. On l'isole, on Venferme dans une prison ténébreuse ; Dieu rUlumine ; et cest le prisonnier qui rassure ses gardiens. Lorsqu'on le jette à l'eau, les anges le portent au rivage, a Tu as vaincu, Vincent, lui dit Capitolinus, parce que tu as un nom de victoire » ; et il meurt. Son successeur Porphyrius n'est pas plus heureux : les bêtes vénèrent, les oiseaux honorent le martyr, et Vincent chante: (( Bénissez, oiseaux, le Seigneur du ciel ! » La terre engloutit, avec le persécuteur, l'eau oi/ il veut noyer le saint. Et alors, en disant les messes, à l'oraison dominicale, il reçoit le corps du Seigneur en même temps que les fidèles (faciensque missas in dominica oratione percepit corpus Domini cum iidelibus) et meurt en paix le VI II des ides de juin, sous le consulat de Rufus et Gallus, Une noble matrone, Liceria, achète son corps une livre d'or, Vensevelit sur sa terre, le champ du salut (campus salutis), in novas nundinas augustales, inter Portilionem et Mevaniam, au 94^ mille de Bome; là, s'y multi^ plient les bienfaits de Dieu, tandis que règne Notre Seigneur Jésus-Christ au ciel, sur la terre, sur la mer, sur les abîmes, lui qui viendra juger les vivants et les morts et te siècle par le feu. Amen,
Vincent et Bénigne sont les saints locaux de Bevagna * :
1 Sur Bevagna, cf. C. I. L., xî, 2, p. 731.
iO(J TRADITIONS n'oMBRIK
indépondamnriont de notre texte, les XII Syriens attestent leur culte, ou du moins le culte d(î Vincent. — Mais notre text(i (^st indépendant des XII Si/rlcns : il ignore le sacre de Vincent par Jean, le métropolitain de Spolète '.
li'auteur de Vincent semble connaître Grérjoire et Sabinus. Ici comme dans Grègoirey un tremblement de terre venge les martyrs, les betes vénèrent leurs corps, une pieuse femme achète leurs cadavres, le persécuteur est puni de mort. Ici comme dans SabmuSy se lit la curieuse formule iiidicare vivos et mortuos et sœculum per irjnem. — Mais Vincent n'est pas autrement apparenté à ces textes : aucune relique n'y est mentionnée, aucun augustalis ; on ignore la formule Deiis Abraham, Isaac et Jacob ; on ne donne aucune indication chronologique; l'énumération des dieux païens est, ici, beaucoup plus longue que là ^ ; on n'emploie pas les expressions ministri, animœ paganorwn.
L'auteur de Vincent connaît certainement Vincent de Saragosse : on peut dire que la fin de son texte est copiée tout entière sur la fameuse légende espagnole ^
Tout cela donne à Vincent une physionomie assez particulière. Je l'explique par la personnalité de l'auteur anonyme plutôt que par une différence d'âge entre les textes. Le rôle des pontifes, l'intervention de l'ange nous font souvenir de ce qu'on voit dans Anthime et dans les XII Syriens. Vincent remonte sans doute au vi^ siècle. Peut-être sort-il du même groupe que Juvénal de Narni : les rédacteurs des deux textes paraissent également érudits. Peut-être est-il apparenté à Félix, à Pontien et à Grégoire: ici et là je trouve la trace de l'influence de Vincent de Saragosse.
1 Cf. supra, p. 68.
2 BérécvDthie est Dominée dans Symphovien (VAutun [Ruinart, 125]. La source commune est évidemment saint Angnalin : Civil. Dei : ir, 4. Notre auteur a farci <oï\ texte de citations bibliques : c'est un savant.
^ G. M. R., II, 134-156. — La date consulaire est fausse, ou fictive. (En 298, il y a bien un consul Gallus ; mais son collègue s'appelle Anicius Faustus, non Rufus).
VICTORIN d'assise 107
Vidorin et /Emilianus rappellent nettement, et la légende des Xll Syriens, et les légendes locales qui n'ont pas été absorbées par celle-ci.
Donc, le bienheureux Victorin, né dans le ï^oijaume des Assyriens d'une illustre famille, apporta, avec l'aide de quelques compagnons, la religion chrétienne au peuple d'Assise. — Assgrie, en latin, signifie lumineuse ^. — C'était au temps de Gordien, qui reçut l empire en 240. Vidorin et ses compagnons étaient venus à Rome pour visiter la ville des Apôtres (limina Apostolorum) ; z7 était très savant dans les lettres clirétienncs, et le pape Fabien l'accueillit bien, l'ordonna prêtre, puis l'envoya, comme évéque d^ Assise, prêcher la parote de Dieu en Ombrie, qu^on appelle aujourd'hui le duché de Spolète. Près du château de Spello, il guérit un enfant d environ cinq ans, qui était bègue ; et celui-ci le raconte à tous [ad civiuni turmasj. « Cest Jitpiter », disent les uns', « cest Hercule », disent les autres. On cherche, on trouve le saint sur les confins d'Assise, « Qui es-tu, d'où viens-tu ? » — « J'ai été renvoyé dans cette patrie, répond-il, afin de semer le verbe de Dieu ; il faut rejeter les faux dieux, croire en la sainte et inséparable (individuae) Trinité ; qui a été triplement baptisé connaît son créateur et recouvre le bonheur de son premier père. » — « Mais pourquoi ne connaissons-nous pas ce Dieu-là ?» — a 11 na pas daigné vous envoyer les Prophètes ni les Patriarches ? » — Et, comme ils lui demandent la preuve de ce qu'il avance, Vidorin crache à terre, à l'exemple de son maître, enduit de cette boue les yeux d'un malheureux qui a perdu la vue^, invoque le Dieu trine et un: V aveugle voit, ils se convertissent, ils vont à Assise. Mais voici quà
» B. H. L., 8597 [13 juin, 669 ou 163].
■2 D'après saint Jérôme : Liber interp. hehr. nomimtm.
3 Souvenir de Jean, ix, 6. Cf. Marc, viii, 23.
108 TRADITIONS d'oMURIK
V entrée de la ville ^ ils trouvent le pré /et Dar/nns qui leur demande d'où ils viennent. « Nous venons dOrienl ; Dieu nous a envofjès chasser d'ici le vain culte des idoles. » Dagnus le frappe, V empêche de dire de qui il tient son pouvoir et, le liuitihne jour, il le fait comparaître devant son tribunal. (( Braves gens [? boni homines), déposez votre titre de chrétiens ! » — « Nous n espérons rien de bon que par la foi en celui de qui on chante : et uidit Deas cuncta quae fecerat... » Un des conve7'tis ajoute: « Depuis que le serviteur de Dieu nous a enseigné la vérité, nous rejetons les idoles : ce sont des démons ». On le décapite près de la ville, non loin de la route qui mène au Tescio, et Victorin l'enterre, — « Cest toi qui séduis ces gens, lui dit Dagnus : reviens aux dieux, je f enrichirai ». Victorin refuse', on le jette dans un brasier y mais la flamme s' éteint ; il chante : Igné me examinasti. Ses amis battus de chaînes, déchirés par les ongles de fer, sont à la fin jetés dans un puits : la troisième nuit après leur mort, Victorin accourt et les ensevelit» Il continue de prêcher, et le préfet le croit parti. Mais un païen le dénonce ; on le trouve près du fleuve, dans un endroit clos, où il prie avec les chrétiens ; on l'arrête brutalement, on le roue de coups : seulement, l'un des impies ne peut plus ouvrir le poing. « La piété que nous devons aux rois romains (pietas regam romanorum) nous engage à supporter les injures, lui dit le préfet ; songe à ta jeunesse et sacrifie ; sinon, tu mourras, » — « Dieu in a envoyé dans cette province, répond Victorin; que la volonté de Dieu soit faite. Mon Seigneur a, de lui-même, été à sa passion ; nous, de même, nous marchons volontiers au supplice pour r amour de lui. Comment donc ne le sais-tu pas ? » — (( Ce sont nos dieux qui donnent le salut. » — c Je ne te croyais pas si sot ; c^est pour toi que David a dit : Appone Domine iniquitatem super iniquitatem. » — c Vous vous moquez de moi; eh bien, sacrifie à Mars, ou meurs ». On le conduit au temple; il chante, intrépide; à r endroit du supplice, il demande aux bourreaux un instant de délai, et prie le Dieu tout-puissant, qui vit et règne trine et un. Il refuse de sacrifier et est décapité au pied du mont de Jupiter, près du fleuve Tescium, dans la ville de Macerata, au début de juin, le 13,
Cette légende — dont le héros est inconnu au férial hiéronymien, au calendrier populaire, à Adon et à Usuard — • rap-
pelle la légende des XII Syriens par son thème central : evangélisation d'une partie de l'Ombrie par des Orientaux. — Klle rappelle surtout les gestes de Félicien de Foligno : ici et là, même conception de la répartition des provinces entre les missionnaires chrétiens ; même insistance sur la science du saint, qui le fait distinguer du pape ; même époque, Gordien et Philippe ; même pays, Assise ; comme l'auteur de Félicien^ l'auteur de Victorin cite les gestes romains ou y puise |ici Abtlon et Sennen ; là Maris et Marthe, venus aussi de l'Orient ad limina apostolorum], — Je remarque, enfin, que les expressions serere verbum Dei, divini verbi satores sont communes à Victorin et à Juvènal^ oij l'on voit aussi que la terre a été répartie entre les apôtres. Félicien et Jiivénal datent sans doute du début du vii^ siècle ; peut-être faut-il en dire autant de Victorin.
Je remarque que ces gestes présentent certains traits assez fréquents dans les textes grecs : le saint demande un délai pour prier, avant son supplice ; on parle de Dagnus, qui apparaît dans la légende de Christophe ; le terme de protoparens est à moitié grec *. Si Ton songe que le début du vif siècle voit s'épanouir en Italie la légende byzantine, on considérera comme très probable notre hypothèse. — L'expression ducatus spoletanus 2, qui appartient peut-être au texte primitif, la datation par le quantième du mois, surtout, la rendent presque nécessaire.
Trois points restent obscurs. Pourquoi placer en 246 l'avènement de Gordien, qui mourut en 244. L'origine de Terreur est-elle purement paléographique ?
Où placer Victorin, à Macerala ou à Assise? On ne le voit pas clairement ^
Faut-il croire que notre texte est un remaniement d'un texte du vi^ siècle, ou faut-il expliquer par une inQuence littéraire l'insistance de l'auteur sur le Dieu trine et un % et surtout sur la spontanéité du martyr?
^ Cf. dès le vi<^ siècle, dans Processus, tnellopvinceps^ Cf. G. M. R., 1, 303.
- Cf. Hartmann : Geschichte Italiens im Mittelalter^ 11, 1 (1900), 45, 110, 252, 269; 11, 2 (1903), 12, 34, 38, etc..
^ « Tune unus ex eis... decollavit eum sub monte Jovis, iuxta flumen quod Tescium dicitur in Macerata villa, intrante iunio die tertio decimo » [13 juin 671].
* Cf. Terentianus D, au chapitre suivant.
Gestes U Arménie livra au supplice (? ad correptionem) les enfants dVEini- de la grâce {de Dieu) ; elle se choisit des martyrs qui montre- Spolète 1 raient jus qii oh allait leur charité, jusqu'à V effusion du sang. L'un d'eux est notre martyr yj^milianus^ dont on m'a ordonné d'écrire la vie. (Donc), il venait d'' Arménie (de JJerminia regione) et arriva dans la cité de Spolète. Comme su sainteté éclatait aux regards, on chercha quelle ville avait besoin d'un évéc[ue ; on apprend que la civitas lucana rCen avait aucun, on l'y envoie. Il y trouve des nobles de la famille des Anchi {? de Anchorum génère) qui le demandent pour évêque : et les Anchi vont à Rome et obtiennent gain de cause. Mais, tandis qu'il exhorte le peuple à abandonner les idolesy Maximien augustalis de Tuscie [? augustalis ïuscise?) fait rechercher soigneusement les chrétiens. « Tu es fou, » dit-il à yEmilianus, lorsqu'on le lui amène. — c Non, répond le saint ; il est éant que les dieux des nations sont les démons et que sera déraciné celui qui leur sacrifie. » // défie les prêtres, et guérit un paralytique qu'ils ont été inhabiles à sauver, malgré leurs invocations à Asclepius, à Hippocrate, à Jupiter, à Galien et autres dieux. Les médecins furieux grincent des dents et poussent l'empereur à le tuer. On rétend sur le chevalet, on lui brûle les côtes ; mais le Christ lui apparaît et le réconforte, et desséche les mains du bourreau, et éteint les lampes. Une seconde fois, le Christ vient le secourir lorsqu'on le jette dans une chaudière. Il accourt encore, lorsqu'on précipite le martyr, une pierre au cou, dans le fleuve Cleoton ; et lorsque, dans l'amphithéâtre, on lance sur lui les bêtes féroces. Mille habitants se convertissent, que Maximien met à mort. Mais le Christ sauve encore yEmilianus lors-
' 1 B. H. L., 107 [Bibl. Casinensis, m, flor. 49] : « Et enim Hermenia quidem tradidib... »
^MILIANUS DE SPOLÈTE 111
quon raccroche à la roue et le saint raille et maudit V empe^ reiir, fils du diable, u Comment sais-tu que nous sommes inaudits Dj demande Maximien, — « Je Vai appris de mon maître, le prêtre Hilarianus ». Maximien l'oivoie quérir ^ et, sur son refus de sacrifier, il le met à mort ainsi que ses deux frh'es, Denys et Ilermippe ; mais un tremblement de terre jette à terre les idoles.
a Hilarianus et ses frères ont sacrifié », dit Maximien à .Kmilianus. Celui-ci a appris par l'Espril-Saint qu'ils ont été couronnés ; il défie Maximien de les lui montrer et lui dé' clare ([uil ment comme un chien. Tandis qu'on le conduit à la mort, il convertit et baptise beaucoup de gens ; puis il supplie humblement Dieu de le recevoir par la main de ses anges et de donner à ceux qui se souviendront de lui une foi droite^ la guérison de leurs maux, la rémission de leurs pécJiés, Quand on veut le frapper ^ au 3^ mille de la civitas lucana, le glaive du spiculalor devient aussi mou que la cire : il implore son pardon ; yEmilianus le lui accorde et obtiejit la vie éternelle pour ceux qui célébreront sa fête. En lui annonçant cette faveur, une voix céleste ajoute : « on ne Rappellera plus ^Emilianus, mais le miséricordieux [iani non diceris yEmilianus, sed niisericors uocaberis] ». // contraint les spiculatores à le frapper, et ceux-ci, après avoir baisé ses membres, le frappent en effet. Aussitôt son corps prend la blancheur de la neige, son sang la blancheur du lait ; Volivier auquel on Va lié se couvre de fruits ; beaucoup se convertissent. Le bienheureux yEtnilianus évéque a souffert le martyre au lieu qui est dit Carpiani, à un tiers de mille du fleuve Cleo ton \?? tertia pars miliarii de ipso llumine qui Cleoton ^ vocaturj, et son corps est enseveli par les fidèles le cinq des /calendes de février, tandis que règne Notre Seigneur Jésus-Christ qui vit et règne, Dieu, dans tous les siècles des siècles. Amen,
Il est certain que cette légende est parente des XII Syriens et de Victorin d'Assise : ici et là, le héros présente la physionomie curieuse d'un apôtre de l'Ombrie originaire de l'Orient
* J'imagine que ce vocable désigne le Glitumne. Cf. les gestes de Crispolilus, 12 mai 22.
112 TRADITIONS d'oMKHIE
(Syrie, Assyrie, Arménifi) ; ici et là, le texte porte la trare des préoccupations eccl(;siastiques des Spolclains : ce sont les Spol(Hains qui cherchent en quelle viUe envoyer un aussi digne évèque ; mais — et ceci ra[)peMe Viclorin, — c'est le pontife de Rome qui confère à l'Arménien l'épiscopat de Lucanie. Notre rédacteur ne favorise pas Spolète ; mais il témoigne du prestige qui l'entoure. — Et trois faits de moindre importance confirment notre thèse. L'olivier auquel on attache /Emilianus se couvre soudain de fruits ; pareillement, dans Jea?i Penariensis^ on a vu soudain fleurir l'arbre sous lequel repose le saint \ Le Codex Casinensis CXVll (de la fin du x^ siècle) est, à ma connaissance, le seul manuscrit où se lise le texte qu'on a résumé : la composition de ce manuscrit manifeste l'origine ombrienne de l'archétype ^. Ici et là, on semble viser les Ariens : Viclorin insiste sur le Dieu trine et un, iEmilianus sur la rectitude de la foi.
Il est encore certain que la légende rappelle ASa^mi/^, Donat^ surtout Valentln. Gomme Sabinus, elle présente un augustalis. — Le maître d'^Emilianus, Hilarianus (?), ressemble fort au maître de Donat, Hilarinus ou Hilarianus, d'autant que tous deux sont présentés comme des moines {domine pater, ainsi l'appelle iïlmilien). — Je remarque, enfin, la liste des dieux qu'invoquent les prêtres païens : deux d'entre eux ne sont autres que les fameux médecins Galien et Hippocrate ; et l'on assure que, lors de la guérison du paralytique, les médecins grinçaient des dents, abierunt medici stridentes dentibus. Le rédacteur à! JEmilianus s'intéresse aux choses de médecine : comme l'auteur de Valentln de Terni et de Donat^ il oppose complaisamment à l'ignorance des médecins le pouvoir miraculeux de Tévêque.
Les gestes d*^milianus nous font souvenir encore de quelques textes du vue siècle. Leur auteur paraît être un moine, qui écrit sur l'ordre de son abbé : tel semble le cas de Victori7i-Séve)nn et de Cassien (qui nomme Asclépius). — L'auteur est un poète qui fait parler en vers le martyr, tandis qu'il marche à la mort.
1 Cf. aussi le rôle de Tolivier dans Agathe [G. M. R., ii, 201, note 1]. - Bibliotheca Casinensis, iome III. — Cf. G. M. H., vi.