LE CULTE D*EUTYCH1US
emporta le corps pendant la nuit avec ses clercs et Vensevelit dans sa terre, dans sa crypte, à environ 15 milles de Ferento ; ils y firent vigile et jeûne, remerciant le Seigneur qui opère ici de miraculeuses guérisons.
Longtemps après, la paix fut donnée à V Eglise de Dieu ; la religion des chrétiens prit un grand accroissement ; on orna Vèglise qui avait été construite en cet endroit, on creusa très profondément la crypte, où jaillit une faible source : elle guérit les malades qui invoquent Eutychius. Dans cette crypte, à U intérieur de V église, à droite, vers r Orient, on e?zsevelit le corps d Eutychius prêtre et les corps des autres saints sous des plaques de marbre blanc : le tombeau ressemble à une arca. Près du corps d^ Eutychius, il y a une seconde crypte qui a environ trente pieds de long : on y voit des sarcophages où reposent des (corps) saints ; une petite source y coule qui quèrit les malades y grâce à leur intercession. Dans la partie gauche [de l'église)^ on construisit un autel d^ Etienne protomartgr et diacre et d'autres saints ; tout autour des colonnes de marbre, des chapiteaux dont les feuilles imitent des lys (?) et, au-dessus, des plaques de marbre : on dirait un arcus. Par toute V église, de place en place, on construisit des autels en r honneur des saints et des vierges qui régnent avec le Seigneur dans rèternité. Réjouissons-nous dans le Seigneur, mes très chers frères, en Vhonneur du bienheureux Eutychius prêtre et martyr, dont c est aujourd'hui la fête : il a méprisé le monde et ses richesses; il a lutté, pour T amour de Dieu, jusqu'à la mort; il est mort, il a été vers Celui dont le pou» voir dure à travers les siècles des siècles. Amen.
Ferentum (ou Ferentinum) est une ancienne ville très bien connue, au nord-ouest de Viterbe ; Tacite, Suétone et Vitruve nous en parlent*.
Le bienheureux Eutychius, prêtre, est ignoré du férial hiéronymien et du calendrier populaire, d'Adon et d'Usuard. Son culte est solidement attesté, néanmoins, par une page de saint Grégoire le Grand. La voici.
« Tu as bien connu, Pierre, l'évêque de Ferento, Redemptus, qui est mort il y a sept ans. 11 m'a raconté, lorsque j'étais en-
* Ne pas confoodre ce Ferentinum avec le Ferentinum heroique, qui est situé auprès d'Aialri. Ou ne sait auquel des deux se rapporteot les deux citalions du Liber Pontificalis, i, 187, 212.
!J)4 TRADITIONS DE TÎTSCIR
core dans le cloître, l'histoire suivante, qu'il tenait du doruier pa[)e Jean qui m'ait [irérYidé Mean lu, l\()\ 574). -- I{edeni[)tus, suivant la coutume, visitait ses paroisses ; il arrive à l'église du bienheureux Kutychius martyr, et, comme la nuit vient, so fait dresser son lit contre le tombeau. Au milieu de la nuit, tandis qu'il dort à moitié, voici que le bienheureux martyr l']utychius se dresse devant lui. « Redemptus, dit-il, es-tu éveillé ! » — « Je suis éveillé ». — « Toute chair va périr, toute chair va périr^ toute chair va périr ! » — ■ Après avoir poussé ce triple cri, la vision disparaît. Alors, l'homme de Dieu se lève, et, tout effrayé, se met en prière : car il a vu venir du ciel des signes terribles, comme des lances et des lignes de feu menaçantes accourues du nord. Et bientôt, en effet, sont survenus les Lombards qui ont tout pillé, dévasté, désolé,... : ce n'est plus l'annonce de la fin du monde, c'est la fin du monde ellemême. »
Redemptum Ferentinai civitatis episcopum^... qui ante hos fere annosseplem ex hoc mundo migrauity tua dilectio cognituYYi habuit. Hic sicut mihi adhuc in monasierio posito valde famiiiariter jungebatur,... a me requisitus mihiipse narrabat. Aiebat namque quia quadam die dum parochias suas ex more circuiret, peruenit ad ecclesiam beati Eutgchii martyris. Advesperascente autem die stratum fieri sibi iuxta sepulchrum m^artyris uoluit aique ibi post laborem quievit ; cum nocte média ut asserebatnec dormiebat nec perfectevigilare poterat^sed depressus ut solet somno gravabatur quodam pondère vigilans animus atque ante eum idem beatus martyr Eutychiiis astitit^ dicens : Redempie,vigilas ? Oui respondit : Vigilo. Qui ait : Finis uenit uniîiersde carnis, finit uenit uniuersœ carnis, finis uenit uniuersœ carnis ! Post quam trinam iiocem uisio martyris quœ mentis eius oculis apparebat, euanuit... Mox effera Langobardorum gens de vagina suœ habitationis educta hi nostra ceruicem grassata est ...Nam depopulatœ urbes, euersa castra^...
Il est certain qu'il s'agit ici du mêine martyr que celui auquel s'intéressent nos gestes. Sans doute, les gestes écrivent
* Dialogi, m, 38, P. L., 77, 316-317. — Je note le rythme ternaire du discours d'Eutyclaius : il est inspiré saos doute par les récits de l'invention d'Etienne où je le retrouve : « Luciaoe, Luciane, Luciane,,.. (dixit Gamaliel)... Si est haec visio ex te (Deo) , fac ut iterum et tertio appareat... (Gamaliel dixit) :... acquiesce, acquiesce, acquiesce mihi [P, L., 41,809, § 2, 811 ; § 4].
Eutitius OU Euticius, Grégoire Eutychius. Mais ces trois vocables sont tout proches l'un de l'autre pour qui considère que la lettre c peut avoir le son dur ou le son doux, et qu'Euticius peut donc être orthographié Eutychius ou Eutycius. Aucune de ces formes orthographiques ne s'impose, du reste, à nous : nous n'avons aucune édition critique des gestes. Enfin, et surtout, les gestes attestent qu'Eutychius est un martyr de Férento ; le récit de saint Grégoire nous invite à penser que l'Eutvchius qui apparaît à l'évoque de Ferenlo est le patron (le Ferento : car TEutychius qui visite l'évêque est évidemment celui qui repose dans le tombeau auquel est accoté le lit de Redemptus ; et comment admettre que, dans le diocèse de Ferento, il y ait une église de saint Eutychius consacrée à un autre Eutychius que l'Eutychius de Ferento ?
Il est donc certain que l'Eutychius de saint Grégoire est identique au nôtre. — Il est certain, pareillement, que l'histoire contée par les gestes n'a aucun rapport avec le récit de saint Grc'goire.
Est-ce à dire que les gestes soient antérieurs à saint Grégoire? — Il semble assuré que les gestes ont subi l'influence des légendes grecques : ils montrent que le martyr demande au bourreau un délai pour prier, et, à Dieu, sa spéciale protection pour ceux qui invoqueront son nom de martyr ^
Ce double trait se retrouve aussi dans Torpes : on le verra ^, Comme dans Torpes, on voit encore, dans Eutychius, que le martyr demande à Dieu de recevoir son « esprit )),et que l'auteur donne des détails très précis sur l'église oii Ton vénère le martyr. Notre texte n'est-il pas parent de Torpes, et à peu près son contemporain, et, par conséquent, à peu près contemporain de saint (Grégoire lui-même? Tribun est, à ce moment, le nom qu'on donne d'ordinaire aux gouverneurs des villes ^ Saint Grégoire emprunte aux gestes des Martyrs Grecs le titre qu'il prend : servus servorum Dei'", et je me demande si, lorsque Févêque de Ferento, Denys va trouver Maximus pour lui reprocher de tuer un serviteur de Dieu, il ne se souvient
* Cf. infra. G. M. R. V. Pareil trait se lit dans JEmilianus. — Nous avons une épitaphe d'un martyr Eutychius rédigée par Damase : elle ne rappelle en rien notre légende.
2 Cf. infra.
3 Diehl, 111-118.
* Cl. infra.
156 TRADITIONS DE TUSCIR
pas (lu diacre Marcel dont les Marli/rs Grecs nous comptent précisément l'histoire. Prœcepil Valer'uinns ut prœsentarenlur (sancti)... Audicns aiitcm Iioc Marcellus diaconus, currens oblullt se in conspectu Valeriani dicens : « quare lenentur a te veritatis amici ? »
On pourra préciser cette conclusion en comparant entre eux les trois gestes de Valentin-Hilaire, de Gratilianus-Felicissima et d'Eutychius.
Leur parenté n'est pas contestable. Tous les trois mentionnent le bienheureux Eutychius, prêtre. — Les attaches locales de tous les trois sont voisines Tune de l'autre (Viterbe, Falères, Ferento). — ■ Enfin les gestes d'Eutychius sont séparés en deux parties par la phrase suivante :
Passion des saints qui ont été couronnés ensemble,
Eutychius et Valentin prêtres, Hilaire diacre,
Gratilianus et Felicissima et les autres qu'il est (trop) long de dire.
Cette phrase survient après celle qui dit la mise à mort d'Eutychius les ides de mai; — elle survient avant le récit de son ensevelissement et la description de son église.
On soupçonne naturellement que les mots : passion des saints qui.., sont un eœplicit, ouïes débris d'un eœplicii; ils terminaient le texte primitif. Le récit de l'ensevelissement et la description de l'église sont un véritable épilogue, ajouté postérieurement.
Un fait confirme cette supposition : on lit dans ledit épilogue l'expression « mes très chers frères » ; nous ne la retrouvons nulle part ailleurs. L'épilogue a été rajouté par un prédicateur, qui avait lu d'abord les gestes des martyrs, le jour de l'anniversaire d'Eutychius.
Est-il possible de dater l'épilogue ? — Il a, je crois, quelques
UN CYCLE LOCAL lo7
traits de parenté avec Paiilimis. Paulinus^ on va je voir *, est on somme un remaniement de TorpeSy — qui donne des détails très précis sur l'église où sont déposés les martyrs, — et qui s'intéresse aussi au culte d'Etienne protomartyr. Or, les gestes de Paulinus datent sans doute du vu® siècle, seconde moitié. N'est-ce pas à ce moment qu'aurait été composé l'épilogue d'Eutychius ?
L'^^/?/ic// pose encore d'autres problèmes. Il atteste l'existence d'un texte cyclique où sont enchaînés bout à bout les gestes de Valentin-llilaire, de Gratilianus-Felicissima et d'Eutychius. Quel est le rapport de ce texte cyclique avec les textes que nous lisons?
11 est possible que nos textes à' Eutychius et de Gratilianus Felicissima aient fait partie du texte cyclique. La chose va de soi pour Eutychius : c'est notre texte à' Eutychius qui nous a conservé Vexplicit du texte cyclique. — D'autre part, Gralilinnus s'accorde avec Eutychius : ici et là, môme époque de Claude ; ici et là, citations de l'Evangile et citations analogues ^ ; ici et là, serments ou prières ce par le salut du prince » ou « par les divines écritures». Eutychius, enfin, cite les personnages de Gratilianus etde Felicissima, et fait une allusion précise à un passage déterminé de leur légende : après avoir célébré les mystères sur leur tombe, Eutychius^ d'après ses gestes, reçoit les remerciements des parents de Gratilianus ; l'auteur d'Eutychius vise évidemment l'apparition de Gratilianus à ses parents, lorsqu'il les exhorte à ne pas le pleurer et leur dit son bonheur.
Il semble seulement qu'aucun des deux textes que nous avons de Valentin-llilaire n'ait fait partie de la rédaction cyclique. Le texte long est exclu, puisqu'il semble dater du ix^ siècle % et surtout parce qu'il place les faits au temps de Maximien Auguste. Cette même raison vaut pour le texte court; le texte court ignore Claude* aussi bien que le texte long.
' Cf. infra.
' Cf. Qui vult venire post me ahneget semet ipsum [Gratilianus | avec qui reliquerit patrem aut mntrem propter m".... [Eutychiusj.
' Cf. sup?'a, p. 145.
* Le rédacteur visait peut-être Claude I : le rédacteur de Paulinus place S')Q héros au temps de saint Pierre et de Néron (cf. aussi Torpes). Le milieu d'où ces textes sout sortis voulait donner aux suints la plus haute antiquité possible. — Noter pourtant que, dans Irénée, Claude est mis en rapports avec Aurélieu.
158 TRADITIONS DB TUSCIE
Les doutes que nous avions émis plus haut semblent donc justifiés : noire texte court n'est j)as antérieur à notre texte long, bien que notre texte long repose sur un texte antérieur'. J'imagine que ce texte antérieur perdu parlait de l'empereur Claude, et non de Maximien Auguste, — et qu'il commençait la rédaction cyclique doni Vexp lie il estconservé dans les gestes d'Eutycliius.
Eulf/chiuSf Gralilianus-Felicissima et le texte cyclique seraient donc antérieurs à la fin du vu® siècle et postérieurs à Torpes^ ou ses contemporains : c'est-à-dire qu'ils datent du vu* siècle ^.
1 Notre texte court de Valentin-Hilaire est bien un résumé du texte long. C'est dire que sa vraie forme est B. H. L. 8471-72, où se lit le récit de la traaôlation.
2 II ne me semble pas que ce texte cyclique ait utilisé des textes antérieurs dont Gratiliaaus, Felicissima et Eutychius aient été les personnages centraux.
Noter l'expression : saints qui otit ont été couronnés ensemble. — Elle se retrouve dans JEmilianus [cf. supra p. 11 1| qui a subi, autant que Torpes, l'influence grecque, et qui comme Eutychius, semble émaner de l'entourage de saint Grégoire le Grand [cf. supra p. 155. note 1 et appendice]. Tous ces textes sont apparentés.