‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 4)Chapitre 59 sur 108 · DON AT ET VIBRIANE · texte numérisé non relu

DON AT ET VIBRIANE

Un autre fait, plus particulier, s'offre avec autant d'évidence: les gestes de Donat d'Arezzo sont étroitement apparentés aux gestes de Vibbiane de Rome *. C'est la même époque : Julien l'Apostat ; ce sont les mêmes détails sur Pignienius et le tiiulus Pastoris ; et, comme les gestes de Donat font partir Donat de Rome, les gestes de Vibbiane conduisent jusqu'aux Aquœ Tauranse, à égale distance de Rome et d'Arezzo, un ami de Vibbiane, Flavianus. J'ai déjà remarqué ^, enfin, que les gestes de Vibbiane se présentent comme l'œuvre d'un DoNATUs, « sous-diacre régionnaire du Saint-Siège apostolique, » et qu'il est naturel de supposer que c'est un Donat qui a voulu écrire Thistoire de son patron : les gestes de Vibbiane et les gestes de Donat seraient donc l'œuvre d'un même auteur. Comme les c:estes de V^ibbiane datent des dernières années du régime ostrogothique ^ c'est à ce moment qu'il faut donc reporter aussi, semble-t-il, la composition des gestes de Donat.

Les gestes sont encore apparentés à SahinuSy k Valentin de Terni et à Alexandy^e deBaccano. Comme chacun d'eux [S : doliolum mtreum ; V : cilicium ; A : orarium], ils illustrent une relique conservée dans une église. Ils parlent d'un Augiistalis comme Sahinus ; ils prétendent, comme Alexandre^ reproduire le témoignage d'un témoin des événements; ils raillent les médecins, comme Valentin et Lucie. On peut sans doute préciser l'époque où ils ont été rédigés : ils datent du second quart du vi® siècle.

On s'explique fort bien dans cette hypothèse que notre texte semble refléter Tinsécurité d'une époque malheureuse et dénoncer les polémiques soulevées entre Ariens et Catholiques par la divinité de Jésus. On s'explique encore les préoccupations de l'auteur : son souci de la régularité disciplinaire touchant les droits de Rome et l'observation des interstices : nous sommes au temps de Denys le Petit et de Césaire d'Arles et du Liber Poniificalis ^; — son souci de bien marquer l'authenticité du texte : s'il s'identifie avec le père d'un miraculé, c'est que nous sommes au lendemain du concile pseudo-damasien, en pleine

* G. M. R, I, 123-126 et 240-243.

2 G. M. R., I, 89-90 et 362. — Codez Casinensis 139, du xi« siècle.

3 G. M. R., I, 311 et 125.

* Notices de Gaius et de Silveatre ; décrets touchant la nécessité des interstices [L. P., I, 161 et 171-172].

controverse manichéenne ; — le soin qu'il prend de faire remarquer les austérités du lecteur Donat qui soulèvent les objections du moine Hilarinus * : notre auteur appartient au clr.rus, et les lecteurs du Liber Pontifîcalis savent quelle rivalité oppose souvent moines et clercs. Le terme principales curiae n'a rien non plus qui puisse surprendre : il désigne, les papyrus de Ravenne le font voir, une commission composée par les plus importants personnages de la curie et qui parfois la représente ^

On comprend enfin que Grégoire le Grand ait pu citer notre légende dans un passage de ses Dialogues ', et que Donat ait été de bonne heure vénéré à Rome *.

Voici un point obscur. Pourquoi le rédacteur anonyme prend-il soin de nous dire que Donat va se faire sacrer à Rome par le bienheureux évêque Jules? Comme je ne vois pas qu'il y ait eu, au début du vi' siècle, aucune polémique contestant les droits métropolitains de Rome, je ne crois voir, dans le

* Cf. supra, p. 51-52, les passages analogues à'Anthime.

2 Mariai : passim. — Cf. Diehl : 95-96 ; Fuslel de Coulanges : Invasion germanique, 37-38.

3 I, 7. — P. L., 77, 184. « Alio quoquo tempore ciim idem vir venerabiiis (Nonnosus, prœpositus monasterii in monte Soractis) lampades vitreas in oratorio lavaret, una ex eius manu cecedit, quœ per innumeras partes fracta dissiluit : qui... se... cum gravi gemitu in orationem dédit. Cumque ab oratione caput levasset, sanam lampadem reperit quam timens per fragmenta collegerat. Sioque in duobus mirncidis duorum Patrum virtutes imitatus est... in reparatione lampadis, virtutem Donati qui frac.tum calicem pristinœ incolumitati restituit. » — Un miracle tout à fait analogue (restauration d'un calice par la prière d'un diacre) est raconté par Grégoire de Tours [Glor. M. 46, P. L., 71, 747-748] comme s'étant produit à Milan, à l'église de Saint Laurent. Sur l'origine de ce thème mythologique christianisé, cf. G. M. R., 11, 279. Un autre calice merveilleux — il ne s'épuisait jamais — est mentionné dans les gestes de Juvénal de Narni [3 mai, § 5]. Cf. aussi dans la vie de saint Benoit l'histoire du vase de verre brisé d'un signe de croix [Dial., Il, 3. — P. L., 66, 134]. Il ne semble pas qu'il y ait entre les textes aucun rapport littéraire. Mais il est probable que les « histoires du calice brisé et miraculeusement réparé >, si je puis ainsi dire, étaient flottantes un peu partout, à le fin du vi® siècle, et s'intégraient dans les légendes suivant les fantaisies des rédacteurs. Nous arriverons un jour à reconstituer les filons légendaires qu'ils exploitaient. — Comparer l'histoire du « sac retrouvé » [supra p. 165, n.2].

Les guérisons d'aveugles se rencontrent dans nos textes avec une fréquence extrême : cf. Sabinus, Abundius, Viotorinus, Terentianus, Gratilianus, Cres. centius, Severus.

♦ L. P., Il, 24 (Léo m, 795-816) : « simili modo fecit et in monasterio sci Donati qui ponitur iuxta titulum scee Priscae canistrum ei argento. — On ne sait pas, à vrai dire, de quand datait le monastère. Le calendrier populaire romain [P. I., 123, 159-160] mentionne Donat.

GAUDENTIUS d'aREZZO 169

détail que j'ai rapporté, qu'un reflet de l'usage courant. — Peut-être pourrait-on soutenir que notre texte a été retouché aux environs de Tan 600, par l'auteur de Juvénal de Narni. Juvénal conte l'histoire d'un calice aussi merveilleux que le calice de Donat ; Juvénal se fait sacrer à Rome aussi bien que Donat : Juvénal insiste formellement sur ce point que la Tuscie a été confiée à l'église romaine *.

HI

Au temps ou /'Augustalis Quadratianus revint à Rome sur l'ordre de Julien César, le même Julien César envoya à Arezzo le prœses Marcellianus : la foule raccueillit bien, et, tout heureux y il sacrifia à Jupiter. Après la mort de Julien, Marcellianus reste à Arezzo, jusqu'au temps de Valentinien, roi très chrétien ; ce qui fait qu' Arezzo reste païen, bien que toute la Tuscie soit dès lors chrétienne. Mais févéque Gaudentius se cache près de la ville avec le prêtre Dicentius et le diacre Culmatus ; ils convertissent les païens. Ils sont arrêtés un jour tandis que Gaudentius participe au coj^ps et au sang du Seigneur, avant d'avoir achevé la messe. (( De quel droit prêchez-vous ainsi ? » — « Nous sommes les serviteurs du Christ ; nous travaillons avec confiance pour quon abandonne les idoles et croie au vrai Dieu. » — « Je vous épargne en ce moment ; allez, mais devenez raisonnables ! » Us vont alors à la villa quon appelle Tuta, parce qu'il y avait une fontaine ou l on célébrait le Pantheos selon le rite païen (?... ritu gentis)

^ Cf. iupra, p. 85 Certains traits de Donat rappellent aussi Victori?i- Séverin et Agapet qui, précisément, ont été écrits, ou remaniés, au début du vu» siècle. — Nos mss. de Donat présentent de nombreuses variantes verbales IB. H. L., 2289, 90, 91, 92]; le Palatinus 846 et VAugiensis ne font pas parler Apronianus à la troisième personne (au contraire du Vindobonensis 357), et ils l'appellent ex prsefecto urbis. — Je ne garantirais pas, du reste, l'homogénéité du récit: peut-être y a-t-il eu d'abord deux réoits indépendants et parallèles (Donat-Hilarin ; Donat-Satyrus) : nos gestes dériveraient de la fusion de l'un et de l'autre.

2 B. H. L. 3274, 19 juin, 848 ou 706.

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et que le. peuple^ en puisant à cette fontaine^ y puisait protec^ tion (tulamen) : ils habitent chez le chrétien Saccinus. Ceux qui vicyinènt sont baptisés et enduits (hi saint chrême^ et s'en retournent guéris, MarcellianuSy à cette nouvelle^ les fait arrêter de nouveau {Dicentius, absent, rCest pas saisi) et conduire au théâtre oie le peuple accourt en foule fturmatim). Quand il a obtenu le silence, le prœses dit : « Quels sont vos maléfices? » — « Adorez Dieu, et non les démons. » On les bat et on les enferme sans nourriture sous bonne garde. Et voici qu'arrive au milieu de la nuity dans une grande lumière, Vange du Seigneur : il leur donne un pain céleste et tue les gardiens qui se jettent sur lui. Stupeur et fureur du peuple le lendemain matin : les martyrs sont roués de coups. « Par quel nouveau maléfice les avez-vous tués ))^ demande Marcellianus. — c< Ils ont vu Vange de Dieu et ne Vont pas honoré. Croyez en un seul Dieu (qui a fait le ciel et la terre), le Père, le Fils et r Esprit-Saint, et vous serez sauvés, et les geôliers ressusciteront. » Reconduits à la prison sur l'ordre du préfet, au milieu des moqueries du peuple, ils se prosternent à terre, invoquent le Dieu qui a ressuscité le fils de la veuve, qui est à la fois le père et le fils de Marie ; et les gardiens ressuscitent aussitôt disant : « // n^y a quun Dieu, le Christ, sur la terre et dans le ciel, celui que prêche saint Gaudentius. » Beaucoup croient, confessent leurs péchés et obtiennent la grâce du Seigneur Jésus-Christ qui vit et règne dans les siècles des siècles.

Pendant quinze jours, Gaudentius demeure chez un certain vicaire de Quadratianus nommé André, qu'a baptisé Vévêque Gélase : il y guérit les malades. Marcellianus prévenu, et saisi de rage, y envoie ses licteurs avec ordre de tuer tout le monde : les licteurs massacrent, en effet, toute la maison d^ André, en tout 58 personnes ; les corps sont jetés dans un puits, au-dessous de la maison (infra domum). Gaudentius et Culmatus sont conduits aux bains, à côté du théâtre et du nymphée du camp ; ils meurent sous les coups, puis on les décapite. Dicentius vient la nuit suivante et ensevelit les corps au lieu que j'ai dit, à côte des bains qui sont près de la cité et Arezzo, contre le théâtre et le fleuve Castro, Marcellianus est saisi par le diable et meurt, avant d'avoir pu tuer plusieurs chrétiens comme il y comptait, en dessous du palais (infra palatium). Le prêtre Dicentius est élu évèque (prœsul) par le peuple;

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