IV. apud areciû ciûit tusciœ Laurenti
11 est très pou vraisemblable que le Laurent d'Arezzo, 3 juin, que connaît le férial, soit différent du Laurentin d'Arezzo, 3 juin, que connaît le calendrier. Alors, d'où vient Pergentinus?
J'ai montré * que les saints romains dont parle le calendrier et qu'ignore le férial se retrouvent tous dans les gestes des martyrs de Rome — et que, sans doute, c'est de là qu'ils viennent. J'applique au cas présent la même hypothèse.
Nous dirons donc que la légende de Pergentinus-Laurentinus est antérieure au calendrier, et que, peut-être en est-il de même de notre texte. Car un autre texte a pu exister d'où le nôtre dérive, d'où le calendrier dépende.
Notre texte est, par un point, parent de Gaudentius : les martyrs sont arrêtés deux fois et, la première fois, ils sont relâchés. — Un autre trait, non moins curieux, rappelle Valentin-Hilaire ; le juge, effrayé ou furieux, déchire ses vêtements. Et les textes parents de Valentin-Hilaire présentent aussi des points de contact avec Pergentinus-Laurentinus : le jeu de mots beneficia-maleficia [Gratilianus-Felicissirna^y la demande d'un délai pour prier et l'abandon à Dieu de leur « esprit » \Eutychius]. Or, tous ces textes datent vraisemblablement de la première moitié du vii^ siècle. C'est sans doute aussi la date de notre version de Pergentinus-Laurentinus,
Mais je remarque encore l'intérêt que prend le rédacteur à la question de la licéité de la fuite : on songe aux gestes romains, à Donat d'Arezzo, à Secundianus -. — Et j'attire l'attention sur le fait qu' Adon ^ résume un texte différent du nôtre : selon lui, le juge s'appelle Turtius *, non ïiburtius, et les deux frères sont tués, cum essent pueri. — ■ A rapprocher ces deux
2 Gomme dans Secundianus, l'auteur insiste sur la scieDce de son héros [Cf. aussi Valentin de Terni et Ch^ysanthe Darie]. — Rapprocher aussi le prêtre Cornélius de l'Antoine de Torpes.
3 P. L., 123, 279. « Apud Aretiam ciuitatem Tusciae, natalis sanctorum martyrum Pergentini et Laurentini fratrum, qui persecutione Decii, sub indice Turtio, cum essent pueri, post dura supplicia tolerata, et magna miracula ostensa, gladio csesi sunt, et apud eamdem urbem conditi. — Usuard ne nomme pas Turtius, mais dit cum essent pueri [P. L., 124, 117-118]. Notker parle comme Adon. [P. L., 131, 1097].
* Le rapprocher du Turtius d'Irenée de Chiusi.
DOMNINUS 175
faits, on se demande si notre texte du vu' siècle ne repose pas sur une version antérieure^ laquelle daterait du milieu du vi" : c'est elle sans doute que lisait et qu'utilisait Adon. Le prêtre qui se cache aux environs d'Arezzo et que cherchent les fidèles rappelle Priscus que cherche le pieux Hedestus : Hedestus date du milieu du vi^ siècle. Le jeu de mots maleficia-benefîcia se retrouve dans Lucie : Lucie a la même date environ que Hedestus.
Au temps de V empereur Maximien il y eut une grande persécution dirigée contre la nation des chrétiens (gentem) ; il avait ordonné à ses préfets de torturer et de punir de mort tous ceux qu'on trouverait (si quis inventus fuisset ad invocationem christianam colendam). Cependant, la sixième année de son empire,il vient de Rome à Milan et renouvelle ses ordres afin de ramener le peuple au culte de ses dieux ; puis il quitte IJtalie pour la Germanie^ suivi dune partie de son armée et trouve là-bas des serviteurs du Seigneur Jésus-Christ, « Nous sommes les esclaves du Christ, » — c< De ce Christ qui n'a pas pu échapper au supplice de la croix ?» — « Si tu savais le don de Dieu, cruel tyran, tu ne blasphémerais pas le Seigneur ! Notre Seigneur Jésus-Christ a été un homme, il a vécu sur terre, après être passé par le sein de la Vierge Marie, il a opéré de nombreux miracles. » — « Sacrifiez à mes dieux , sinon vous mourrez. » — u Nous n^ adorons pas tes dieux : ils ne peuvent même pas marcher ; nous nous sommes déjà donnés à Jésus-Christ, d Saint DomninuSy premier cubiculaire^ qui couronnait chaque jour V empereur et gardait sa couronne , était du nombre de ces cinq cents courageux chrétiens ; il les réconforte y il leur montre l'empereur., devant quis ouvre l'en-
^ B. H. L., 2264 [9 octobre, 991J. « Tempore Maximiani imperatoris... » C'est le texte que j'appelle le texte A, Le texte B. H. L., 2265 [Codex Barberinianus, cité 9 octobre, 988, § 5J ne s'en distingue, semble-t-il, que par des variantes verbales ; de même, la version du Codex Bruxellensis 9289 [du xiie s.J : cf. Cat. Bruxelles., ii, 286, n. 19.
176 TRADITIONS DK TUSCIK
fer, d'autant plus durement puni qu'il occupe un ranq plus élevé, « Ecoutez-moi^ mes chers frères ; fuyons ces embûches^ et cachons-nous. » El les cinq cents décident de fuir à Home.
« Nous sommes les serviteurs du Dieu tout-puissant ; nous n adorons pas tes dieux », répètent^ils à Maximien ^ qui en fait exécuter quelques-uns en sa présence. Puis le plus grand nombre se sauve avec Domninus, les uns par la voie Elaminia^ d'autre par V Aurélia^ d'autres par la Claudia, C^est cette dernière que suit Domninus : au douzième mille de la cité Julia Chrj/sopoliy près du fleuve Sis ter ioîi, il est arrêté, au milieu de la voie publique, par les envoyés de Maximien, qui le décapitent. Mais Domninus prend sa tête, traverse le Sisterion et s'arrête à la distance d'un jet de pierre (ad jactum lapidis transtulit caput suum) : c'est là que repose son corps, intact (integrum). Grâce à Dieu, beaucoup de malades y recouvrent la santé jusqu'à ce jour.
A la nouvelle de ces miracles accourent beaucoup de chrétiens de diverses provinces : Domninus les guérit. L'un d'eux, qui avait beaucowp prié et qu'avait guéri le saint, ne retrouve plus son cheval lorsqu'il veut partir : il Pavait attaché près du tombeau. Il revient donc se plaindre à Domninus ; mais, en s'en retowmant, il aperçoit le voleur qui saute aussitôt à terre., et lui abandonne la bête. Le chrétien remercie Dieu toutpuissant et saint Domninus. — Voilà ce que nous avons d'abord appris (haec nobis in principio comperta sunt) ; Dieu opérait bien d'autres miracles par son serviteur Domninus, qu'il serait trop long d'écrire un à un. Saint Domninus a été décapité le jour des nones de novembre, tandis que règne Notre Seigneur Jésus-Christ^ à qui honneur et gloire.
La petite ville de Borgo San Donnino, à une vingtaine de kilomètres de Parme, du côté de l'ouest, s'appelait autrefois Fidentia * : c^est près de là que LucuUus fut vainqueur de
1 G. I. L., XI, I, p. 202. — Table de Peutinger : Desjardins, p. 120. — Anonyme de Ravenne, iv, 33 : Pinder-Parthey, p. 172. Le texte des gestes porte : « bealus vero Domninus perrexit via Claudia; qui cum uenisset quinto decimo milliario a Julia Ghrysopoli ciuitate a ministris imperatoris insecutus adprehenditur, et circa fluvium Sisterionem nomine in média quae Claudia rocatur via publica capite plectitur ; qui statim uirtute diuinaabscissum caput e terra Bublevans et palmis portans, transiuit per médium Sisterionem, atque ad jactum lapidis ultra progrediens substitit ibique caput reposuit quo loca sacra eiu8 ossa seruantur. » Cluvier [Ital. antiq., i, 269-270J et Molossi [Vooabo-
FIDENTIA 177
Carbo (82 av. J.-C). Depuis, on n'en entend plus parler jusqu'au^temps des Staufen : seuls, les itinéraires donnent encore'son'^no m. Elle reparaît aujourd'hui, sous le nom de saint'Domninus.
Saint Domninus ne nous est connu que par le texte qu'on a résumé plus haut et par le passat^e suivant d'Usuard * : apud Julianij via Claudia, sancti Domnini marUjris, suh Maximiaiio^ qui cum vellet persecutionis rabiem decli7iare, protinus insecutus et 7iihilominus gladio verberatus gloriose occubuit.
Il est donc certain que la légende est antérieure à Charles le Chauve ; peut-être doit-on ajouter qu'elle est parente des gestes de Tuscie, de Rome et de Gaule.
Le grand personnage, ami de Dioctétien, et qui est martyrisé par lui, rappelle singulièrement saint Sébastien. La formule si donum Dei scires se lit dans Censurinus^ et dans plusieurs gestes de Tuscie, tels qnhénée de Chiusi. C'est à Rome que veulent se réfugier les chrétiens. C'est enfin aux
lario topogr. dei ducati, 124J, trouvent le passage très obscur. Je crois, avec DesjardinB, que Julia Chrysopolis est cerLainement Parme, comme le déclare explicitement l'Anonyme de Ravenne [iv, 33, Pinder-Parthey, p. 272, « Julia Chrisopolis quse dicilur Parma »], comme l'explique l'envoi d'une colonie à Parme par Auguste [G. I. L., xi, i, n. 1059 ; col(onia) Jul(ia' Aug(usta) Parm(ensi8)], — Cf. Rolando : Geografla polilica e corografica delVltalia impériale nei secoli IX e X [a Archivio storico italiano, série IV, tomo 5, auno 1880, p. 231 »]. Le même terme se retrouve dans la vie de Mathilde par Donizo, I, 10 [Muratori : R. I. S., v, 354, A]. L'inscription dont parle Jérôme Albertutius \De Urbibus Italiâs, a^pud Muratori, loco laud., note 108] et qui aurait porté les mots Julia Chrysopolis, n'a jamais été retrouvée; peut-être est. elle fausse comme le veut Leaudre Alberlus.
Je crois, avec Desjardins, que la via Claudia désigne la via jEmilia. Beretti {^Dissertutio de tabula chorographica Italix medii œvi, apud Muratori : R. L S., X, 31-32] cile deux chartes où la via ^miVia, en ces parages, est également appelée Claudia : 1. Charte de Benoît, évêque de Mutina, qui donne au monastère de Nonantula une terre finissant a meridie slraia Claudia [1098] ; 2. Charte de Mathilde (8 mai 1112, ind. 5), qui donne à l'église de Saiut-Césaire (entre Mutina et Bologne) la curtis Vilzagara, limitée a septentrione ina Claudia. Muratori semble connaître d'autres chartes analogues [R. I. S., v, 361, n. 203]. Je n'ai rien trouvé dans les Uvkunden zur Beichs-und Recktsgeschichte Italiens de Ficker [Innsbruck, 1874], ni dans les Diplomi de Gui, de Lambert t de Béranger I, qu'a publiés L. Schiaparelli. Roma. 1903-1906 IFonti per la Storia d'It(dia].
I * P. L , 124, 555-556. — A la même époque, Uomninus est nommé par Wandelberl [Domninoque Itali claro cum martyre tulgent\ et Rhraban : « eodem die Datale est Domnini martyris qui sub Maximiano imperatore propter fidem Christi decollatus est, jussu ipsius imperatoris. Hic post marlyrium
, suum mulla miracula fecit in sanitate infirmorum et debilium \9 octobre, 987, § 1].
^78 TRADITIONS DE TUSCIE
.restes ro.nains, .lirectemcnt ou indi.eclemcnl [/Vr^e«/«m.ç- Lmcrenùnml <iue le rédacteur a <M..i.runte 1 op.sod.; de la fuite par les voies iHmilia (Claudia), l'iainmia et Aurcl.a.
D'autre part, la formule anno sexto impcrii cius est 1res analo-ue h celles qu'on lit dans GrcUilianus : quarto anno imperii dus ; - dans Lucie Gèminien : anno tertio demao impevii corum ; - et dans Mennas : anno secundo imperu sut. Le récit du miracle survenu au tombeau nous invite a croire, comme la parenté des gestes avec Gratihanus, que le texte est contemporain d'un état de culte assez ancien deja : il ne peut guère être antérieur au début du vu" siècle \o.ci, du reste un fait qui semble dénoncer le vii° siècle même : Parme est appelée ciuitas Julia Chrijsopolis, et pare, le appellation, très rare, se rencontre dans l'anonyme de Uavenne, lequel date de la fin du vu'^ siècle '. Chrysopohs est un terme grec : il est naturel de penser que c'est au temps de i-eKarchat qu'il a été appliqué à la iviUe de Parnie ^ ious ces indices convergent : c'est le vu» siècle qu ils dénoncent. Un autre fait conllrme cette conclusion. Notre auteur connaît la passion de saint Maurice et de la légion thébéetine ', amsi que certaines légendes nées de celle-ci, au vu- siècle précisément. Celte campagne que conduit Maximien d Italie en Uermanieet qui a pour but de ramener le peuple au culte des dieux est celle-là même dont parle Eucher ; saint Doramnus ioue le rôle de saint Maurice ; il est, comme saint Maurice, le chef d'une troupe nombreuse ; et cette troupe est a peu près décimée comme l'ont été les Thébéens. La légende de ban Domnino est une réplique de la légende d'Agaune.
Le rédacteur ajoute que Domninus, après avoir été décapite, porte sa tète, traverse le fleuve Sisterion et s'arrête a la distance d-un jet de pierre. Et je lis dans une des légendes qua suscitées Maurice :
i n .uvra D 177 noie - Kubitscbek : Der Text de,- ravennatUcher,
KosZraken ion Raven'na. « Versuch eioer Rekonstrukt.oa der Kar e M . zwei KartensUizzen ». Kiel, 1886. - [Cf. Neumann : Bennes., xii., 160et U.eW.
^•^^âaratoli, U. I. S., v, 354, n. 108. - Cf. la construction de Christopolia à Corne (letti-e de Floriaous à Nieetius de Trêves. Bouquet, iv, 67J ° Cr. G. M. R., II. 9, sq. 11 est pourtant à noter que Maurice m les Thébéeo» De sont jamais no m mes.