‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 4)Chapitre 68 sur 108 · ORIGINE DE LA VERSION CYCLIQUE · texte numérisé non relu

ORIGINE DE LA VERSION CYCLIQUE

licus a été mangé par les botes qui ne touchaient pas les saints, que les onagres tiennent de pieux discours ; il donne aux ministri d'Adrien qui sont convertis par eux, puis mis à mort, les noms de Boniface, Donat et Félix.

Le texte G associe dos légendes de Brescia, de Milan, d'Albenga, de Rome et de iXapies; il n'a donc pu être rédigé qu'à une époque et dans un milieu où l'on s'intéressait à la lois à Naples, à Rome, à Albenga, à Milan et à Brescia. Or, il y a une époque où ce groupement très particulier a été très naturel : de 569 à 6i3 le clergé milanais a résidé à Gênes et a élé entretenu en grande partie par V église romaine. C'est durant l'été de 569 que les Lombards ariens ont pris Milan et que l'archevêque de Milan Honoratus s'est réfugié à Gènes * ; c'est en 643 que Rothari a conquis et annexé au royaume lombard toutes les villes du littoral tyrrhénien qui s'échelonnent depuis Luni jusqu'à la frontière franque, Gènes comprise * ; c'est saint Grégoire le Grand ou ses prédécesseurs qui ont assigné les revenus du patrimoine sicilien aux clercs milanais exilés 'K

Que cette situation politique et ecclésiastique ait mis en contact les traditions des diverses églises et pu susciter l'idée de les associer ou de les combiner,le simple bons sens le suggère, — ei deux passages des Dialogues le confirment.

« Liberius et l'évèque de Luni, Veaantius, m'ont raconté, dit saint Grégoire, la triste destinée d'un certain Valentin : c'était un « defensor » de Féglise de ÎMilan, qui vivait à Gènes ; malgré les désordres de, sa conduite, il fut enterré dans une église, celle de Saint-Syrus ; les démons vinrent l'y chercher une nuit, en faisant du vacarme, au grand efTroi des gardiens; ils le tirèrent dehors par les pieds *.

De même à Brescia : le patricien Valérien a gardé dans sa vieillesse ses habitudes de débauche, et lui aussi, il a obtenu d'être enterré dans une église. La nuit qui suit ses funérailles,

1 Harlmann : Geschichte Italiens hn MUtelalter (1900), ii, 1, 35. — Sur les tristes conséquences de l'invasioa lombarde au point de vue ecclésiastique, cf. Duchesne : Les évéehês d'Italie et l'Invasion lombarde [Mélanges... Ecole de nome, 1903, xxni, 83].

2 Hartmann : op. cit., ii, 1, 243.

3 Ep. XI, 4. P. L.,11, 1122. fM. G. xi, 6; tome IL p. 265J La. question milaniiise joue un grand rôle dans les préoccupations, tient une grande place dans la correspondance desaiot Grégoire. CL;;a^stm, et Hartmann, op. cit.,i'.,i,l6S.

* iv, 53. P. L., 77, 413-416.

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le bienheureux Faustin dit au gardien de prévenir l'évoque : qu'il jette dehors ce cadavre fétide avant trente jours, sinon il mourra. Le gardien n'ose faire la conunission : et le trentième jour, bien qu'il soit en pleine santé, l'évèque meurt, tout d'un coup \ »

Voici les textes de saint Grégoire : « Joannes quoque vir magni ficus, inhac urbe locum prœfectorumservans^cuius gravitatis atque veritatis sit novimus : qui mihi testatus est Valerianum patricium in civilate quœ Brixa dicilur fuisse defunctum. Cui ejusdem civitatis episcopus, accepto pretio, locum in ecclesia prœhuit, in quo sepeliri debuisset. Qui videlicel Valerianus usque ad œtatem decrepitam levis ac lubricus exstitit modumque suis pravitatibus ponere conlempsit. Eadem vero nocte qua sepulius est, bealîis Faustinus martyr^ in cujiis ecclesia corpus illud fuerat hurnatum , custodl sua apparuiî. dicens : Uade et die episcopo... — Adest quoque in prœsenti veiierabilis frater Venantius Lunensis episcopus et maynificus Liberius vir nobilissimus atque veracissimus, qui se scire suosque homines interfuisse testantur ei rei quam narrant nuper in yenuensi urbe contiyisse. Ibi namque, ut dicunt, Valentinus nomine, ecclesiœ mediolanensis defensor, defunctus est y vir valde lubricus,.. cuius corpus in ecclesia beati martyris Syri sepultum est.

En une page de saint Grégoire, écrite vers 593, voici donc la preuve des rapports légendaires qui unissent, à l'époque lombai'de, Rome et Milan, Brescia et Gênes; et cette même paye nous apporte la preuve que la léyende commence de s'intè* resser à saint Faustin de Brescia ! N'est-il pas vraisemblable que c'est à cette époque qu'on a songé à rapprocher dans un même roman pieux ces mêmes villes, en racontant l'histoire de ce même saint?

Je remarque encore que le texte G s'occupe de Marcien de Tortone et de Second d'Asti ; or, Rothari a réuni aux vieux pays lombards d'Asti et de Tortone les pays liguriens de Gênes et d'Albenga. On s'expliquerait donc que G eût été rédigé au temps des conquêtes de Rothari, vers 640-630, alors que de nouveaux rapports s'établissent entre toutes ces églises désormais réunies sous le même joug, alors que ne se sont pas encore desserrés les anciens rapports noués avec Rome depuis 569.

1 IV, 52. p. L., 77, 413.

LE TEMPS DE ROTHARI ET d'aRIPERT 193

Prt^cisément Rothari était duc de Drescia ; sa femme Gondeberge était très pieuse ; le frère de Gondeberge, Aripert, qui était aussi dévot qu'elle, qui régua de 652 à 661, était fils d'un duc ^Astiy Guiidoald \ Noter que les évêchés ont été, sans doute, réorganisés à ce moment. N'est-ce pas alors, vers le milieu du vu* siècle, que le texte cyclique aura été rédigé-?

Je remarque enfin que les saints Boniface, Donat et Félix sont nommés ensemble et ensemble attachés à Rome. Ce sont, dit la légende, trois ministri d'Adrien qui, sur son ordre, veulent ligolter les martyrs et sont aussitôt saisis par le démon ; délivrés par les prières des martyrs, ils se convertissent malgré Aurélien et malgré l'empereur; ils sont égorgés hors des murs de Rome. Leurs corps, gardés par des anges qui chantent les psaumes, sont ensevelis par Faustin et Jovite que d'autres anges ont guidés jusque là ; on nous présente Boniface^ Félix et Donat comme des disciples des saints de Brescia\

J'ai montré ailleurs * que le monastère et le culte romains de saint Boniface datent sans doute du pape Boniface IV (608- 615) et que la version latine doit avoir été suscitée parle culte romain. Si l'auteur anonyme de notre texte s'intéresse à saint Boniface, si, d'autre part, il ignore la légende vulgate^ c'est peut-être qu'il écrit à un moment où le culte du saint de TAventin est dans la ferveur de ses débuts, alors qu'aucune tradition n'est encore bien soudée à son nom. Nous voici encore ramenés à la première moitié ou au milieu du vu* siècle.

1 Hartmann, op. cit., ii, 1, 244.

2 Savio ne veut pas en reculer la date au-delà de 750 (p. 30). Le Galocère d'Albenga, d'après lui, serait le Galocère romain volé par Astolphe en 753 et donné à Albenga ; malgré les efforts de Savio (p. 32), cela reste une pure hypothèse; Galocère d'Albenga est sans doute un martyr d'Albenga. Que pèse le témoignage de la chronique de saint Pierre de la Varatella, « écrite peut-être au xvii« siècle » ? N'y a-t-il pas des saints indigènes qui ont été oubliés, des saints importés dont le culte a prospéré dans leur nouvelle patrie ? Le silence d'Adon et des martyrologes s'explique sans doute par l'étrangeté (le certains épisodes : je crains que les onagres prêcheurs ne les aient effrayés- — Le mot Lubras se lit dans les gestes d'Abundius qui semblent dater du v«vie siècle.

Nous avons un texte indépendant qui célèbre Secundus d'Asti, B. H. L., 566 ( [Secundus, civis Astensis, miles strenuus atque cornes palatinus...] » Ge texte n'est connu que par fragments [février, ii, 820-821 ou 821-822[. Peut, •ître est-il parallèle k Secundus de Vintimille.

3 Analecta, xv, 147-150, § 68-70.

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Lo texte B ignore Marcicn et Second, lionilace, Donat et Félix (en même temps qu'Orpliète). No serait-il pas antérieur à Tôpoque où les conquêtes de llothari ont ra[)proché sous une môme domination Alhen^^^a et Gènes d'Asti et de Tortone ; antérieur au temps où s'est répandu le culte et le prestige de Boniface? Ne remonterait-il pas au temps de Théodelinde et de saint Grégoire?

Le texte A paraîtôlre un abrégé : après avoir conduit à Home Faustin et Jovite^ Fauteur inconnu tourne court, brusquement ; quia longum est b. Christi marlyrum Fauslini et Jovitœ omnem « textum passionis » seumiraculorum exponere.ad gloriosum eorum exitum veniamus. Ce textus passionis semble désigner un texte analogue àB ou G. — A quelle époque cet abrégé aurait-il été écrit? On peut songer au temps de Petronax (720-751), l'abbé lombard du Mont-Cassin qui installa dans la grande abbaye le culte des saints de Brescia *. Mais c'est là une pure hypothèse; l'épisode de Galocère qu'on fait, ici, mourir à Milan, est en particulier très obscur. 11 est aussi probable que A date également de la première moitié du vu*^ siècle ^

En résumé, il semble que la légende de Faustin et Jovite date de l'époque lombarde, — et que, des trois textes qui nous sont parvenus, B remonte aux environs de 600, C au milieu du vii*^ siècle, A, peut-être à la première moitié du siècle suivant, peut-être à une époque antérieure et à peu près contemporaine de celle qui ont vu éclore les deux premiers récits.

* Paul Diacre : Hist. Longob., vi, 40. — Chronicon casinense, i, 4 [R. I. S., IV, 258]. Cf. Savio, op. cit., 34-35.

2 Le rattachement de Galocère à Milan peut avoir été tenté au temps où Milan réorganise son diocèse et relève son influence (Mansuetus). (Il semble que A soit plus près des gestes romains que B et C). (Noter que, dans les j^estes de Secundus et Marcien, Galocère semble rattaché à Asti).

Retrouver l'histoire de Faustin et Jovite est parfaitement chimérique. Est-il défendu de penser qu'ils se retrouvent au F. H., derrière les faustinianus et ioventia de Bretagne que le férial mentionne au xiv des K. de mars [éd. Rossi-Duchesne, p. 21] : les noms se ressemblent, les anniversaires se touchent ; Brixia est-il très loin de Brittanis ?

Ni dans son discours pour la dédicace du Concilium sanctorum [P. L., 20. 959], ni dans son éloge de saint Philastre [P. i., 20, 997, eq.], saint Gaudentius [4- 410?] ne fait aucune allusion à nos martyrs. — De même, la lettre de saint Eusèbe de Verceil au clergé de Tortone ne souffle mot d'Innocentius.

LES SOURCES DE LA LEGENDE i^X)

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Cette légende s'est élaborée, ces textes ont été ncrits, selon toutes les apparences, dans des cercles milanais où l'on était très au courant des choses de Rome et de la haute Italie. Cela résulte de ce que nous avons dit déjà ; cela ressort aussi des rapports qui unissent à nos textes certains gestes romains.

Il est probable, comme on ^ l'a déjà montré, que les gestes du pape Alexandre étaient connus dans les cercles qui nous occupent : c'est d'eux peut-être que vient notre comte Aurelianus; c'est d'eux peut-être que vient le mot magus appliqué à nos martyrs par le peuple et par Adrien -. — C'est d'un texte analogue que dérive sans doute le synchronisme établi par l'anonyme entre le pape Télesphore et Adrien : noter que ce synchronisme ne se rencontre ni dans le Liber Pontificalis ^ ni dans les Gesia Gelulii * ni dans les G est a Sympherosœ ^ — Il est possible que nos auteurs aient connu les gesta Ahiindii ^, où se trouvent mentionnés un Martianus clarissimus et la localité de Lubras (Prima Porta) ; mais on ne voit pas qu'ils aient rien tiré des gesta Caloceri et Partheni \

On voit très bien, en revanche, qu'il y a des rapports entre notre légende et les gestes de saint Sébastien ^ Saint Sébastien, d'après ses gestes, a été élevé à Milan, qui paraît être le centre d'où rayonne la légende de Faustin et Jovite ; comme Apollonius et Télesphore, c'est un chrétien convaincu, mais qui se cache ainsi que Polycarpe et évite de se faire prendre ; comme Faustin et Jovite, Sébastien est enveloppé d'une lu-

* Savio. A7iatecta, xv, 39. — Cf. G. M. R., i, 220-221. 2 3 mai, 371.

' I, 128-129. Télesphore est placé sous Antonin et Marc, Sixte sous Adrien,

♦ 10 juin. 261. G. M. R., i, 227.

M8 juillet, 350. G. M. R., i, 197.

« 16 septembre 293. G. M. R , i, 230.

' 19 mai, 300. G. M. R., i, 185.

» 20 janvier, 621. G. M. R., i, 18G et ii, 97.

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mière cdleste; comme eux, il reçoit la visite du Christ et des anges ; dans les deux léj^^endes le signe de croix est un signe magique qui domple les taureaux, ou rend inofîensifs les charbons ardents, ou rend la parole à Zoé; ce sont des milliers d'âmes que gagnent au Christ, ici Tranquillinus, là Faustin et son compagnon; ici et là, on fait mention du cimetière souterrain qui se trouve tout proche de Itome, ad cathacumbas ; le pape confère la prêtrise et le diaconat, ici à Tranquillinus et à ses enfants, là à Faustin et à Jovite.

De même, il y a des rapports entre les gestes des saints de Brescia et ceux de Nazaire et de Celse ^ Le rayonnement de Milan est plus sensible encore dans ceux-ci que dans ceux-là ; tous deux attachent leur héros à la fois à Milan et à Home ; tous deux s'intéressent à la Ligurie (Albenga; ad scm. Peregrinum) ; tous deux racontent que les martyrs, jetés à l'eau, sont miraculeusement sauvés par Dieu.

Mais je remarque que les gestes de Faustin et Jovite ne présentent pas un trait fort curieux qui se retrouve, inégalement marqué il est vrai, dans les gestes de Sébastien et dans les gestes de Nazaire, et qui les reporte tous deux au temps des controverses engagées entre catholiques et Manichéens. L'insistance avec laquelle Fauteur des premiers (§ 2, 6-7) appuie sur la spontanéité du martyre ne dénonce pas moins clairement ces controverses que la mention de Simon le Mage, et le souci d'authentitier et d'apostoliciser qu'on remarque dans les autres ^. — 11 faut donc que la question manichéenne ait perdu toute actualité, tout intérêt au temps où écrivaient les rédacteurs de Faustin et Jovite ^ Les points de contact ne s'expliquent pas par l'identité d'auteur ni même par l'identité de milieu, mais par une influence littéraire. Rien d'étonnant, du reste : Faustin et Jovite datent de la première moitié duvEi^ siècle, Sébastien, Nazaire et Celse du v^, seconde moitié.

Les rapports de notre légende avec les gestes de Sophie ^,et

2 G. M. R., 1, 331, et tout le chapitre iv de la troisième partie. — Noter que les gestes d'Alexandre ont été influencés par les mêmes polémiques, § 13. Cf G. M. R., I, 333.

3 En revanche, on ne voit pas qu'il y ait des rapports bien nets entre Faustin et Jovite, Gervais et Profcais, Vitalis et Valeria, Vitalis et Agricola, bien que le même orgueil milanais soit très sensible chez tous, surtout chez Vitalis et Valeria.

* En voici un bref résumé. Au temps d'Adrien, Sophie et ses trois filles,

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