‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 4)Chapitre 69 sur 108 · LES SOURCES DK LA LEGENDE · texte numérisé non relu

LES SOURCES DK LA LEGENDE

ceux d'Anastasie * sont moins aisés à établir : on voit bien qu'ils existent, on discerne inpins bien ce qu'ils ont été.

Voici les points de contact des gestes de Sophie et des gestes de Faustin et Jovite * : 1. Prestige de Milan; 2. Epoque d'Adrien ; 3. Adrien poussé à la persécution, icipar Antiochus, là par Italiens ; 4. Voyage de JMilan à Rome ; 5. Massacres en masse; 6. Conversions en masse; 7. Sophie convertit Lucine que baptise le pape Anaclet, comme Faustin convertit Afra que baptise le pape Télesphore ; 8. On insiste sur la valeur édifiante delà lecture des Gesta înaitijrum; 9. Rôle des anges; 10. Apparitions de lumières célestes ; 11. Plomb bouillant versé dans la bouche des martyrs; 12. Colombes qui se posent sur la tête de Secundus ou sortent de la bouche d'Agape ; 13. Confiance dans la vertu magique du signe de croix; 14. Indépendance des deux gestes par rapport au Liber Pontiflcalls qui ne place au temps d'Adiien ni Anaclet ni Télesphore ; 15. Un Antiochus princeps apparaît dans les deux légendes.

Entre les gestes de Faustin et Jovite et les gestes d'Anastasie, je relève aussi quelques traits communs : 1. Une tradition de l'Italie du nord est mise en rapport avec Rome ; 2. On insiste sur la valeur édifiante de la lecture des Gesta martijrum\ 3. Chrysogone est réservé à Dioclétien, comme Faustin et Jovite à Adrien; 4. Offres tentatrices faites aux martyrs ; 5. Rôle des anges ; 6. Tentative faite afin de noyer les martyrs en pleine mer; 7. Délais {induciœ) donnés avant la mort; 8. Prier les mains étendues ; 9. Les textes ont ou veulent avoir la physionomie d'un abrégé (verum quia longum est...)

Mais, ici encore, je remarque que les gestes de Faustin et Jovite ne présentent pas un trait fort curieux qui se retrouve, inégalement marqué il est vrai, dans les gestes d'Anastasie et dans les gestes de Sophie et qui les reporte tous deux au temps des controverses engagées entre catholiques et mani-

Elpis, Pistis, Agape voDt de Milan à Rome; accueillie par la veuve Thessaminia, elle convertit une sœur de Prétextât, repousse Antiochus qui veut épouser une de ses filles, convertit Palladius et sa famille chez qui elle était gardée en prison. Ses amis, le prêtre Marcel et le diacre Decoratus sont décapités; ses filles sont martyrisées; elle meurt en paix et Palladius lui élève un mausolée splendide.

^ Plusieurs ont été indiqués par Savio.

^ Et dans les gestes de Cautius, qui leur sont apparentés, mais qui n'ont rien de commun avec les nôtres. Cf. G. M. R. ii. 212.

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cliéens : ils insistent sur la spontanéité du martyre, sur les circonstances qui expliquent la fuite des chrétiens persécutés, sur la rupture de la vie commune entre mari et femme ^ Il faut donc que la question manichéenne ait perdu son actualité lorsqu'on mettait par écrit l'histoire de Faustin et Jovite. Les points de contact ne peuvent s'ex[)liquer que par une influence littéraire. A cette conclusion, encore, rien de surprenant : les gestes d'Anastasie sont du v° ou vi*" siècle, comme aussi les gestes de Sophie ^.

J'ajoute que les gestes d'Eleuthère ^ semhlent aussi avoir été mis à profit par nos rédacteurs : 1. Même époque dans les deux légendes, Adrien ^ ; 2. Même rapport flottant avec Rome ; 3. Même croyance à la valeur édifiante de la lecture des Ge.sta ynartyriim ; 4. Même série de tourments : le feu d'abord, puis les bêtes, qui caressent les martyrs ^; 5. Rôle des anges : G. Vertu du signe de croix ; 7. Vains efforts pour séduire les saints ; 8. Eleuthère convertit Félix, comme Faustin et Jovite, Calocère ; 9. N'y a-t-il pas rapport entre les (munera) candida d'Eleuthère, et la schola candidatorum de Faustin et Jovite ** ? 10. Les bêtes féroces reçoivent l'ordre des saints de traverser la ville sans faire de mal à personne.

Il est donc clair que les rédacteurs des gestes de Faustin et Jovite connaissaient Eleuthère et surtout les quatre légendes de Sébastien, de Nazaire, de Sophie, d'Anastasie et qu'ils ne s'intéressaient pas aux questions auxquelles les controverses catholico-manichéennes avaient donné tant d'importance. Peut-être même doit-on dire que le merveilleux dont usent si libéralement nos auteurs, est destiné, dans leur esprit, à prouver l'origine divine de l'Eglise et la nature divine de Jésus ; l'arianisme n'était pas complètement abattu chez les Lombards, dans la première moitié du vu^ siècle : peut-être les miracles abracadabrants dont est semé notre texte devaientils le combattre, peut-être ont-ils contribué à le ruiner ^

1 Nos textes, retouchés par des Catholiques, le laissent entrevoir: Sophia détourne les femmes de manger et de boire avec leurs maris ; le texte primitif devait aller plus loin (Cf. les gestes de saint Pierre [Linus] dont la diffusion en ces pays est attestée par les gestes de Nazaire) et interdire la vie conjugale.

2 La version A de Faustin Jovite présente une physionomie plus romaine que B et G [Cf. les versions cassiniennes de Sophie et d'Anastasie comparées aux versions mombrilienues de ces légendes]. Afra est sans doute un double de la sainte d'Augsbourg.

3 Texte de Mombritius, i, 250 [B. H. L., 2451].

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Voici, enfin, une autre légende évidemment apparentée, malgré les apparences, avec Faustin-Jovite ; elle s'est élaborée, elle a étc rédigée dans les mêmes cercles et au même moment.

A la louange et la gloire de Notre Seigneur Jésus-Christ nous avons pris la peine de rapporter ce quil a fait de peur que CouoLi nètoufjdt Vœuvre de sa grâce. Dans la cité de lortoncy rUlustre Quintius, de souche romaine, avait épousé la lucanienne Innocentia : et tous deux avaient reçu de Valé^ rien, Gallien et des autres empereurs un privilège [auctoritatem] portant quils 7i eussent à subir aucune persécution du fait de leur foi chrétienne, ni eux ni leur famille [genus]. // demeurait près du temple de Jupiter; mais, fuyant ce voisinage, il habitait souvent la villa appelée Jata^ non loin de Tortone, près du fleuve Golubus, qui était propriété d' Adrien [? sub polestate Adriani] ; on V appelle aujourd'hui le val de saint Innocentius. Au temps de Dioctétien et de Maximien, il était donc le seul que la persécution n atteignit pas. Il ensevelissait la nuit le prêtre Marcellin et ses compagnons cjui avaient été décapités^ et rédigeait le récit du combat qu'avait soutenu chacun. Il cachait chez lui les Ecritures divines. Mais (à la longue), tous les livres et toutes les églises furent brûlés ; le prêtre Jean, qu'il avait recueilli durant six mois, fut dénoncé au prœses Léon et décapité hors de la porte Ticinaise : Quintins l'ensevelit près du Golubus ; mais, bien c^ue le diacre Maliodore ait échappé aux recherches, Vépiscopat reste quinze ans vacant. — Le fils de Quintius, Quintius, reçut comme nom propre, en même temps ([ue la grâce du baptême {le 7iom) d' Innocentius, et sa fille le nom d' Innocentia. Quintius

1 B. H. L., 4281 [17 avril, 478 ou 482].

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mourut à ce moment même et fut enseveli hors de la terre Marinea ; et Innocentius^ qui avait alors 22 ans, fut arrête par Léon. Car les prêtres d is idoles veulent détruire les Quinlii afin de saliver Tortone, la fille de Home [Dorthona qu<'jb fuit filia RoiiiœJ ; « J'ai appris qui tu es, lui dit Léon ; tu vis comme un sacrilège. Livre-nous les trésors de ton père et les écritures qu'il faisait la nuit » ; et il ordonne qu'on confisque sa fortune, qu'on brûle les gestes de tous les chrétiens qu^on trouvera chez lui, et qu'on l'enferme à la prison de la porte Vercellina. Or, pendant la nuit, voici que Quintius apparaît à son fils : « Va à Rome, lui dit-il ; tu y seras sauf ; Dioctétien nous ignore encore^ il mourra cette année, et la paix sera rendue à V Eglise. » Et les portes s'ouvrent, Imiocentius part, arrive dans sa maison de Floriaca, prend avec lui ses trois esclaves (pueros), confie sa sœur à ses tuteurs et se rend à Rome ou Vévêque Melchiade lui fait un honorable accueil. Et Dioclétien et Maximien moururent cette année même.

Maliodore^ créé évêque par V archevêque de Milan saint Materne, demeura dans cette dignité jusquà la conversion de Constantin : celui-ci frappé de la lèpre pour avoir persécuté les chrétiens, avait fini, en effet, par se faire baptiser et tout restituer aiix chrétiens par un édit [auctoritate impérial!]. A la mort de Maliodore, Silvestre, le sicccesseur de Melchiade, en référa à Constantin ; il avait ordonné diacre Innocentius, dont il dit à C empereur toute l'histoire. Innocentius devient évêque, on lui restitue tous ses biens, il doit contraindre à la conversion Gentils et Juifs : il exilera ceux qui refuseront, et confisquera leurs biens au profit de son église. Innocentius retourne donc à Tortone, réorganise le culte, et commence son èpiscopat le VIII des kalendes d'octobre. Les Juifs de la porte Ticinaise refusent le baptême : on les exile dans les provinces et leur synagogue est détruite ; on construit deux églises et un baptistère ; une des églises s^ élève au lieu oh habitait Marcianus ; on renverse le temple de Jupiter et de Mars ; on élève la basilique de saint Etienne martyr et l'église des saints Apôtres. Au haut du premier camp [in vertice castri prions], on construit la basilique des saints Sixte et Laurent, un monastère, des puits, une citerne, un égout, un aqueduc. Innocentius opère de nombreux 7niracles au nom de Jésus-Christ, guérit les aveugles, renverse les autels, brûle les bois sacrés, établit des prêtres, fait tonsurer les cleixs suivant l'usage de

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Silvestre ; et les habitants de Tortone combattent les Marco-' mans.

Innocentius trouva le corps de saint Marcianus, dont il Usait chaque jour les actes, les combats : c'était la dix-sep^ tième année de son épiscopat. Le prêtre Jacques avait eu un songe^ et, sur ses indications y les diacres Celse et Gaudentius avaient cherché sous un sureau. On lisait sur le tombeau : ici repose le corps de saint Marcien évèque ; 07î voyait à côté une éponge, et un vase de verre rempli de sang. Le jour de Vinveiition est le XIII des /calendes de décembre. Une basilique fîit érigée en son honneur. — A la faveur de la paix des églises, r évèque alla à Rome pour prière et pour affaires : il avait des intérêts [pecuniasl à Rome et en différentes cités, à Lucques par exemple, et en pays lucquois (l): — V église de Tortone était très riche, — et son père, noble romain, avait épousé une lucquoise (?). C'est à Ravenne et en Pentapole qii étaient les biens des Quintii. Ln allant à Rome, en Etrurie et en Pe?itapôle, il ressuscita une veuve, Perpétua, qui demandait à Dieu de ne pas mourir avant de l'avoir vu, et qui était décédée pourtant avant son arrivée. Ce sont les témoins du fait qui le racontent.

Il opéra bien d'autres miracles. Nous avons pris soin d'en écrire quelques-uns , que nous avons lus dans le livre du diacre Celse: les ennemis [gentes] l'ont détruit', Dieu, pour nos péchés, les a lancés sur nous. Une sénatrice, fille de Prospère, et femme de Sabinus le scribe, vivait dans la chasteté et la piété; elle ornait les églises. Comme on V apercevait souvent, la nuit, avec V évèque, des clercs y virent la preuve que leur évèque était dompté par la concupiscence de la chair : on causait. Un dimanche, Innocentius fit signe à la servante du Seigneur pour qu'elle apportât des charbons ardents ; et, pendant une heure, il y tint ses pieds appliqués, sans même que son vêtement brillât. Quant aux clercs calomniateurs, ils fuirent emportés par la lèpre. Innocentius mourut le XV des kalendes de mai et fut enseveli diligemment par les chrétiens.

Ce texte présente des traits fort rares, qui paraissent dénoncer une époque tardive: 1. En vertu d'un privilège de Valérien [auctoritatem a Valeriano^ qui est propre à leur {b.m\\\Q\^generi illiusl^,\Q?> Quintii ont le droit de pratiquer le christianisme ; 2. À la mort de Maliodore, le nouvel évèque

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de Tortonc, Innocl;nlius, somblc cv(t{i par rempereur, après avoir été (]6si<^n6 par l'archevêque de Milan ; ^1 L'évêque de Torlone est représenté comme ayant l'administration et la direction de tous les intérêts urbains; 4. l.e (ils de Quintius reçoit un nouveau nom à son baptême, Innocentius. On son^^^e à l'époque des Ottons.

Le culte de Marcianus et d'Innocentius est attesté à Tortone, à ce moment mémo, par un diplôme de l'évêque de Tortone Giseprandus, daté de 940. Giscprandus rapporte que l'abbaye de Vendersi,à demi-ruinée, a été donnée par le roi Hugo aux saints Marcianus, Innocentius et Laurenlius :

Abhaciam de Vender (si) in honore s. Pétri principis apostolorum constructam, ubi corpus s, Fortunati quiescit, qiiain Hugo serenissimus rex,., iam quasi profanatam et velut omnino annullatam sancto Marciano sanctoque Innocentio atque Laurencio sancte derionensis ecclesie auctoribus.,. tradiderat '.

Notre texte remonte peut-être à ce moment. 11 cite Laurent, aussi bien que Innocentius et Marcianus. Mais, d'après notre texte, Laurent n'est pas aussi intimement associé aux deux autres saints que d'après le diplôme ; le Laurent du diplôme semble un saint indigène ou naturalisé, le Laurent de la légende est certainement le martyr romain, diacre de saint Sixte. 11 est peu vraisemblable que les deux textes soient très exactement contemporains.

On doit ajouter que la légende est postérieure au diplôme : un Laurent inconnu vénéré à Tortone aura été facilement confondu avec son fameux homonyme; d'autant que, les gestes de Faustin-Jovite l'attestent, — et aussi les gestes d'Innocentius, nous Talions voir — , on connaissait très bien à Tortone les légendes romaines. On s'expliquerait difficilement, au contraire, que le compagnon de saint Sixte, d'abord connu et vénéré comme tel, se fût peu à peu séparé de son compagnon traditionnel, — à supposer que ce Laurent de Rome ait jamais

1 M. H. P., Chart. i, 158, cité par Savio ; Gli antichi vsscovi d'Italia, i, (1899) p. 386.

Savio note qu'un diplôme de Giseprandus du 6 juin 945 ignore Marcianu? et ne cite, comme patrons de Tortone, que Laurent et Innocentius : ad siistentalioneyn et utilitatetn canonicornni in ecclesia s. Laurentii simulqiie Iiwoceniii Deo fartiulantium [Bottazzi : Monutnenti inediti, p. 1. — Cf. Savio : Gli antichi vescovi d'Italia, i, 379 n. 1]. — A la fin du x^ siècle, Lambert semble avoir possédé quelques terres près Tortone : cf. ses diplômes IV et VII fScbiaparelli ^^: I Diplomi di Guido e di Laniberto Roma, 1906, 79-89J.

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