‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 4)Chapitre 71 sur 108 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

TRADITIONS DE TUSCIE {VIA AURELIA) LES SAINTS TORPES, PAULIN, AMSANUS, SECUNDIANUS, MARCIANUS

La Via Aurélia, commencée peut-être par le censeur C. Aurelius Gotta (242 av. J.-C), partait du Janicule, gagnait la mer et longeait la côte tyrrhénienne par Gività-Vecchia et Pise. Elle fut, deux siècles plus tard, prolongée jusqu'à Gènes. Plus tard entin, Marc-Aurèle donna à cette grande voie un nouvel accès à Rome, du côté du Vatican. Suivons-la en revenant de Gênes à Rome. A Pise^ à Lucques, à Sienne, à Gività-Vecchia et à Bracciano, nous trouverons des légendes parentes des légendes romaines.

En ce temps ^ là, comme Néron était le maître de toutes les provinces (?) et avait restauré en V honneur de son nom la

»B. H. L., 8037 ]17 mai, 7J.

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ville de Plsc, en Tuscie, cl emheUl les ornemerUs du priUoira et le palais de TessellœÇ/?), ridée lui vint, à lui et aux siens, de construire un temple ou les dieux seraient adorés cJiaque jour. Ils trouvèrent le temple qui est à Ventrée de la porte Latine, à la tête du pont de l'Ausaris, et V ornèrent de tables de marbre rayées, et y dressèrent une statue de Diane, d'or pur et de perles, pour qu^on r adorât chaque jour : la statue était d'une grandeur étonnante, les traits, les yeux semblaient vivants ; et, sur V ordre de Néron, on la fixa sur le devant (? in vultu templi), en grande pompe. Un banquet joyeux célébra la dédicace du temple, et chaque jour les prêtres ne cessaient d'ij célébrer les offices. Mais V empereur ne s* en tint pas là : il imagina de fabriquer un ciel et nul nosa le contredire. On fit donc au ciel d'airain, dressé (?) sur 90 colonnes de marbre à une hauteur de cent pieds et percé d'une (multitude) de petits trous. Ses (ministri) serviteurs firent tomber par là de l'eau sur la terre : il semblait cjue ce fut de la pluie ; et Narzius, gardien du lieu {? loci servatorj, s'écria : « Que tout le monde confesse la grandeur infinie du nom de Diane : c'est en son honneur que Néron fait ces prodiges. » Il y avait aussi une machine qui imitait le soleil : Néron faisait allumer des lampes le matin et les faisait éteindre le soir ; le soir, à la onzième heure, il accrochait aussi dans la machine qui reproduisait la lune, un grand miroir très clair, orné de pierres précieuses. Mais, une fois, le miroir tomba, et nul n'en trouva les morceaux. De même, comme il faisait passer un quadrige sur le ciel, afin d'imiter le tonnerre, Dieu envoya un grand vent, le quadrige fut jeté au fleuve, le cocher fut décapité et disparut. — Or, un jour, que l'empereur siégeait à son tribunal et proclamait la grandeur de Diane, mère des dieux, Torpes l'arrêta: il faisait partie de son ofQcium, mais l'Esprit-Saint le remplissait, a II n'y a qu^wi Dieu, dit-il ; j'appartiens à la même famille que tes fidèles (fidèles tui) martyrisés à Rome : je les ai vus couronnés par la main des anges et recevoir la vie éteiiielle, » — « Quel est l'ordre de ta conscience qui te fait protester ainsi? » — « Une conscience honnête retire du mal, appelle à la vie; et puis, V Esprit-Saint souffle ou il veut. Tout ce que tu fais voir n'est qu'une fiction ; ton tonnerre est dans le fleuve; j'adore le Dieu vivant qui, seul, a fait les grands luminaires du ciel ». Mais lorsqu'il sort du palais, menacé par Néron, Torpes réfléchit qu^il na pas

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le baptême du salut; comme il sait quily «, dans la montagne, un prêtre Antoine, lequel s'y cache, il sort de la ville, au milieu de la nuit, par la porte de Lucques (? porta lucana) et, par le côté de V amphithéâtre, il va, il monte peu à peu, en criant: (C Antoine, père saint, ou es-tu? )> — « Qui estu, » répond Antoine de son oratoire. — € Je suis Torpes, ton esclave. » — a Malheur à moi, car tu es de /'officium. » — « N^aie pas peur ; laisse-moi embrasser tes mains, prie pour moi ; je veux adorer le Christ, mais je ne suis pas baptisé : baptise-moi. » — a Au nom de mon Seigneur Jésus-Christ, je te baptise », répond Antoine ; et ils descendent au pied de la montagne, à l'endroit ou ils trouvent de Veau vive, du côté de la storia leonum {??) ; Antoine bénit Veau, arrose V officier du baptême du salut et^ après avoir fait le signe du Christ, il lui dit adieu, l'embrasse en pleurant, disant : « Que l'ange du Seigneur t'accompagne ! » — Jorpes revient cette même nuit. Tout d'un coup, il entend qu'on lui parle, il se retourne et voit un ange resplendissant de lumière. « IS^'aie pas peur, dit l'ange : Dieu t'a couronné cette nuit par sa main ; n'aie pas peur des menaces de tes ennemis : je suis avec toi. Dans toute la ville, il n'a pas été trouvé un autre homme que toi qui, pour le Christ, consentît à recevoir un soufflet. Sois fort dans la vérité! Je sais cjue tu seras avec nous, dans le paradis, avec la multitude des anges ; quant à ton corps, je le transporterai dans une autre province. » — Et Torpes se relève; il remercie le Seigneur qui lui a donné son ange et ([ui l'a choisi, lui seul, Torpes, pour lui donner la foi (me solurn clegisti in hac civitate contidere in te).

Rentré par la porte de pierre, il va au forum ou siège Néron. L'empereur le confie à l'un de ses conseillers et parents : le saint leur a annoncé qu'ils mourront avec Diane, la mère des dieux ; puis Néron a hâte d^ aller à Rome où les saints subissent d'atroces tourments. Et Torpes est mis en prison ; et Satellicus ordonne que les bêtes restent trois jours sans nourriture. Le troisième jour, Torpes comparaît. « Sacrifie, lui dit Satellicus ; et tu conserveras tes honneurs (? antecedct te honortuus). » Torpes refuse ; Une veut pas renier l'ange qu'il a vu. On le frappe ; on l'attache à la colonne Habietina, son sang coule comme l'eau d'une fontaine. Mais le saint lève les yeux au ciel, il prie Dieu de le venger ; et la colonne tombe, tue cinquante impies, dont Satellicus. I^es ministrî furieux

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mettent Torpcs sur' la roue^ et Silvinus, fils de Satellicus, grince les dents de rage. Il est vrai que le peuple mécontent s'agite : l'on se hâte de conduire le martyr à V amphithéâtre . Un signe de croix tue net le premier lion qu'on lâche sur lui ; le léopard qui vient après, courbe la tête et baise les pieds du saint. Ce que voyant, le conseiller de V empereur Evellius se convertit et s'enfuit à Rome, oh il est décapité le cinq des kalendes de mai. Lorsqu'il est conduit sous le ciel d'airain, Torpes, levant les yeux au ciel, prie Dieu de tout fracasser par son ange ; aussitôt un orage éclate, le tonnerre retentit, le ciel s'écroule ainsi que vingt'Ciuatre colonnes, tuant une multitude de païens, et jetant le doute au cœur de beaucoup d'idolâtres. Silvinus ordonne qu!on en finisse^ quon le décapite. Torpes est conduit à la porte de Rome, il passe devant la maison de son ami Andronicus, qu'il prie d'ensevelir son corps et qu'il exhorte à croire en Dieu. Mais les ministri empêchent Andronicus de venir : il fallait que s'accomplît la parole de l'ange, je transporterai ton corps dans une autre province. Le cortège franchit la porte Circensis ; il monte dans une petite barque oit les soldats tiennent le martyr de peur qiiil ne se jette dans le fleuve ; Silvinus avait donné ordre qu'on le décapitât en pleine mer afin qu'il ne pût ressusciter : car le Dieu des chrétiens faisait beaucoup de miracles. Puis un homme était accouru qui avait dit aux gardiens : « Décapitez-le sur terre, au bord de la mer y). En effet, lorsqu'ils furent arrivés (in graduni Arnensem (??) à l'embouchure de l'Arno., ils franchirent la rive du fleuve ; Torpes dit : « Reçois mon esprit », et, ayant levé les yeux au ciel, il fut décapité. Les ministri mirent le corps, avec un chien et un coq, dans une petite barque hors d'usage qu'ils trouvèrent là et, lorsqu'ils l'eurent perdue de vue, ils s'en allèrent. Mais l'ange survint, qui la conduisit au port de Sinus (en Espagne) : le chien était là pour veiller {sur les reliques), le coq pour les indiquer {aux chrétiens). La sénatrice Celernna, que Vange réveille, et à quiil promet le succès de toutes les prières quelle adressera à Dieu, réunit, en effet, une multitude de prêtres et un peuple innombrable : jeûnant, en grande pompe, ils vont au bord de la mer et ne trouvent rien. Celerina lève les yeux au ciel, et prie. Alors le coq chante ; au flanc d'un rocher on trouve la barque, le corps, le coq et le chien ; on enveloppe le corps dans des linges et on le porte à Sinus oh il est enseveli.

A ce moment le coq et le chien disparaissent. Or, Celerina régnait sur la moitié de f Espagne ; elle éleva au saint une église magnifique^ avec de superbes grilles (cancelli), où beaucoup de malades et de possédés furent guéris; et elle laissa à réglise beaucoup d'argent. — Quinze ans aprèSy on apprit que Néron était mort : ce qui remplit de j'oie toutes les provinces, car toutes croyaient en Je sus- Christ, Cest alors qu'arriva à Sinus un membre de son officium, Artemius ; il demanda le nom du saint qui y était vénéré aux habitants de tendroit fcommanentes loci illius) et conta quil avait pris part à son supplice. Sur la demande qu*on lui adressa, il dicta les gestes de Torpes^ et dit comment il avait souffert. Le jour de sa fête est le trois des kalendes de mai. [Tous ceux qui rinvoquent en mer sont sauvés.)

Torpes est peu connu : si Adon % si Flodoard * résument ses gestes, on cherche vainement son nom dans le férial hiéronymien, aussi bien que dans le calendrier populaire. Aucun texte ne peut éclairer notre enquête.

Torpes est un martyr, ou du moins un saint vénéré à Pise : nos gestes l'attestent par eux-mêmes. Pise était un centre maritime important ^ : de là le trait qui les termine, au moins dans certains manuscrits.

11 me semble très probable qu'ils sont nés, comme les gestes d'Hedestus, autour des ruines d'une villa impériale. Tous les épisodes qui les composent ne l'indiquent-ils pas? C'est Torpes qui, pour punir l'impiété de Néron et glorifier le Seigneur, avait jeté à terre ces ruines mystérieuses qu'on voyait dans la campagne.

Il est, du moins, certain que les gestes sont apparentés aux gestes d'Alexandre de Baccano, lesquels, on s'en souvient, sont parents d'Hedestus, où Néron apparaît aussi bien que dans Torpes. Voici les points de contact des légendes : 1. Nécessité du baptême de l'eau pour être sauvé; 2. Le baptême est conféré au nom du Christ; 3. L'auteur connaît les gestes des Apôtres [ici, physionomie de magicien de Néron] ; 4. Souci d'authentifier Thistoire, en la rattachant, ici et là, à un

■^ Auguste établit une colonie à Pise [Pline, m, 5, 50]. On ne sait rien sur Pise au temps de Néron [C. I. L., xi, 1, p. 273].

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personnage acteur du drame ; 5. Insistance sur l'action souveraine do la grâce ; 6. Conversion d'un notable païen (11erculanus, Evellius) ; 7. Tremblement de terre; 8. Echo des controverses touchant la fuite fAnloine se cache dans Ja montagne] ; 9. Le peuple est favorable aux martyrs.

Ces rapports s'expliquent-ils par une action littéraire s'exerçant à une époque postérieure à la rédaction d^ Alexandre ; ou bien les textes sont-ils à peu près contemporains? Ici encore, on peut pencher pour la seconde hypothèse : elle paraît rendre compte sans difficulté de deux traits communs à Torpes et à deux gestes, eux-mêmes parents à' Alexandre : comme dans Donat, un ermite est mêlé à l'histoire de Torpes | ici, Antoine ; là, HilarinJ ; comme dans Erasme^ le saint prie Dieu de le venger * et d'exaucer ceux qui le prieront en son nom. — Je croirais volontiers, néanmoins, que Torpes remonte à la seconde moitié du vi*" siècle : l'absorption de tous les dieux païens par Diane, mère des dieux, l'emploi des i^vm^s fidèles [% 2], honor [§ 6], comnianentes loci [§ 10], enfin l'idée qu'a le rédacteur de faire organiser par Néron un service religieux quotidien sur le modèle du culte chrétien, tout cela me parait déceler une époque un peu plus récente que celle d'Alexandre de Baccano. Pise accueillit sans déplaisir, semble-t-il, la restauration impériale ^ ; elle parait avoir été assez prospère à la fin du vi^ et au début du vii^ siècle '. C'est peut-être de ce moment que date notre version des gestes.

Je crois qu'il y a rapport entre la translation du martyr en Espagne où l'enterre cette reine inconnue qui s'appelle Celerina et l'imitation des gestes de saint Vincent que trahit la légende '\ L'auteur connaissait l'histoire de saint Vincent : de là l'intérêt qu'il témoigne à l'Espagne.

^ Dans les gestes pseudo-ambrosiens de Gervais et Protais, le martyr rappelle l'exemple de Jésus qui priait pour ses bourreaux.

2 Pise ouvre ses portes à Narses, sans faire résistance [Hartmann, i, 339].

3 Sur l'importance que S. Grégoire attache à son appui, cf. Ep. xiii, 33 [P, L., 77, 1284]. — Papebroch pense que les gestes de Torpes faisaient parlie de la collection martyrologique de Ceraunius de Paris. C'est fort possible ; mais la raison qu'il apporte ne me paraît pas suffisante [17 mai, 5, § 1]. Pour lui aussi, du reste, le texte date du vi» ou du vii^ siècle. — Nous ne savons pas au juste de quand date l'appellation de S. Tropez en Provence : elle dérive sans doute d'un établissement pisan en ces parages à une époque postérieure.

* N'est-ce pas de Vincent que vient l'idée d'avoir donné pour compagnons au martyr, un coq et un chien, bêtes que l'on mettait dans lé sac des

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