RESTITUTA DE SORA
Seigneur qui a prédestiné Restituta, selon la signification de son nom [secundum nominis sui elliiinologiani], à sauver les habitants de Sor a ! .., La nouvelle de la guérison de Cyrille parvient au consul de la cité, V inique Agacius. Il veut épouser Restituta, bien qu'elle soit réponse du Christ^ et sa servante. Restituta refuse, confesse sa foi et est torturée. Mais Vange la visite, et le pieux créateur et rédempteur du genre humain Ipius conditor et redemptor huinani generis] vient dans sa prison lui apporter sa récompense et souper avec elle : que nul n^en doute. Les ministres d'iniquité tombent à ses pieds et sont baptisés par le prêtre Cyrille au nom du Père y et du Fils et du Saint-Esprit ; ils étaient au nombre de trente-neuf. On les conduit donc hors des murs au lieu qui est ditFoTus(?)près d'un très ancien temple, et ils y sont décapités. Au temps de la paix ^ on purifie cet endroit \impur~\^ et on y consacre un temple du Seigneur en Vhonneur de sa mère sainte Marie et de saint Pierre apôtre. Les ministri qui les ont mis à mort deviennent aveugles^ et, dans leur détresse, ils implorent Restituta : elle les guérit et les convertit. Agacius la fait comparaître encore^ il lui offre le mariage, il la somme de sacrifier : mais en vain : a lu ri es que cendre et pourriture et ver de tombeau, lui dit-elle ; je ne veux pas de toi pour époux, je n'adorerai pas tes dieux ! » Décapitée près du fleuve Camellus, elle est ensevelie à côté de l'église du bienheureux Jean-Baptiste, au point où, plus tard, une église fut construite en son homieur, (Dieu) y opère beaucoup de miracles, aussi bien que partout où une église est placée sous son nom. — Sept jours après sa mort, elle apparut au vénérable Amasius, évéque de cette cité de Sora: il retrouva la tête de la sainte,
Restituta est inconnue du férial hiéronymien, du calendrier populaire et d'Adon : la seule Restituta que signale le premier de ces textes [18. 5 Kal. ian.] est la célèbre martyre africaine. C'est celle-ci, peut-être, qui fut vénérée à Sora comme elle l'était à Naples \ et qui, à la longue, fut considérée comme martyre de Sora. L'histoire de Sora est malheureusement peu connue : nous savons seulement que, à l'aube du vni® siècle, elle fut prise par Gisulf de Bénévent*.
' B. H. L., 7190 [17 mai, 20].
2 Paul Diacre, vi, 27. [Waitz. p. 174].
2iG TFtADITIONS ])R CAMPANlIî
La légende de Restituta et des guérisons merveilleuses qu'elle opère a été suggérée certainement — le rédacteur le laisse voir — par le nom de la sainte, secundum norninis... ethimologiàm. Et ce souci du sens étymologique des noms nous fait souvenir d'Abundius * et de Gaudentius 2. — Les offres des prétendants à la sainte sont un souvenir à* Agnès. — Les termes redemptor et conditor.., sont peut-être inspirés par Consta7itius. — Les livres canoniques de Tobit et de Ilabacuc sont manifestement connus de l'auteur.
La légende présente encore certains traits, quelquefois très rares, qu'on retrouve dans les textes du vu® siècle. Ici comme dans Firmina ', le persécuteur veut se faire épouser par la sainte ; et sans doute le dîner que Restituta partage avec le Christ n'est-il pas sans rapport avec le dîner qu'Olympiades offrait à Firmina, et que Firmina refuse : celui-ci aura suggéré celui-là, à moins que ce soit l'inverse, ou que tous deux aient été imaginés par la même cervelle. — Les événements sont censés se passer au temps d'Aurélien, comme dans /r«?w6''e et Secu7idus. — Les constructions d'églises sont mentionnées ici, aussi bien que dans Gaudentius^ Abundius, Eutychius... — L'apparition du diable et la victoire de la sainte armée du signe de croix ont été empruntées sans doute à Julienne ^. — C'est de Lucie Geminien ^ que viennent sans doute la translation miraculeuse à travers les airs, la mention duLatran, la visite que le Sauveur rend à sa martyre.
Restituta, enfin, est apparenté à la légende (ÏAmasius : les
1 Cf. supra, p. 67-68.
2 Cf. supra, p. 169. Je note aussi, dans Gaudentius, une fontaine sacrée.
3 Cf. supra, p. 129.
*■ Cf. supra, G. M. R., v.
s Cf. G. M. R., V. — Il est possible que le texte qu'on a résumé ne soit pas identique au texte du vu® siècle que dénoncent les points de contact dont on a parlé. Le passage sur l'archange Gabriel a peut-être été écrit à une époque plus tardive, lorsque s'épanouissait le culte du Monte Gargano *. — Noter que i^îVmtna rappelle aussi Lucie-Géminien. — On a signalé trois autres textes : l'un est abrégé, divisé en trois leçons, qu'on trouve dans le bréviaire ca()ouau de 1489; un autre, distribué en douze leçons, est attribué à l'évêque Joîinellus l27 mai, 656, § 7]; le troisième, enfin, est très probablement l'œuvre du moine Grégoire, plus tard évêque de Terracine, qui vivait à la fin du xi^ et au début du xu^ siècle ; il raconte que Restituta est décapitée en compagnie de Cyrille et de deux autres chrétiens ; il ajoute surtout au récit de la passion un liber miraculorum [27 mai, 664 ou 658. — Cf. CaC. Paris, m, 254, n. 3].
* Noter cependant que Michel apparaît dans Alexandre de Baccanoel que le culte du Moule Gargano remonte au vii^ siècle, aemble-t-il.
AMASIUS DE SORA 247
deux saints ont môme attache topo^^ra[)liique, Sora ; ici et là apparaissent des périphrases analogues : conditor et redemptor miindi \I(estituta\, Salvator miindi [Amasliis] ; le même terme higiter ; Amasias, enfin, est expressément cite' par Restituta. Et les textes ne foisonnent pas qui connaissent Amasius !
Amasius^ prêtre du Sauveur du monde [Salvatoris mundi sacerdos], était très instruit dans les dogmes salutaires de la foi : il brillait comme une lumière [dans U Eglise), Aussi désirait-il voir les lieux vénérables [où son Maître avait vécu) afin d'instruire ceux qui ignoraient la foi catholique'. V hérésie arienne avait grandement souillé la Syrie, et la Libye et toutes les provinces, et même, un peu, l'Italie, tant que n^ avaient pas paru les très fameux docteurs Hilaire, Augustin, Ambroise et les autres orthodoxes. Mais racontons comment saint Ama~ sius même guérit un paralytique. Il arrive, chemin faisant, à la ville quon appelle Sora : la veuve qui V accueille a un fils malade; il le guérit. Au bruit du miracle, les habitants accourent : ils demandent continuellement [iugiter] à être instruits dans la foi orthodoxe. Amasius se rend à leurs prières ; Urbain, diacre de Vévêque de Teano, se joint à lui, et le fait élire évêque de Teano lorsque m.eurt révêc/ue [qui occupait d'abord cette dignité). Avec l'aide des citoyens de la ville, Amasius construit un portique à colonnes et un cimetière, oli, à sa mort, on V ensevelit en paix. De longues années après, les habitants de Sora qui, d'abord, avaient embrassé les erreurs de rhérésie, mais qui étaient revenus à la foi catholique, — je veux dire : leurs descendants — se ressouvinrent dumiracle qu avait opéré et de la doctrine qu avait prêchée Amasius : ils construisirent une basilique en son honneur, oii pendant de longues années se manifesta la vénération qu'il inspirait ; Vévêque s'y rendait le jour de la fête anniversaire [in amasii
1 B. H. L., 354 [fit*. Casiiiensis, m, fl. 3661.
TUAf)ITIONS I)K CAMPANIE
[solepnit<il(»] ; ci les Jiommes pieux y venaûml des pays (Hoiyni's^ apportant leurs offrandes, rendant yrdces au Dieu Père, et FiLs\ et Ksprit-Saintj à qui honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen.
Gestes de
Paris de
Teaaum ^
Ce texte est apparenté à Restituta pour les raisons qu'on a dites ; et je crois qu'elles permettent de le dater jusqu'à nouvel ordre du même temps que Restituta et de l'attribuer au même auteur. Peut-être l'intérêt qu'il témoigne à la lutte contre l'arianisme témoigne-t-il qu'il est contemporain de l'époque lombarde et révêle-t-il un incident inconnu de la conquête.
Amasius est encore mentionné dans un autre récit *, qui prétend également raconter son histoire [B]. Voici quels traits le caractérisent : 1. La persécution arienne chasse le saint d'Orient en Italie ; 2. C'est le pape Jules, romanœ sedis antisteSy qui l'envoie prêcher hors de Rome, au temps de Constance, successeur de Constantin ; 3. Le prédécesseur d'Amasius est nommé, c'est Paris ; 4. Jules consacre Amasius, cornu... gr alise salutaris super caput eius effundens.
Or, Paris de Teanum nous est connu par un texte légendaire dont voici l'analyse.
Comme le monde romain était encore la proie de Vidolatriey Paris ^ prêtre du Seigneur [sacerdos Domini], athénien d'origine, vint d'Orient en Italie, et arriva dans cette ville de Campanie ciuon appelle Teanum : il avait été le compagnon de Libanius et de Basile le Grand \à Athèîies?], Or^ Teanum était la proie de t idolâtrie ; on y adorait surtout un dragon, — ce que le vulgaire appelle un boa [boam] ; — il habitait une source profonde à côté de la porte [subterior] inférieure de la cité ; on lui avait élevé un autel, on l'y Jiourrissait religieusement. Mais Dieu a pitié des habitants ; il leur envoie Paris, qui trouve à la fontaine^ portant la nourriture du dieu, la fille du praeses Simpronius , Tranquillina. Il apprend ce ([ui va se passer ; et, fort de sa prière., lorsqii arrive le dragon, il touche la tête du monstre avec le bdton [virgaj qui est [appui de sa marche et le signe de sa force [quam levandi laboris et regiminis causa gestabat]. Le dragon s'endort, Paris le dé-
1 B. H. L., 355 [23 janvier 484 ou 98].
2 B. II. L., 6466 [5 août 73J.
PARIS DE TEANUM 249
pouille de son pouvoir et le jette dans le fleuve Saon. On le traîne devant le praeses : telle est bien lingratitude des hommes! Mais il soutient intrépidement la cause de Dieu, créateur de toutes choses ; il domptCy sans combattre, un ours et un lion gigantesques. Les citogens tombent à ses pieds : il les convertit, il les baptise, il les confirme en les faisant par^ ticiper au corps et au sang du Seigneur [dominici corporis et sanguinis eos participio solidavit]. Après avoir été élu évêque par Silvestre, qui habite le mont Siracte, il ordonne des prêtres et fait diacre le bienheureux Urbain, son troisième successeur ; il détruit les temples des idoles et les bois sacrés, se fait construire un ciinetière par les fidèles après ciue le Saint-Esprit lui a annoncé sa fin, et meurt, et est enseveli le jour des nones du mois d'août. On élève une église sur son tombeau et une basilique près de la source du dragon; ses bienfaits s'g multiplient, grâce au concours de Notre Seigneur Jêsus-Chîist à qui honneur unique, et unique empire avec le Père et l* Esprit-Saint.
Longtemps après V église tombe en ruines et est envahie par l'herbe. Mais les miracles la révèlent aux habitants du pags. Deux paralgtiques, Guiscard et Eustadia...^ et beaucoup d'autres sont guéris.
Il semble que ce texte soit parallèle à la version de Restituta qui est attribuée à Grégoire de Terracine : ici et là, un récit de miracles est ajouté à une vie de saint ; et la légende d'Amasius A est parente à la fois de Restiluta et de Paris.
Voici les traits qui rapprochent Paris d'Amasius A et de Kestituta; 1. Le mot sacerdos [prêtre]; 2. La mention des grands personnages mêlés à l'histoire chrétienne, ici Hilaire, Augustin, Ambroise, là Basile et Libanius ; 3. La construction d'un cimetière et d'une église.
Voici les traits qui rapprochent Paris d'Amasius B : 1. Le personnage de Paris ; 2. L'origine orientale du saint; 3. L'introduction dans son histoire d'un pape romain ; 4. L'utilisation du Liber Pontificalis : Amasius y puise ce qu'il dit de Jules et des Ariens et de Constance *, Pains lui emprunte Silvestre^ le mont Siractis [Siraptis, Soracte] et l'histoire du
' L. P., 1, 205. « Hic multas tribulationes et exilio fuit mensibus X. »
dragon*; 5. Paris whoi Amasius sans le nommer: si le rédacteur voit dans Urbain le troisième successeur de Paris, c'est qu'il sait quel est le second, Amasius.
Je remarque que le calendrier populaire, au dfibut du vu® siècle, rappelle que le pape Jules eut à souffrir de l'arien Constance :
Via Aurélia, Julii pap^e et confessoris sub Constantio ariano '.
Le pape Jules est cité dans Victorin-Séverin parmi les grands papes.
On se souvenait donc, au vii% de ses démêlés avec les ariens : c'est peut-ôtre de ce temps que datent la légende de Paris et la version B des gestes à Amasius, Paris connaît ces démêlés ; et Amasius B est parent de Paris. Comme il arrive d'ordinaire, la légende d'Amasius s'est donc exprimée à la môme époque sous deux formes distinctes.
L'auteur à' Amasius B et de Paris, un même personnage sans doute, a peut-être emprunté aux gestes des douze Syriens l'idée défaire venir d'Orient ses héros. Peut-être s'estil souvenu des moines grecs chassés en Occident par la persécution des empereurs monothélites : l'histoire de Maxime de Chrysopolis est fameuse.
Il s'inspire manifestement des mythes de Thésée ou de Persée.
Il aimait les réflexions morales : soient... nociva, dit-il,... majori reverentia excoli quanto contigit ca ah hominibus plus timeri ; ou encore : soient perversi homines pro bonis mala rependere, \\ connaissait peut-être les gestes de Donat d'Euria : l'histoire du dragon de Paris est calquée sur celle du dragon de Donat plutôt encore, je crois, que sur le fameux épisode des gestes de Silvestre ^ — Il peut sembler surprenant de lui voir citer Libanius et saint Basile. Mais l'auteur de Cassien de lodi faisait de même, et l'on va constater des faits analogues à la même époque et dans le même pays.
1 L. P., 1, 170. « Hic exilio fuit ia monte Siracten,... cuius (Gonstantiai) persecutionem primo fugiens exilio fuisse cognoscitur. »
2 12 avril, P. L., 123, 153-154, — Noter que Donat d'Arezzo va aussi se faire sacrer à Rome par le pape Jules; Donat a peut-être été retouché au début du vii^ siècle [cf. supra, p. 169].
3 Cf. Mgr Duchesne, L. P., i, p. cix. Peut-être aussi y a-t-il à l'origine de l'épisode le souvenir d'un culte païen aaimal.