‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 4)Chapitre 83 sur 108 · ANATOLIE ET VICTOIRE · texte numérisé non relu

ANATOLIE ET VICTOIRE

Anatolie et Victoire sont deux saintes vénérées en Sabine, que le fériai liiéronymien nous fait connaître, au VI des ides de juillet * :

Ë : safini anatholiêe victoriœ .

B: IN SAUINIS, anatoliss uictorii,

W : In sauinis anatholiœ ulcturide.

Cette localisation des saintes rend assez bien compte de la topographie légendaire : le territorlum Torense est sans doute Tiora, au diocèse de Rieti ; le territorium Tribulanum est cer~ tainement Trebula Mutuesca ^. Nous avons, enfin, un récit ^ suivant lequel les corps auraient été portés à Subiaco, au Sagro Speco de Saint Benoit, puis découverts au temps de Benoît VIÏ (974-983) et de l'évêque de Rieti, Anastase. Tous ces documents convergent : la racine de la légende est certainement un culte sabin.

Mais il est plus délicat d'en retracer la genèse. Dans la basilique de Sant, Apollinare Nuovo, à Ravenne, Anatolie et Victoire sont représentées côte à côte, à gauche : comme ces mosaïques datent du vi® siècle ^, c'est un indice que nos saintes étaient dès lors l'objet d'une considération particulière.

A la fin du vii^ siècle, saint Aldhelme ^ raconte leur histoire dans son double Eloge de la Virginité : on la lisait à l'église le jour de leur lète. Il fait d'elles deux sœurs, dans le poème, non dans l'ouvrage en prose. Victoire, recherchée par Eugène, chasse un dragon malfaisant, du territorium trihnlanurn ; Anatolie, la fiancée d'Aurelius, guérit un démoniaqueje fils du consul, et délivre un Marse des enlacements d'un serpent qu'il poussait à la piquer. Toutes deux sont égorgées.

> P. 89, 10 juillet. — Cette date eet celle que donne F [9 juillet, 673, § 12]. Cf. infra.

2 Jung., p. 485. — C. I. L., ix, p. 463. — H y a aujonrd'tiui de ce côté un village qui s'appelle S. Auatolia [G. 1. L., ix, 433], — Noter que Concordius mentionne la civitas Tribulus.

3 B. H. L., 417 et 421 : 9 juillet 677 et 681.

* On sait que le texte d'Aguellus est assez équivoque, — Cf. Bayet : Recherches... p. 98, n. 1.

* De laude virg., 45 [P. L., 89, 279, B-280] et De laudibus virginitatis, 52 [P. L., 89, 151, C-1521. — L'édition reproduite par Migue [P. L., 89, 280, D], contient une faute de texte évidente. A deux reprises elle donne morsum au lieu de Marsum : c'est Marsum qu'exige le seos et la comparaison de ce passage avec le passage parallèle du De laudibus [P. L., 89, 152, Dj. — De même les LXK virgunculse [P. L., 89, 152, C], doivent être lues, sans doute, LX : cf. decies senas [P. L., 89, 280, B], — Cf. Eliwald : Aldhelma Gedicht de Virginitate [Gotna, 1904, progr.].

262 TUAUITIONS Dli VALÉUJE ET DU l'ICENUM

A la lin du ix", Adon et Flodoard racontent également la légende, mais en la modifiant davantage. Adon ' \H\ rattache les saintes au Picenum, lait torturer Anatolia par un certain Faustinianus et assure qu'elle convertit un Marse nommé Audax : c'était un charmeur de serpents qui devait la faire piquer par ses bêtes et qui avait été piqué par elles. En revanche, il retranche de l'histoire de Victoire l'épisode de Domitianus et du dragon. — Et Flodoard "^ [C], comme il arrive d'ordinaire, suit Adon.

Nous avons enfin, indépendamment du texte qui a été analysé [D], deux autres versions anonymes. La première ^ [EJ est assez longue : elle reflète curieusement les polémiques relatives à la fuite *, elle joue sur le nom de Victoire ^ elle supprime l'épisode du dragon, conserve l'épisode du Marse Audax, et reproduit l'histoire d'Anianus, tils de Diodore consularis : Anatolie chasse le démon qui le tourmentait. J'ajoute encore que cette version fait allusion au baptême par le sang ^ et présente Anatolie et Victoire comme deux sœurs de lait, collactaneœ.

La seconde version [F] est très courte '^ : elle raconte seulement l'histoire d'Anatholie, du fils de Diodore et d'Audax ; mais elle ajoute ce trait curieux :

Cor]pus vero Audacis Marsi marlyris, quoniam de Oriente fueraty uxor et filii tulerunt et navigaverunt : ferentes sua omnia et gesta quœ in iUo libello scripta sunt h. Anatholiœ virginis et in finem Audacis martyris. Amen,

J'imagine que ce dernier texte est la suite et la fin du texte que nous avons résumé, D : celui-ci ne nous disait pas ce que devenait Anatholie, celui-là ne nous souffle mot de Victoire. Or, il n'y a pas de doute que ces deux saintes ne soient associées par la légende — comme du reste par le férial : — nos

1 p. L., 123, 299-300 et 417-418 [9 juillet et 23 décembre], a ir, 17. — P. L., 135, 669-672.

5 « Temporibus Decii Gaesaris erant Romae sacratissimae Virgines Christi... » [9 juillet, 676 ou 677. B. H. L., 417].

^ a t'amulatum Ctiristo clandestinum exhibebant ;... melius discentes occulte religioni... insistere ;... Doli te ultro morti ingerere:... audierant uamque a sacerdotibus Christi... cwn perseculi vos fuerint... »

B « De uominia tui vocabulo te exhortor;... diabolum vincas ut proberis vera Victoria. »

6 « Id sanguine baptizatus *, § 20.

•! B. H. L., 418, 9 juillet, 672-673, §§ 8-12. « S. autem Anatolia cum esset in ieiuuiis et oratiouibus aitenuata... »

LE TEXTE d'ALDHELME 263

deux textes sont donc incomplets. Mais ils se complètent admirablement l'un l'autre. L'un et l'autre sont donc les deux parties d'un ensemble : les passionnaires ont démembré celte légende, comme ils démembrent les légendesde Sérapie-Sabine, de Potentienne-Praxède, etc. Les textes DF forment un même tout.

La comparaison du texte ainsi reconstitué avec le double récit d'Adhelmc confirme l'bypothèse ; c'est ce texte que lisait Aldhelme. Il connaissait un texte écrit, puisqu'il assure qu'on le lisait in piilpito ecclesiœ. Son récit, d'autre part, est tout à fait parallèle à celui de DF : il semble en faire le résumé, éliminant les détails accessoires 'et gardant les épisodes centraux ^. Voici un court passage où Ton saisit aisément son procédé (il s'agit de la sommation adressée par Victoire au dragon) :

Texte cf Aldhelme . Texte des gestes.

P. L., 89, 152, B. Analecta, il, 159, lignes 22-25, § 7.

« la Domine, inquit, Jesii Christi « In nomine Domini Nostri Jesu

DoQiini Nostri exi hinc, draco ue- Christi, exi ex hoc loco, draco nequissime et da honorem Dec, vade quissime, et da honorer,! Deo vivo ubi non habitant homines. » et vero et Jesu Ghristo, Filio eius, et

vade ubi non habitant homines nec pecora, nec ea quee ad hominem pertinent, ubi nec arator arat nex vox hominis personat. »

Il suit de là que DF, utilisé par Aldhelme [f 709], a été rédigé au plus tard dans la seconde moitié du vu® siècle environ. Je remarque, du reste, que le calendrier populaire connaît la légende =^ ; or, il a été composé au temps des Boniface [()08-615], et corrigé jusqu'au temps de Serge [701]; c'est encore au vii^ siècle que nous sommes ramenés *.

1 La vision de l'ange; l'intervention de Victoire auprès d'Anatolie ; le nom du pontifex Capitolii, le rôle du cornes templorum, le nom du père du possédé guéri par Anatolie.

^ Exil de deux vierges qui ne veulent pas se marier; avidité de leurs prétendants ; Victoire chasse le dragon, Anatolie sauve le hls du consul et le marie; oratoire dans l'antre de la bête où Victoire réunit des vierges.

3 9 juillet. « In civitate Tyriae (Thoree), Analoli* et Audacis ; 23 décembre, Victoriae martyris » P. L., 123, 163-164. 177-178.

* Oui sait 81 le pape Eugène I [654-657] n'a pas un rôle dans la genèse de la légende? C'est le successeur de Martin I, c'est l'homme du parti byzantin : il devait avoir de nombreux ennemis. L'un d'eux n'a-t-il pas voulu lui jouer un vilain tour en montrant un de sea ancêtres, le prétendant d'Anatolie,

2()4 TUADITIONS DE VALKUIE LT JjU l'ICKNUM

Mais quel est le rapport de l> et de K à 1) F? Eet B ignorent l'épisode du dragon; j'y noie, d'autre part, certains traits qui rappellent les gestes de l'époque ostrogothique : insistance touchant la spontanéité du martyre et la licéité de la fuite ; baptême par le sang. B dérive sans doute de E. — DF présente aussi des particularités qui semblent dénoncer le même temps : l'histoire du dragon ne serait-elle pas une réplique d'un passage fameux des gestes de Silvestre? le souci de marquer l'authenticité des gestes fait songer au décret pseudo-damasien. — Enfin dans DF et dans E je relève ces mensonges commis par Analolie afin d'éluder le mariage et de distribuer ses biens aux pauvres ; et surtout cet éloge de la virginité et cette horreur du mariage qui rappellent Nérée-Achillée^ Cécile, Calocère-Parthenius ^, et la trahison des sponsi qui rappelle Ru fine-Seconde et le vol des terres des vierges qui se retrouve dans Agathe^ et l'intervention de Victoire qui rappelle l'intervention de Darie, et le monastère de vierges qui fait souvenir de Sophie^ ou à' Anastasie romaine.

On peut donc penser que E et D F sont des versions remaniées et divergentes d'un texte de l'époque ostrogothique, ou plutôt de deux textes de cette époque différant eux-mêmes entre eux [l'un donnant, l'autre négligeant l'épisode du dragon]. :f Mais il est également possible que les traits qu'on a relevés" s'expliquent par influence littéraire ; que l'auteur de E, aussi bien que l'auteur de DF, ait lu les gestes romains. La question reparait : quel est le rapport de E à DF ?

11 est possible que E soit aussi antérieur à Aidhelme ; ici et là, je relève, dans les mêmes passages, l'emploi du verbe satagere ; et c'est peut-être dans E, où Anatolie et Victoire sont collactane-e, que Aidhelme a pris l'idée de les présenter comme sœurs, lorsqu'il écrivait son poème. Aidhelme aurait pris connaissance de E, après avoir écrit en prose le de laudibus, avant d'avoir écrit en vers le de laude ; et il l'aurait utilisé dans

soQs un jour fâcheux. Cf. la singulière histoire que content, sur un pape Eugène, les gestes des XII Syriens, supra, p. 66-67, 76. Bien que les noms d'Eugène et d*Anatolie soient antérieurs au vue siècle, ils semblent jouir de la vogue à ce moment. — La mention du bouclier de Miuerve, avec la tête de la Gorgone, vient sans doute û'Euplus C. Le Marse, quelque peu magicien, inspiré de même par des souvenirs d'auteurs classiques, se retrouve ailleurs.

1 On sait que l'héroïne de Galocère se nomme Anatolie. Cf. G. M. R. I, 185.

SKVÈRE DE VALÉRIE 265

celui-ci. K serait donc à peu près contemporain de DF ; et la divergence des deux versions serait une preuve qu'elles datent du temps où la légende était en pleine floraison, oii elle s'infléchissait diversement au gré des imaginations pieuses.

Il est donc possible que E et DF soient des versions remaniées de deux textes datant de Tépoque ostrogothique ; il est possible que ce soit deux textes rédigés pour la première fois au vir siècle. Je ne vois aucun fait qui exclue avec quasi certitude l'une ou l'autre de ces hypothèses. Mais j^'incline vers la seconde : la légende a la physionomie d'un centon ; puis, l'épisode du dragon et le jeu de mot sur le nom de Victoire font souvenir de Resiituta^ tandis que le rôle de Diane rappelle Torpès,

^j® Au temps de Maximien, la persécution sévissait contre les chrétiens. Dans une de ces vallées que le parler populaire appelle Interocrina, un chrétien pieux, de famille préfectorale [de génère prsefectorum], originaire de Ravenne^ et qui y avait été élevé, Severus, faisait d' abondantes aumônes ; il était, du reste^ très instruit dans les lettres divines que lui avait enseignées à S. Vitalis de Ravenne son maître Cornélius : tout jeune, il avait la sagesse d'un vieillard. Après avoir guéri un certain Euticius, qui depuis quatre ans était aveugle, Sévère alla à Rome, en pèlerinage, pour prier: revenu [au pags), il fut ordonné prêtre à V église Sainte-Marie d'Interocrina, et ses vertus le rendirent célèbre. Un jour quun père de famille, sur le point de mourir, lavait envogé chercher, il arriva trop tard : travaillant à sa vigne, il avait voulu finir ce quil avait commencé ; mais, par là vertu de ses

• B. H. L., 76S5 [Analecta, xi, 241-42, d'après le Codex Ambrosianus, B. 40, inf , fo 80"", du xii8 siècle. Cf. 15 février, 827, §1 et 2. — Muratori : lîer . /ta/. Ss., 1, 2, 563].

266 TRADITIONS DK VALÉRIE liT DU PICENUM

prirres^ le saint homme ressuscita le mort. Et le ressuscité raconte comment les diables C emmenaient en le brûlant, lorsqu'un ange les arrêta, disant: « 1 1 amenez-le ; te prêtre Sévère le pleure amèrement. » Il fit pénitence et mourut joyeusement ^ sept jours après, battes attention^ mes frères très aimès^ je vous en prie, à ce témoignage. — Lorsqu'il apprit ce qui s'était passéy Maximien fit arrêter Sévère, et, sans jugem,ent, le fit décapiter dans la vallée. Deux anges^ sous la forme de deux colombes, vinrent chercher son âme, et, après avoir fait sur son corps la figure de la croiXf ils la portèrent au ciel. Le corps fut enterré à côté de la très forte place d*Orvieto, et là Notre Seigneur Jésus-Christ accomplit beaucoup de prodiges jusquà ce jour pour l'amour de lui. Il a souffert le jour des kalendes de février, tandis que règne Notre Seigneur Jésus- Christ à qui honneur et gloire avec le Père et l' Esprit-Saint dans r infini des siècles et des siècles. Amen,

laterocreum ( Androdoco) est situé sur le territoire de Rieti ' : c'est la station de la voie Salaria où s'embranche la route d'Amiterne et d'Aternum.

Le signe de croix que les colombes font sur le corps du saint rappelle un trait tout à fait analogue ^ qui se rencontre dans les gestes de Lucie et Geminien.

Le récit du ressuscité nous fait souvenir à' Alexandre de Baccano et des textes que j'ai cités à ce proposa Voici le passage parallèle de Sévère :

Multi erant valde homines qui me per loca tenebrosa ducebant, ex quorum, ore ac manibus ignis valde exibat quem to- 1er are nullo modo poteram. Cumque per obscur a loca diutius ducerent, subito pulchr se visionis juvenis cum aliis sodalibus suis juvenibus nobis euntibus obviavit qui me irahentibus dixit : reducite illum quia Severus presbyter amarissime eum plangit. Suis enim lacrymis et intercessionibus suis Dominus ei vitam reddidit.

1 Jung., 485.

2 Comparer Lucie Geminien et Sévère. Lucie Geminien raconte : « et dum inde sancta lucia concite pertrausisset, ecce columba alba ut nix descendens de cœlo super caput geminiani tertio figuram crucis fecit » [Codex Palatinus 846, f*' 1271", i]. Et je lia dans Sévère : « venerunt duo angeli in specie duarum colnmbarura qui figuram crucis super corpus eius facientes ferebaot animani illius in cœluui * Mutatori : R. I. S., i, 2, 562-63.

3 Cf. supra, p. 2 et 9.

Page 1