‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 4)Chapitre 86 sur 108 · VICTORIN-SÉVERIN ET NÉRÉE · texte numérisé non relu

VICTORIN-SÉVERIN ET NÉRÉE

L'explication de cette légende, attestée au vu" siècle, par le calendrier populaire *, tient tout entière dans la comparaison du texte qu'on vient d'analyser avec deux autres textes de capitale importance.

Le premier de ces textes est un passage des gestes de Nérée et Achillée '. Leur amie, Flavie Domitille, est soutenue dans la foi et maintenue dans l'horreur du mariage, après leur mort, par Eutyces, Victorinus et Maro, trois amis d'Auspicius qui les a ensevelis. Aurelianus voulait épouser Domitille : il sévit donc contre les trois saints ^

Quasi servos per sua prœdia singulos divisit, Eutycen in sexto decimo ah (Jrbe lia N ornent ana ; Victorimim vero in sexagcsimo^ Maronem vero in centesimo trigesimo in eadem Salaria via : jussitque eos in terram fodere per totum diem, ad vesperum vero cantabrum manducare. Sed Deus omnipotens dédit eis gratiam in locis peregrinis. Nam Eutyces conductoris loci filiam a diabolo liberavit ; Victorinus auteni vicedominum loci paralyticum per très annos de lecto non surgentem fecit orando incolumem. Maro vero morbo hydro' pis laborantem procuratorem civitatis Septempedœ liberavit. Interea facientes sermonem ad populum docuerunt multos Christo credere et facti presbyteri populum credenlium ampliavere. Tune diabolus replevit ira nientem Aureliani et misit qui vario génère pœnarum interficeret eos. Nam Eutycen inmedia via diu caedi iussit quamdiu spiritum exhalaret : cuius corpus rapuit populus Christianorum et cum honore

* 8 janvier. « Neapoli, Severioi confessoris Viciorini fratris » ; et 5 septembre. « Romee, Victorini martyris fratri» Severiai, qui post miraoi pœQitudiuem Amiternae urbis episcopus et martyr factus est » [P. L., 123, 145 146, et 167-168].

2 12 mai, 6. — Cf. G. M. R., i, 251.

3 12 mai, 11, G, § 19. — 12, A, § 20.

272 TRAniTIONS DE VALKRIK KT DU PICENUM

macjno scpullo in CJirisli nomine super enrn hasilicam fahricdvll. VictoriHum vero apud eurn loi ara qui CotUlas appellatur, uhl puientes aquœ émanant et sulpliureœ, in ipsis capiic deorsum per horas très teneri iussit et iterum suspendi. Hoc triduum pro nomine Christi passus Victorinus mifjravit ad Dominum. Jussit autem Aurelianus corpus eius non sepeliri. Et cum una die apud Cotilias jacuisset, venerunt Amiterncnses populi christianiet rapuerunt eian et in suum territorium transtulerunt atque ibi sepelierunt. Maronem vero...y (qui) immanissimam petram quam vix ad trochleam septuayinta homines pensare potuissent... quasi levés paleas poriavil.., per duo miliaria sanus et in eo loco posuit in que orare consueverat(et omnis provinciœ populum haptizavit), consularis.,. accepta ab Aureliano potestate inte.rjecit.., Populi autem excavaverunt petram quam humeris portaverat et ibi sepelierunt eum et ecclesiam Christi fabricaverunt in nomine eius, in qua prœstantur bénéficia Domini ad gloriam nominis sui usque in hodiernum diem.

Certaines données sont communes aux deux textes ; non certaines autres.

Les deux textes attestent d'un commun accord qu'il y a à Amiterne un saint local appelé Victorinus ; — que ce Victorinus d'Aniiterne a subi un supplice de suspension, — que ce Victorinus d'Aniiterne est associé au saint de Septempeda (?).

La localisation de Victorin à Amiterne est confirmée par l'onomastique locale, par une inscription, et par le férial hiéronymien. Aujourd'hui, sur les ruines d'Amiterne s'élève un bourg, qui s'appelle San Vittorino \ On y conserve un vieux sarcophage, où sont inscrites les lignes suivantes.

IVBENTE DEO CHRISTO NOSTRO SANCrO MARTVRI VICTORINO QVODVVLDEVS EPIS DE SVO FECIT \

1 Achelis : Die Acta Nerei et Achillei, p. 46. — Le village date, semble-til, du xiie siècle. On vient d'y retrouver une catacombe [Nuovo Bulletino, 1903, 187].

2 G. I. L., IX, 4320. — Amiterne paraît avoir été très florissant sous l'empire. Cf. l'inscription vi, 1772, qui mentionne Vordo splendidissimus Amiteminx civitalis, les ruines retrouvées [Notizie... Scavi., 1880, 290, 350, 379 ; — 1891, 96, 321 et (:. I. L., ix, 4209] : les habitants étaient municipes [d'après Pauij- Wissowal.

viCTORiN d'amiterne 273

Maningoni remarque ranalogie de ces caractères avec les lettres dainasiennes ; pour de Uossi, ils dénoncent le iv" ou le v^ siècle.

l^e férial liiéronymien porte au 26 juillet la mention suivante ^ :

b]. VIIII k ag... rom victorini militaris aciani capitonis silvani...

B. UllII KL, AGS. IN AMIT (ER) NINA ciuitate milites octoginta très. AB URBE Romana. Uia salaria. Natl Uictorini,

W. VIIII KL. AG. In amiternina ciiii milites lxxx m ab urbe romana uia salutaria nat soi uictianni.

Ce texte confirme la localisation de Victorin à Amiterne. La mention des 83 soldats que donnent le Bernensis et le Wissemburgensis dérive évidemment d'une interprétation fautive de l'abréviation mil. lxxxiu : les mots ab urbe romana le prouvent sans contestation possible. — \J Epier nacensis ne contredit pas, autant qu'il semble, l'accord de tous ces témoignages : il indique que Rome est le lieu où l'on vénère le groupe des martyrs auquel appartient Victoiin; mais parla il prouve seulement que Victorinus fait partie d'un groupe de martyrs vénérés à Rome.

Le férial nous apprend en outre que Victorin est fêté le 24 juillet. Les gestes de Nérée ni ceux de Victorin ne donnent aucune date. Mais le calendrier populaire, qui semble dépendre d'une version perdue des gestes de Victorin *, place son anniversaire au 5 septembre. Peut-être y a-t-il eu deux Victorin ; peut-être une des deux dates se rapporte-t-elle à la depositio., l'autre à l'ordination épiscopale du saint. Pour le moment, nous ne pouvons, nous ne devons rien dire de plus.

Dans les textes, Victorinus a subi le supplice de la suspension. Mais les conditions du supplice sont assez différentes, ici et là ; ici, le supplice est volontaire, le saint se suspend à un arbre, et la longueur de la torture n'entraine pas la mort ; là le supplice est involontaire et il entraine la mort, les émanations sulfureuses des eaux de Cotilias * aspbyxiant le martyr.

2 a Nonis sept. Romae, Vicloriai martyris, fratris Severini, qui post miram poenitudinem Amiterna urbis episcopus et martyr factus est. » Cf. infra p. 275.

3 Les Aquas Cutilix^ près jRieti, avaient la vogue au temps des Flaviena |JuDg., p. 486].

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274 TRADITIONS DR VALERIB ET f)U fMCENUM

— Il n'y a pas lieu d'insister. Il est, au contraire, très intc^ressant (le remarquer que Victorin d'Amiterne est également associé par les deux textes à un saint vénéré à Septempoda.

Septempeda et Amiterne (S. Severino et S. Vittorino; ne communiquent pas aisément l'une avec l'autre. Ce n'est pas seulement qu'une centaine de kilomètres les sépare, à vol d'oiseau : c'est encore que le massif des Monts Sibillins dresse entre elles ses pics de 2.000 mètres et plus ; c'est surtout que l'une, S. Severino, appartient à la région des Marches, pays ouvert qui gravite autour d'Ancône, tandis que l'autre se cache au fond des Ahruzzes. Amiterne communiquait par une route avec la voie Salaria ; mais la voie Salaria utilisait, sur le versant adriatique, la vallée du Tronto, non la vallée de la Potenza ; et les prolongements de la Salaria atteignaient Fermo et Potenza, non San Severino ^ Il n'en est donc que plus remarquable de voir nos deux textes établir un lien entre Septempeda et Amiterne.

Il faut ajouter, du reste, que le compagnon de Victorin porte, ici et là, un nom différent, et qu'il n'est pas, ici et là, dans un rapport identique avec Septempeda. Selon les gestes de Victorin, son compagnon est son frère, Séverin, qui meurt à Septempeda, dont il est évoque ; selon les gestes de Nérée- Achillée, ce compagnon s'appelle Maron, il opère un miracle à Septempeda, mais il n'y meurt pas ; le Bernensis, d'accord sans doute avec la légende qui s'exprime dans ces gestes, place sa tombe in Monte Aureo ^ qu'on doit chercher peutêtre près de Cività Nova ^ — J'ajoute enfin que les anniversaires ne coïncident pas : celui de Maron est le 15 avril, celui de Séverin est fort indécis, les gestes de Victorin indiquant trois dates possibles, le 26 avril, le 1®^ mai, le la mai.

Ces divergences — plus apparentes peut-être que réelles — ne peuvent nous faire oublier les remarquables coïncidences

1 Cf. les sept itinéraires indiqués au G. I. L., ix, p. 479 : le quatrième va de Castrum Truentinum à Septempeda, par Ascoli et Fermo.

2 XVII. KL. MAI. PICINO INAUREO MONTE Maronis.

^ Chroa. Farfeuse, « est ipsa curtis de castello iuter flumen Tuntum et prata et prope mare et prope castellum Montis Aurai [Muratori, R. I. S., ii, 423J ; dès 1510, OQ croit avoir, et depuis longtemps, le corps de S. Maron à Civitâ Nova [Massetani ; San Marone (Civitanova-Marche, 1898), p. 28, note 37 et passitn]. Si Maron, comme il est possible, était vénéré aussi à Septempeda, son culte aura sans doute cédé la place au culte de Séverin, peut-être à la suite de la destruction de la ville par les Lombards. — Le Corpus I. L., ix, p. 533-538 ne m'a rien donné.

IL Y A DEUX VIGTORIN 275

que nous avons notées. L'explication la plus simple qu'on puisse donner des unes et des autres est l'hypothèse que voici.

11 y a eu deux Victorin, chacun pourvu de son histoire, de sa légende ; et il y a eu contamination d'une légende par l'autre.

Victorin le martyr et Maron du Picenum, dont les gestes de Nérée-Achillée célèbrent la gloire à la (in du v" ou au début du VI® siècle, ont servi de modèles aux deux « frères » que célèbrent les Gesta Viciorini.

Victorin était pourvu d'un compagnon vénéré à Septempeda ; ce fait entraîne pareille association pour le second V^ictorin. Et du coup l'on rend compte du double anniversaire : 24 juillet, 5 septembre. Mais l'hypothèse pose un double problème. Comment admettre, dans la même Amiterne, deux saints portant le même nom de Victorin, et, s'il ne vient pas d'Amiterne, d'où vient le second Victorin? Comment expliquer qu'un saint Séverin ait pu s'enraciner à Septempeda? Les saints dont s'occupe la légende ont le plus souvent une attache topographique que celle-ci respecte : comment expliquer que, dans l'espèce, elle ait attribué au second Victorin et à son mystérieux compagnon, les attaches topographiques de Victorin le martyr et de l'apôtre du Picenum ? On résoudra ces difficultés en rapprochant des gestes un curieux passage de saint Grégoire le Grand.

C'est, en effet, dans saint Grégoire qu'on rencontre le second texte dont la comparaison avec le nôtre achève de Téclairer. Le voici tout au long.

Tl s'agit d'un sermon prononcé par saint Grégoire dans la basilique des saints Jean et Paul, le troisième dimanche après

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