‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 4)Chapitre 88 sur 108 · CHAPITRE XIJ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIJ

CONCLUSION LE MOUVEMENT LÉGENDAIRE GRÉGORIEN ET L'ŒUVRE HAGIOGRAPHIQUE DE SAINT GRÉGOIRE

Notre voyage à travers l'exarchat nous y a fait apercevoir toute une efflorescence légendaire : comme c'est à l'époque ostrogothique qu'ont été écrits les plus fameux gestes des martyrs de Rome, c'est au temps de l'administration byzantine que remontent la plupart des gestes de l'Italie centrale. Ces gestes ont donc même patrie et même date que les Dialogues où saint Grégoire a recueilli nombre de légendes italiennes. Quels sont les rapports de ces deux œuvres, l'une individuelle, l'autre collective ; et d'abord quais sont les caractères de chacune ?

La légende du duché est solidaire de la légende de la Ville et la prolonge.

Ici et là, la légende enveloppe des traditions locales dont la valeur est nulle pour l'historien des persécutions \ très grande pour l'historien de la vie chrétienne après les persécutions ; mais la forme en est pareille ici et là, pareille la langue, pareils les sentiments, les idées, les croyances. Le lecteur bénévole qui voudra confronter tous ces textes s'en rendra compte aisément ^

Mais il y a plus et mieux que ces similitudes générales : certains faits précis manifestent la solidarité des deux mouvements littéraires. Rome tient une grande place dans la légende italienne ; on croit apercevoir dans celle-ci le rayonnement de celle-là ; qu'on relise Sabinus, Terentianus^ les textes spolétains. — Alexandre ^i Torpes, etc.. témoignent du même souci d'authentification que Potentienne ou Nèrèe. — La question de la fuite et de la spontanéité du martyre est aussi apparente dans Domiiinu s, Secundiamis et Constantms^ etc.. que dans André ou Processus-Mariinianus . — Les rédacteurs de Terentianus, des Xll Syriens ou de Félix le prêtre insistent sur l'immanence de Jésus au sein de la Trinité autant que ceux qui écrivirent Gordien^ Processus ou Pancrace. — Concordius niDonatj etc.. s'intéressent dMtitulus Pastoris autant que Stéphane^ Laurent et Vibbiane, — ^milianus et Victorin d'Assise et les gestes des XII Syriens, etc.. n'attestent pas

' Je ne crois pas que celui-ci ait le droit à^ y rien prendre. Toutefois, il est vraisemblable que le ou les héros principtiux de chaque légende sont îles u)artyrs ; peut-être est-il arrivé qu'on ait donné ce titre à un saint local qui n'y avait nul droit. Quant aux personnages accessoires, de toute évidence, ils sont fictifs [Cf. G. M. R., i, 359-366].

2 Cf. G. M. B , I, première partie; vi, passim.

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moins fortement que Laurent^ Maris ou Marcel le prestige de rOrient sur les imauinations occidentales.

J'ajoute qu'on pourrait sans peine recueillir tous les traits, dispersés dans ce volume, qui révèlent l'inlluence de telle légende romaine sur telle autre légende italienne ^ Qu'il suftise de rappeler ici quelques faits. Antliime et Cassien témoignent clairement de Taction qu'exerça Sébastien ; de même, Domninus rappelle Maurice, Hedestus les Quatre Couronnés, Agapet Vitus, Doiiat Vibbiane ou Jean Paul.

Et le fait n'a rien qui puisse surprendre si, parfois, ce sont des clercs romains qui ont rédigé nos textes. Les églises de Rome possédaient des domaines - en divers pays d'Italie ; les clercs chargés de les administrer ont appris à connaître les légendes qu'on y contait ; ils les ont rédigées sur le modèle de celles de Rome. Rome était la métropole religieuse et la capitale militaire : l'inlluence dont nous relevons les traces ne pouvait pas ne pas s'exercer.

On discerne, pourtant, certaines nuances qui distinguent le mouvement grégorien du mouvement ostrogothique.

Le caractère édifiant des légendes tend à s'accentuer : parfois môme, elles prennent la forme d'un sermon adressé au peuple (Eutijchius, Sévère de Valérie).

Les reliques tiennent une plus grande place qu'à l'époque antérieure [Valentin, Juvénal, Sabinus, etc.]

Les anges interviennent plus souvent [Constantius, les XII Syriens y Ambroise, Gratilianus..^],

On oublie, — ou l'on feint d'oublier — dans quelles conditions le Christianisme s*est répandu : le peuple prend le parti du martyr [Alexandre, Constanlius, Poniie?i, etc...].

En conséquence, Tidée de martyr et l'idée de saint tendent à se dissocier : des saints très vénérés ne sont plus conçus comme martyrs [Jean Penariensis, Laurent de Spolcte, etc...].

Plus elle oublie l'ère des persécutions, plus la légende se montre docile aux influences contemporaines : on y relève certains traits dont la tendance anti-arienne est sensible [Juvénal, Donat, etc.]

1 Cf. G. M. R., VI., iudices,

^ Sur les palriuaoiaes de l'église romaine, cf. infia appeadice v.

Elle s'infléchit^ parfois, suivant les ambitions d'une église locale : telle la légende de Spoiète.

Elle intègre souvent des fragments d'histoire très récente [A^^milianus y Victorin-Severin, Uerculanus, otc...|.

Elle prétend souvent raconter les origines de l'église locale [^Agapel^ Anthime, XII Syriens^ Victorin^ ALmilianus, /u;licien, etc].

Elle parle, enfin, une langu(î toute récente : consules, majores ^ principales, dans Félix, ConstantiuSy Donat signifient les notables du bourg.

Et il arrive qu'elle s'égare dans les imaginations les plus cocasses : telles, ces invitations à dîner qu'adressent aux martyres, ici le persécuteur [Firminà], là Jésus [Restiluta].

C'est dire que, dans les gestes qui constituent le « mouvement grégorien », il importe de distinguer les moments et les groupes. Mais combien, aujourd'hui, le travail est délicat!

On croit pouvoir discerner trois moments : avant Grégoire, Grégoire, après Grégoire.

Avant Grégoire, c'est le temps de la crise où sombre l'établissement des Goths, où se réinstalle l'administration impériale : ce qui correspond, à peu près, au pontificat de Vigile, 537-555. Les textes rappellent beaucoup ceux de l'époque gothique *. C'est alors que se rédigent Alexandre , Hedestns, Valenti7iy Concordius, Constantius , Anlhime A et B, Pontien, Sabinus, Grégoire, Donat, Seciindianus, Marciamis, etc...

Au temps de Grégoire, à la fin du vi® et au début du vu^ siècle, la popularité des ascètes et des moines influence les traditions martyrologiques ; et le prestige de la légende grecque, désormais très bien connue, n'exerce pas une action moins grande. On écrit alors Victor in- Séveinn, Cassien, yEmilianuSy Terentianiis A, Victorin d'Assise, Félix de Spello, Félicien, Juvénal, certaines versions des XII Syriens, Gratilianus, Eutychius, Irènèe de Chiusi, Gaudentius, etc... L'attribution aux saints locaux d'une origine orientale est certainement en rapport avec l'affermissement de

1 Quelques-uns des gestes étudiés dans ce volume remontent à l'époque gothique : Âgapet BC, Terentianus D, Laurent de Spoiète [peut-être Anthime A et Jean Penariensis, réserve faite de certaines retouches : le mot metropolis...] Cf. encore Apollinaire. La rédaction des gestes de toute l'Italie centrale et de toute l'Italie alla, dès lors, se complétant et s'accélérant.

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