POLÉMIQUES SUR SAINT PIERRE ET SAINT PAUL
tète des Apôtres et leur reconnaît comme un droit particulier de prééminence 1 , il ne fait jouer aucun rôle à saint Paul dans Thistoire du conflit et de la mort du magicien : c'est saint Pierre seul qui lutte et qui vainc ; et, comme dans une autre homélie il fait des mages Iamnes et Mambres 2 les adversaires de Moïse, il est à peu près assuré qu'il puise ses renseignements dans la légende manichéenne: Et cette conclusion est confirmée par ce fait qu'il raconte un autre conflit de Simonie Mage avec saint Paul devant Sergius Paulinus :{ , conflit qui nous est d'ailleurs inconnu, qui estime réplique manifeste de la discussion de saint Paul et de Bar Iesu devant Sergius Paulus et qui devait donner un pendant à la lutte fameuse de saint Pierre contre le même magicien devant Néron ; cet épisode constituait sans doute le centre de la légende manichéenne de saint Paul.
Après Maximus de Turin (mort après 461), après saint Léon 4 qui l'ignore ou la condamne, puisque, dans ses sermons, il n'en dit jamais un mot, la légende des deux Apôtres romains quitte l'Italie du nord ou elle s’est épanouie jusque-là; mais elle ne cesse pas d'être l'arme de combat qu'elle était en pays latin, au temps de Philastrius et d'Ambroise. En se localisant à Rome, il semble, au contraire, qu'elle devienne plus encore un sujet de querelle, sinon un instrument de polémique. Le décret damasien l'atteste : « A Pierre a aussi été donnée la « compagnie du bienheureux Paul, vase d'élection : au contraire « de ce que rapportent les bavardages hérétiques, ils ne sont « pas morts à deux époques distinctes, mais ils ont été cou- « ronnés dans un même temps, un seul et même jour, par une « mort glorieuse, on combattant, dans la ville de Rome, sous « Néron César 5 . » Pareille insistance indique une polémique 0 :
1 « Beati Petrus et Paulus cminent inter uni versos apostolos et peculiari quadam praerogativa pnecellunt » (Hom., 73. P. L., 57, 404).
8 « Primum utique Jamnes et Mambres raagi cum Moysi signis prodigiisque résistèrent... » (Hom., 101, P. L., .">7, 188).
3 Hom. 101, (P. L. 57, 188). « Cum apud Sergium Paulinum proconsulem Simon Magus Paulum apostolum oppugnaret, utique Ecclesiae vas tentabat... * Noter encore ce qu'il dit ( Senno . 09. P. L, 57, 071) : « De Pauli vero cervice... dicitur fluxisse magis lactis unda quam sanguinis * : ce qui parait être un trait manichéen. -
4 Notamment Sermo 82 (P. L., 54, 324, 494. — 56, 23, 322).
5 « Additaest etiam societas beatissimi Pauli apostoli, vasis electionis, qui non diverso sicut haeretici garriunt, sed uno tempore, uno eodemque die gloriosa morte cumPetro in urbe lloma agonizans, coranatus est. » ( Cod . Itir., P. L, 59, 108).
6 Noter que le Sacrementaire Léonien. livre romain s’il en fui, affirme que Pierre et Paul ne moururent pas le même jour.
il faut donc croire que des plaines du Pô la polémique manichéenne est descendue sur les rives du Tibre.
C'est à cette époque, en effet, qu ? il faut sans doute rapporter la rédaction catholique des gestes romains de Pierre et de Paul, le plus souvent appelée texte de Marcellus. La plus ancienne édition que nous en connaissions nous est parvenue seulement dans une traduction grecque ( Codex Yenetus Marcianus x ): le rédacteur catholique suppose saint Paul revenu d’Espagne, où la envoyé le rédacteur manichéen, et il raconte l’œuvre des deux Apôtres réunis, leur intimité cordiale, leur lutte victorieuse contre Simon. Seulement, il ne parle pas des quatre pierres du Forum sur lesquelles se fracasse le magicien; il ne précise pas avec détail les circonstances topographiques du martyre ; il ne met pas enfin, dans la bouche de saint Pierre, ce mot si caractéristique: nos évêques nous ont confirmé ce que raconte saint Paul , dans tes lettres qu'ils nous ont écrites \ »
La seconde édition catholique, dont nous ne connaissons encore qu’une traduction grecque (Codex Regiensis 3 ) roma nise davantage la tradition : c’est là que saint Pierre parle comme pouvait le faire saint Léon après Chalcédoine; c’est là aussi que se précisent les détails topographiques touchant le martyre des Apôtres. L’édition nouvelle se distingue encore de la première par l’ampleur des renseignements qu’elle donne sur saint Paul : le rédacteur raconte son voyage depuis Gautomeletè jusqu’à Home, et il insiste avec soin sur les conversions qu’il opère au moment de son martyre. Mais cette addition ne fit pas fortune, peut-être en raison de son origine manichéenne. — Une troisième édition 4 parut bientôt qui conservait la belle phrase papule de saint Pierre, qui écartait les récrits relatifs à saint Paul et qui, pour le reste, reproduisait assez fidèlement la première version catholique. Celle-ci avait sur celle-là l’énorme avantage qu’elle s’adaptait on 11e peut plus aisément aux Actes des Apôtres, qu’elle en paraissait être la suite normale et le naturel achèvement. Je serais assez porté à croire (pie cette troisième édition — comme peut-être aussi la première — se présenta sous le patronage do saint Luc.
1 Lipsius, op. ci t.. p. 118.
- Lipsius, op. cit.. p. 152.
3 Lipsius, op. cit.. p. 178.
4 Lipsius, op. cit., p. 11!*.