LA FUITE DE SAINT-PI EH RE
et esquisser révolution de la polémique. Quoi qu’il en soit, du reste, à cet égard, il semble bien que les hérétiques se soient inspirés de la vieille thèse anti-chrétienne : la lutte acharnée de Pierre contre Paul — , et que les catholiques aient défendu de leur côté leur antique tradition : l’accord fondamental des deux apôtres.
Les rapports de saint Pierre et de saint Paul devenus objet de polémique, n’ont pas seuls exercé une influence sur les traditions romaines, au moment de la rédaction des gestes : une autre controverse, également inconnue, v a laissé aussi des traces curieuses.
L’édition manichéenne des gestes de saint Pierre retrouvée à Yerceil raconte que l’Apôtre, menacé de mort par Albinus et par Néron, s’enfuit sous un déguisement. Il hésita une seconde avant de prendre ce parti: « Fuirai-je, mes frères? » Et ceux-ci répondirent : « Tu ne fuis pas ; tu fais eu sorte de « pouvoir encore servir le Seigneur... et ayant 'été persuadé par « ses frères, il sortit seul 1 . » Les catholiques virent peut-être quelque ironie dans cette discussion si brève ; leur piété s’accommodait mal d’une attitude évidemment peu héroïque; d’autant que Pierre, à peine sorti de la ville, rencontrait le Seigneur (pii venait prendre sa place et se faire une seconde fois crucifier. Ce qui est assuré, c’est que, dans leur riposte, ils prirent soin de définir exactement la conduite de saint Pierre. « On « priait saint Pierre qu’il se rendit ailleurs. Saint Pierre résis- <« tait , disant que jamais il ne paraîtrait céder par crainte de « la mort ; qu'il est bon de souffrir pour le Christ qui s'est « offert à la mort pour nous tous; que cette mort-là, ce n'est « pas la mort , mais /'immortalité future ; que ce serait chose « indique qu'il esquivât l'épreuve, dans sa chair , lui qui , par « ses leçons, avait poussé beaucoup d'hommes à s'offrir au « Christ en victimes; que la parole de Dieu devait s'aceom- « plir et lui-méme, par sa passion, rendre au Christ gloire et
1 I/*psiiis, op. vif., p. 8Ü-8S.
« honneur. » Voilà, entr'autres choses, ce qu’objecta Pierre ; « mais le peuple, en larmes, demandait que l'Apôtre ne l'aban- « donnât pas sans pilote au milieu de l'orage : et Pierre, vaincu « parles larmes, céda; il promit de sortir de la ville 1 ». Ainsi présenté, l'épisode ne froissait en rien les susceptibilités catholiques: il fut inséré, tel quel, dans quelques versions de la troisième édition catholique. Dans cette édition du reste, comme dans les deux autres qui l’avaient précédée, on n'avait garde d'accepter la tradition manichéenne. L’incident n'était pas, sans doute, passé sous silence : l'apparition du Christ à Rome flattait trop l'amour propre des Romains pieux pour qu’ils sacrifiassent l'épisode ; mais, ici encore, on le présentait de telle sorte qu’il tournât à la gloire de Pierre. On passait très rapidement sur la fuite elle-même, que l’on racontait, non pas à sa place chronologique dans l'histoire de l’Apôtre, mais longtemps après, lorsque saint Pierre était déjà sur la croix : c’est un simple souvenir qu’il rappelle, et il en fait le thème d’un développement directement contradictoire au récit tendancieux des hérétiques. Comme la multitude se réunit, pleine de fureur, prête à tuer Néron et à délivrer saint Pierre, celui-ci l'apaise : il lui dit la rencontre qu’il a faite du Sauveur en quittant (a fratribus abscedebam) Rome et que le Sauveur lui a donné confiance: « Ne crains rien, car je suis avec toi jusqu’à « ce que je t'introduise dans la demeure de mon père. Et c’est « pourquoi, mes enfants, ajoute l’Apôtre, ne m’arrêtez pas en « chemin : déjà mes pieds foulent la route céleste ; ne m’attris- « tez pas, mais rejouissez-vous parce que, aujourd’hui, je « recueille le fruit de mes peines 2 . » L’épisode de la fuite pouvait être aisément interprété, par les lecteurs dos éditions manichéennes, comme un second reniement de l'Apôtre ; il tournait à sa louange dans les textes catholiques ; à ceux qui voulaient le délivrer et le venger, il avait répondu : « Ne « m’arrêtez pas en chemin ; déjà mes pieds foulent la céleste « route » ; loin d’avoir cherché à fuir la mort, saint Pierre avait donc voulu son martyre.
On pourrait croire que sa gloire est seule en jeu dans ces polémiques : on va voir qu’il n’en est rien. Les gestes de saint André qui furent rédigés à Rome, à propos de la cons-
1 De Excidio Hievos , III, 2. (P. L., 15, 2069-2070). * Lipsius, op. cit., p. 171-473.
crace racontent que le saint, et I)enys, son oncle, baptisés par le pape Corneille, persévèrent dans la foi et la crainte de Dieu au point que saint Pancrace se livre spontanément aux persécuteurs ; et ils ajoutent plus loin, sous l’inspiration du même sentiment : « Pancrace était conduit comme un agneau à la mort y joyeux et content. » On ne peut douter que les rédacteurs n’insistent ici, avec soin, sur la spontanéité des martyrs ; et telle est aussi manifestement rintention des catholiques qui écrivirent les gestes de saint André, ceux de saint Pierre et de saint Paul.
Il faut donc que la spontanéité des martyrs ait été révoquée en doute par les Manichéens : ne voit-on pas, du reste, qu’ils l’ont effectivement fait, à propos de saint Pierre, dans les gestes de saint Pierre? Le manichéisme qui tendait à allégo viser le christianisme, et à le vider de son contenu historique et positif n’était guère conciliable, semble-t-il, avec les témoignages positifs de ces témoins historiques que sont les martyrs ; s’il spiritualisait l'Evangile au point de l’abolir, s'il écartait le culte du Christ, que voulait-on qu’il fît du culte des martyrs? Pour le ruiner dans l’àme de la foule, il devait donc déconsidérer les martyrs.
Mais si l’on voit bien quelle devait nécessairement être, en général, l'attitude des Manichéens vis-à-vis des martyrs, il parait malaisé de définir, avec une entière précision, quelle fut exactement l’origine de leurs controverses 1 à ce sujet contre les Catholiques. A l’époque ostrogothique, les persécutions n’étaient plus, à Rome, qu’un souvenir : ce n’est donc pas — comme au temps de Tertullien et d’Origène, de Cyprien
« cor ut fratrem meuin tiburlium sicut nie liberare dignetur dns et faciat nos « ambos in sui nominis confessione persécutas. » Le texte bollandiste donne perfectos (14 avril, 205, \ 4).
1 « Veruin Athanasius librum de satisfactione fugae olim a se conscriptum tune eis praesentibus legit; cuius partes utiles, et quae prosint hic intexens totum librum niultoruni versuum quaerere et legere studiosos admoneo. (Impii) hactenus accusant quoniam nianus eorum praeparatas necibus declinare potuimus. Siue (autem) timorem improperent, contra semetipsos tanquam vesani loquuntur, siue contra voluntatem Dei hoc dicant fieri, Scripturarum divinarum videntur penitus inexperti... Sic et beati martyres in persecutionibus temporalibus custodiebant semetipsos et dum quaererentur per latibula fugiebant ; cum vero invenirentur. martyrio se subdebant. Haec de Athanasio retulisse sufticiat (Cassiodorus. Uist. trip ., VI, 32, P. L , 69, 1042-1043). Je crois voir une trace des polémiques relatives à la fuite dans la complaisance avec laquelle Cassiodorc s’arrête sur le livre d’Athanase. — C'est à ces polémiques que se rattachent sans doute certains traits curieux des gestes : ie soin que prennent les saints de se cacher. Cf. saint Sébastien et les viri occulti Christiania Throson, etc. Il me parait difficile de préciser davantage.