SIMON LE MAGE
sage, qu'un seul manuscrit 1 , croyons-nous, nous a conservé, est le seul, dans toute la littérature des gestes romains, qui puisse être mis directement en rapport avec les controverses pélagiennes et semi-pélagiennes. Mais nous savons que nos anonymes ne lisent guère les livres de théologie : les apocryphes, au contraire, sont leur fait ; et Ton se demande quels apocryphes ont pu populariser dans leurs cercles les discussions relatives à la grâce.
Moses Bar Cepha, évêque Syrien de Beth Raman et de Bethlen et curateur de Mozal (Seleuciedes Parthes), qui mourut en 914, après avoir consacré un ouvrage à la multitude et à la différence des hérésies, écrivit en outre un Commentaire sur le Paradis 2 . La troisième partie de ce livre nous présente une réfutation des hérétiques qui s'occupèrent du Paradis, notamment de Simon le Mage. « Simon... objecte: le Dieu qui créa « Adam était sans puissance et sans force : il ne put faire « qu’Adain resta tel qu’il le voulait. A quoi nous répondons : « Adam demeura tel que Dieu son créateur et son auteur voulut « qu’il fût et demeurât : ce que Dieu voulait en effet, c’est qu'il « eût un arbitre, qu'il fût son maître, qu'il fût libre, et non pas « qu'il eût une âme enchaînée et sujette comme les bêtes « animées et les objets matériels. Mais Simon nous presse. « Dieu voulait qu'Adam ne mangeât pas de cet arbre, et il en a « mangé... ; il voulait qu’il restât dans le paradis et par son « crime il en est déchu: Dieu auteur d'Adam n’était donc pas « puissant, puisqu'il n'a pas eu le pouvoir, comme il en avait la « volonté, de retenir Adam dans le paradis... Bien plus, Simon « le Mage a un autre argument qui accuse de méchanceté et « d’envie le Dieu créateur d’Adam... Si ce créateur d'Adam, « dit-il, ne lui avait pas défendu de manger de cet arbre... « (Adam ne serait pas déchu. Ce Dieu, continuait-il, est un Dieu « inférieur, et il y en avait un autre plus puissant). D’autres « croient que l'idée de Simon était celle-ci : le monde est issu « d’une cause mauvaise... En outre, il niait aussi, perfidement,
la résurrection des corps... »
Le livre attribué à Simon leMage que résume et réfute ainsi Moses Bar Cepha, nous parait être un apocryphe mani-
1 Codex Parisinus, 3779 ( Analecta fi., X, .79).
2 Que traduisit eu latin André Masius, de Nruxelles (Anvers, Plantin, 1709, in-12) : De Paradiso Comme nlarius.
chéen, d’origine vraisemblablement romaine et, sans doute aussi, de l’époque ostrogothique. Simon le Mage a joué un rôle dans la littérature chrétienne à deux époques distinctes : au ii° et au ni* siècles, dans le monde oriental grec ; au v® et au vi c dans le monde occidental latin. De ces deux époques, c’est à la seconde qu’il faut faire remonter le livre que lisait Cephas : les controverses relatives au libre arbitre conviennent mieux au v® siècle latin qu’au m° siècle grec. Un ouvrage ou il est à la fois question du libre arbitre et d’Adam, et aussi de Simon le Mage ne peut s’adapter qu’à une époque oii se développaient parallèlement la controverse pélagienne et le mouvement manichéen.
Il est possible, du reste, de préciser davantage : le dualisme, l’impuissance du Dieu secondaire auteur du monde 1 , la négation de la résurrection des corps, théories qu’expose explicitement l’hérétique réfuté par Cephas, sont des éléments constitutifs du manichéisme occidental ; et l’accusation de perfidie que l’évêque syrien du x* siècle dirige contre son adversaire, s’accorde à merveille avec les imputations de ce genre que saint Augustin et saint Léon dirigeaient contre les leurs. L’origine romaine et l’époque de cet apocryphe sont moins assurées : il semble toutefois que l’idée de composer un traité manichéen où Simon tient le premier rôle, n’a pu germer dans aucune cervelle latine aussi aisément que dans une cervelle romaine ; n’est-ce pas des apôtres romains que Simon était l’adversaire? Nous savons, en outre, qü’en 493 Sénèque, évêque dans la Marche d’Ancône, enseigna expressément le pélagianisme, — ce qui touchait peu nos rédacteurs, — et permit aux moines de cohabiter avec les vierges — ce qui pouvait les intéresser beaucoup plus — : l’affaire fut connue à Rome, puisque, dans une lettre datée du 1 er novembre de cette année, Gélase rappelle l’évêque à l’ordre*. N’est-il pas vraisemblable que ce fut à propos de cette histoire, ou, du moins, dans des circonstances analogues, que l’écho des controverses relatives au libre arbitre pénétra jusque chez nos rédacteurs, et que les Manichéens tentèrent d’exploiter les obscurités du problème dans un nouveau livre apocryphe 3 ?
1 Cf. A. Dufourcq: de Mnnichaaeismo apud La linos, p. 44 et 45.
* P. L., 59, 33. — Ceillier, XV, 299.
3 II semble bien qu'il y ait là toute une littérature que nous avons perdue. J'en trouve un autre indice dans le Codex Palalinus 846 et dans le Codex