BASILIDE
Si Torigine romaine et la date ostrogothique que ees deux faits semblent indiquer étaient admises, n’expliquerait-on pas enfin ce singulier passage des gestes de Pancrace, où, au nom du libre arbitre présumé des dieux païens, le martyr demande à l’empereur de leur laisser le soin de leurs affaires ?
Simon le Mage n’était pas le seul personnage dont les Manichéens essayaient de grandir le prestige pour en abriter leurs théories. Suivant la même méthode d’apologie directe, ils transformaient l’un des martyrs les plus obscurs de Rome en un de leurs prophètes les plus audacieux. Le fameux hérétique Basilide avait enseigné le dualisme, frayant ainsi la voie à Manès 1 ; depuis lors, les catholiques n’avaient cessé de l’exécrer, comme les Manichéens, — ceux d’Espagne notamment,
— de le porter aux nues. Les Manichéens de Rome suivirent l’exemple de Manichéens d’Espagne et travaillèrent à présenter Basilide comme un prophète chéri du Christ, élu de Dieu. Il y avait à Rome un martyr ignoré qui portait son nom : coin-, bien maigre, en ses élégances poétiques, était la tradition attachée à sa mémoire, nous l’avons montré plus haut. Les Manichéens, hardiment, la confisquèrent, la transformèrent, je dirais presque la divinisèrent : l’entreprise était si séduisante quelle fut tentée de deux côtés à la fois. Un premier rédacteur, dont le Codex Udalrici nous a conservé la narration, prend plaisir à faire de Basilide l’ami et comme le confident de Jésus. Comme il servait auprès de Platon, le Christ lui apparut et lui dit : « Je veux t’enlever du service de Platon le préfet, et te mettre dansle mien... Va, vois les tiens et fais en sorte qu’ils viennent avec toi dans la sainte cité de Jérusalem... Vendez vos biens, corrigez l’adultère » ; et comme le Seigneur lui dit de passer la mer, Basilide lui demande
San Gallensis 348, du début du ix* siècle, qui coupent les gestes de Xérée, au moment où commence l'histoire de Pétronille par ces mots : « Finit de
APOSTOLI PETRI VERITATE ET DE PERVERS1TATE SIMONIS. » Incipit de ObitU Petrü-
nille et passione Felicule. — N’est-ce pas le titre d’écrits qu’ont utilisés les, auteurs de notre texte actuel ?
1 « Addidit Archelaus : non ipse prunus auctor scelerati huius dogmatis exstiterit Mânes... ; non ex Mane originem mali huius manasse... Fuit praedicator apud Persas etiam Basilides quidam antiquior non longe post nostrorum apostolorum tempora. * ( Actes d'Archelaus, 35.— P. G., 10, 1322-15*23.)
— Cf. Jérôme, adv. Jovinianum , II, 16. « Basilides magister luxuriae et tuspissimorum amplexuum... i> — Ep. 75, adTheodoram viduam; « (Lucinius) spurcissima per Hispanias Basilidis haeresi saeviente et instar pestis et morbi totas intra Pyrenaeum et Oceanum vastante provincias lldei Ecclcsiasticae... » (P. L., 22, 687.)
« Comment la passerons-nous ? » — « Descendez, lui répond le « Seigneur, et vous me trouverez sur le rivage, et je vous « donnerai une petite barque; if emportez pas deux tuniques, « ni un double vêtement, ne mettez pas de pain dans vos sacs; « je vous porterai tout moi-même : et, venant au bord de « la mer, ils trouvèrent une barque où était Notre-Seigneur « Jésus-Christ lui-même au gouvernail. Et, quand ils l’eurent « trouvé, ils se jetèrent à ses pieds et l'embrassèrent ; et « lui-même leur tendait les mains... « Assieds-toi à côté de « moi, (disait-il à Basilide...); et il dit à l’ un de ses anges : « «Apporte du pain... » Et (quand ils se furent endormis) « (Jésus) dit (encore à ses anges) : « Emportez-les et posez- « les au huitième mille de la cité Aurélia 1 . » Et ils se réveillèrent et ils rendirent l’esprit. » Dans ce prophète élu entre tous par le Christ, les Romains ne pouvaient que difficilement reconnaître leur martyr obscur ; leur sympathie pour les doctrines que l’on couvrait de son nom n’en était donc que faiblement accrue.
Un autre Manichéen, beaucoup plus habile, atténua l'exaltation du personnage, mais en en précisant le caractère, tandis qu’il eut grand soin de le romaniser davantage 2 . S’il néglige de faire descendre du ciel le Christ lui-même pour servir de pilote au martyr prophète, il met dans la bouche de celui-ci une très explicite et très énigmatique apologie de la fuite en temps de persécution. Comme on leur demandait « pourquoi « ils avaient fui » les saints martyrs dirent : « Nous ne fuyions « pas, mais nous exécutions les ordres du Seigneur, car il a été « écrit pour nous : Si vous êtes persécutés dans une cité, fuyez « dans une autre. » Aurelius dit : « qui est-ce qui a donné cet « ordre? » Les saints martyrs répondirent : « Le Christ qui est le « vrai Dieu. » — Mais, en même temps, il décalque habilement dans les gestes de Processus l’épisode de la conversion des geôliers de l’apôtre et en tire l’épisode parallèle de la conversion de Marcel, geôlier de Basilide ; pour faire plus aisément accepter des Romains son récit, il y introduit aux côtés de Basilide un autre martyr Cyrinus, vénéré ad Catheamibas , comme saint Sébastien : et c’est ad Cathecumbas aussi qu’il place le tombeau de Basilide lui-même. Ce détail est étrange : le mar-
1 Codex S. Udabrici, 12 juin, 7, g 2 (3* édition des Acta).
2 Codex $. Maximini , 12 juin, 9-11 (3* édition des.4e/«).