MANES
tvr romain homonyme de l'hérétique était vénéré sur la voie Aurélia ; on peut se demander si le rédacteur manichéen — qui par la prétendue conversion du geôlier Marcel semblait égaler Basilide à Saint Pierre — n’a pas eu l'intention de susciter une dévotion rivale de celle qui s’attachait à l’apôtre : les « catacombes » étaient sans doute un pèlerinage très vénéré, et Basilide devait bénéficier de leur prestige. — Quoi qu’il en soit de ce dernier point, il est clair que les Manichéens ont profité de la présence d’un Basiles (?) romain, d’ailleurs presque complètement inconnu pour faire de Basilide un nom vénéré des Romains et cher à leur piété ; on est ainsi amené à croire que leur propagande, écrite ou orale, s’appuyait à Rome — comme en Espagne — sur l’autorité de Basilide. Comme Simon le Mage, Basilide devait occuper une place dans les apocryphes manichéens romains.
D’autres textes nous invitent à croire que Manès leur tenait compagnie. L’histoire du pape Marcel est mêlée à l’histoire du diacre Cyriaque : on lit dans les gestes de celui-là que Cyriaque, d’abord jeté en prison, en fut tiré bientôt par Dioclétien : sa fille Artemia était possédée du démon, et le démon avait déclaré que le seul Cyriaque lui ferait lâcher sa proie. Cyriaque réussit, en effet, dans cette cure merveilleuse, et Dioclétien lui donna une maison et fit de lui son ami. « Or, « peu de temps après, vint une ambassade envoyée par le roi « des Perses à Dioclétien Auguste, demandant que le diacre « Cyriaque lui fût envoyé : car sa fille était possédée du démon. « Alors Dioclétien ayant égard aux instantes prières de Sapor, « roi des Perses... ordonna à sa femme Severa de faire venir « Cyriaque le diacre. Lorsque Cyriaque fut venu chez Severa, « elle lui dit l’ambassade de Sapor le roi des Perses. Et « Cyriaque dit...: Avec l’aide de Dieu j’irai, tranquille... « Serena... lui donna des voitures avec tout ce qui était néces- « saire ; et, avec Largus et Smaragdus, il s’achemina jusqu’en « Perse. Et les soldats qui l’accompagnaient allaient en char- « riots. Pourtant le bienheureux Cyriaque, son bâton à la main, « arrivait toujours le premier à l’étape ; et il en fut ainsi « jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés auprès de Sapor. Et lors- « qu’ils eurent été présentés au roi.., le roi leur dit... : Qui « de vous s’appelle Cyriaque le diacre ? Et dès qu’il connut « qui était le diacre, il l’adora et lui demanda de venir dans la « chambre, auprès de sa fille, qui s’appelait Jobia... Cyriaque
<» se jeta sur le sol, priant et pleurant,... (et il dit) au démon : » « .. le Seigneur te le commande... : sors... Et voici qu'avec « un gémissement profond et avec fracas, écuinant et criant, « le diable disait (en se sauvant) à travers les airs: « O nom « terrible qui me force à sortir ! Et, à partir de ce moment, « Jobia fut guérie... Et le roi offrit beaucoup de présents à « Cyriaquc... : il n’accepta rien 1 . »
Or, il se trouve qu’on racontait de Mânes une histoire analogue : Epipliane, Cyrille de Jérusalem et Socrate 2 , qui prétend puiser dans le pseudo-Archelaüs, rapportent que ie roi de Perse, voyant son fils malade, fit publier dans tous ses états un édit solennel : on y promettait une récompense magnifique à qui le guérirait. Manès voulant se faire passer pour un prophète, plein de confiance du reste dans les livres de Terbinthe, se présenta à la cour royale et promit de guérir le prince. Le roi l’accueillit, lui confia son enfant, écarta les médecins : il croyait (pie ses miracles étaient authentiques. Mais l’enfant royal mourut entre les mains de Mânes; celui-ci fut jeté en prison, et, comme le roi allait se venger de lui, il parvint à s’échapper et s’enfuit.
L’histoire de Cyriaque n 'est-elle pas un ingénieux décalque de l'iiistoire de Mânes, imaginée par un Catholique et mettant admirablement en lumière par ce rapprochement contrasté, la lâcheté, la fourberie et l’avidité du grand prophète hérétique : ce long et merveilleux voyage, depuis Rome jusqu’à la cour de Perse, que le narrateur prend tant de plaisir à décrire, n’est-il pas fait pour éveiller les soupçons ; et qui pourrait contester le parallélisme singulier des deux histoires? Appuyé sur la magie, l’homme du diable prétend guérir le fils du roi des Perses : et il le laisse mourir entre ses mains. Appuyé sur le Christ, l’homme de Dieu se reconnaît capable de guérir la fille du même roi des Perses : il lui suffit d’une prière, et l'enfant royale est guérie. Autour de ces deux épisodes centraux, on discerne d'autres détails qui semblent bien n’avoir pas été introduits là par hasard : c'est à un Marcel qu’est associée l'histoire de Cyriaque, et on retrouve un Marcel dans l'histoire de Manès. Manès a été attiré par
1 G esta Marcelli , IG janvier, 5 sq.
- Cyrille : Cal., VI (P. G., 33, 582). — Epiphane ( Adv . Ilaeres ., Il, 66 P. G., 42-137). - Socrate. I, 22 (P. G., 67, 137).