MANÈS
l'importance des richesses que le roi de Perse a promises et Cyriaque refuse, simplement, celles que celui-ci lui offre en témoignage de reconnaissance. Après tout ce que nous connaissons, il serait bien étrange que de telles rencontres fûssent l'œuvre du hasard : il est plus vraisemblable d’admettre qu "une vie de Manès circulait dans les milieu manichéens de Rome , où l’on escamotait pour le mieux les mésaventures du prophète ; un Catholique aura trouvé l’ingénieux moyen de satisfaire à la fois sa piété à l’égard des martyrs et sa haine à l’endroit des hérétiques; et, pour le plus grand déplaisir de ceux-ci, et à la plus grande gloire de ceux-là, il aura modelé sur les défaites et les défauts de Manès les victoires et les mérites de Cyriaque. Qui sait même si ce n’est pas dans cette vie romaine de Manès qu’il faut chercher l'origine précise des controverses de ce temps touchant la fuite? Manès s’était enfui de sa prison; « celui qui se disait la Paraclet et le champion delà vérité eut « recours à la fuite : ce n’était pas un disciple de Jésus qui était « monté sur la croix » : cette remarque de Cyrille 1 , un contemporain de saint Léon ou d’Hormidas ne pouvait-il pas la faire à son tour ?
On voit quelles polémiques suscita le Manichéisme romain, et quelle influence il exerça sur les traditions martyrologiques 2 .
> Cal., VI (P. G., 33, 582).
2 Je soupçonne que c'est du côté de la voie Aurélia que s’étaient groupés les Manichéens; c'est à la voie Aurélia que sont attachées les légendes de Basilide, de Pancrace, de Processus, de Sophia. qui toutes présentent de ces étrangetés dont nous avons relevé quelques-unes. Leur groupement de ce côté date peut-être du temps de Valentin ; les grandes dimensions des loculi , dans la catacombe de Processus, semblent dénoter une haute antiquité. C'est sur la voie Aurélia que s'installe, au temps d’Arbogast, le prêtre tertullianniste dont nous entretient le Praedestinatus (86. — P. L., 33, 616), et c'est sur la voie Aurélia qu'on a trouvé au moins deux inscriptions grecques, rapportant le terme 7cv£jp»Ttxd; (C. I. G., 9378 et 9792) (?). Ce sont des indices presque certains de la présence d’hérétiques en ces parages, et qu’est-ce que les Romains des v et vr siècles appelaient Manichéens , sinon les hérétiques qu’ils côtoyaient chaque jour? — Il semble que la question manichéenne est assez étroitement apparentée à ce que j’appellerais la question milanaise des gestes romains : les saints de l'Italie du Nord (Chrysogone, Anastasie, Sébastien, Sophie), — où il parait que les Manichéens étaient puissants — occupent une place tout à fait singulière parmi les martyrs romains.
Il est vraisemblable que Montanus joua aussi son rôle dans l'évolution des traditions uiartyrologiques. Cf. supra, p. 238, et surtout le texte de saint Grégoire, p. 260, note 3.