‹ Étude Sur Les Gesta Martyrum RomainsChapitre 123 sur 161 · PRESTIGE DE LORIENT · texte numérisé non relu

PRESTIGE DE LORIENT

<les débauches égyptiennes 1 ou la large diffusion de l’histoire de Simonie Mage ou le retentissement delà mort de Julien — peuvent rendre compte de tel ou tel détail. Il semble pourtant que toutes ces causes particulières recouvrent ou renforcent l’action d’une autre cause générale, différente du prestige de l’ascétisme. C’est à Rome qu’ont été rédigés les gestes latins des trois apôtres grecs qui reposent à Patras, à Ephèsc, à Edesse ; c’est à Rome encore qu’ont été rédigés les gestes de ces autres apôtres qui ont porté l’Evangile dans cet autre Orient plus lointain oii Rome n’accède que par Byzance. Et l’on sait par Grégoire de Tours quelles légendes courent en Occident sur le tombeau du roi des Perses taillé dans une seule améthyste ou sur les trésors de l’eunuque Narses 2 ou sur les perpétuelles métamorphoses de l’éternel phénix qui offre le reste de ses dépouilles au temple du Soleil, en Egypte 3 . Si Avitus, l’évêque de Vienne écrit, en 516, que le roi des Perses doit s’estimer heureux de la paix qu’il vient de conclure, on devine, aux termes qu’il emploie, quelle place tient dans sa lettre le désir de llatter l’empereur et l’on se rappelle que saint Jérôme, sur la foi d’Eubule, loue la science, l’éloquence et l’ascétisme du premier ordre des Mages 5 , tandis que saint Ambroise parle avec admiration des Perses qui exécutent sur eux-mêmes la sentence de mort portée contre eux 0 . Du iy e jusqu’au vu® siècle, il semble ainsi qu’une sorte de légende enchantée transfigure l’Orient au regard des Occidentaux et fasse resplendir ce nom magique d’un incomparable éclat. La place que tient l’Orient dans les gestes romains n’offre ainsi qu’un aspect particulier d’un phénomène général. Si les Romains et les Latins d’Occident s’intéressent passioné-

1 Jérôme, IV, 848 (éd. Migne). Cf. Rufin, P. L., 21, 413. — Il faut aussi, peutêtre, tenir compte des rapports particuliers qui ont de tout temps uni l’église de Saint Marc à celle de Saint Pierre.

s H. F., V, 20. — L. P., I, 306, 307, note il. — Cf. aussi Gl. Mari., 34.

a Ebert (tr. fr.), I, 109.

4 « Parthicus ductor, propter pacti commodum in Romanum imperium gaudeat transire. Indus ipse, post expérimenta mansueti oris, stridula voce compressa, leges quibus servire iubeatur graeco cognoscat interprète. » [Avitus Anastasio, apud Sirmond : Opéra Varia (Paris, 1696), II, 123.]

5 C’était l’ascétisme des mages qui leur conciliait les bonnes grâces de saint Jérôme : « Eubulus quoque, qui historiam Mithrae multis voluminibus explicuit, narrat apud Persas tria généra magorum, quorum primos qui sunt doctissimi et eloquentissimi, excepta farina et olere nihil amplius sumere... » (Adv. Jovinia*. um, II, éd. Migne, II-III, 303-304.)

c Hexam., XXI (P. L., 14, 107).

ment à ces lointains pars, n’est-ce pas que leur imagination les entoure d’une auréole merveilleuse?

Les Romains du temps de Théodoric ne peuvent être suspects de tiédeur à l'endroit de leurs martyrs : l’ardeur avec laquelle ils se disputent l'honneur d’être ensevelis non loin d’eux ( ad sanclos), le soin avec lequel ils ornent leurs tombeaux et célèbrent leurs anniversaires, l’épanouissement même de cette littérature que nous étudions l'atteste avec éloquence : et les graffites que Ton déchiffre sur les parois des catacombes confirment expressément tous ces faits. Voici pourtant qu’une sainte, qui n'est pas romaine , est honorée par eux à l'égal de leurs plus glorieuses ; on la vénère dans une basilique titulaire ; un de ses compagnons, qui n'est pas davantage romain, s'installe dans un autre titillas ; on inscrit son nom dans le canon de la messe ; au milieu de la nuit de Noël, on va célébrer une messe, dans son église, en son honneur; « on y fai(t) abstraction de la fête de Noël ; c’(est) comme une parenthèse au milieu des solennités commémoratives de la naissance du Christ 1 ; » en même temps que l’Enfant Jésus, les Romains fêtent sainte Anastasie : ils la vénèrent à l’égal de sainte Cécile, et saint Chrysogone à l’égal de saint Sébastien.

A la même époque environ, voici deux autres saints, qui ne sont pas romains davantage , et qui reçoivent à Rome le même accueil. Le pape Symmaque (498-314) leur élève un oratoire auprès de Sainte-Marie-Majeure ; quelques années après, Félix IV (326-530) leur consacre une église, au cœur même de Rome, sur le Forum, sur la Voie Sacrée ; il aménage à cet ef/et les Archives de la Préfecture Urbaine et le petit temple rond bâti par Maxence à la mémoire de son fils Romulus et consacré, très peu de temps après, en l’honneur de l'empereur Constantin. Tandis que sainte Eugénie, et tant d’autres, n’ont que des sanctuaires cémitériaux, les saints Côme et Damien sont vénérés dans le plus central des sanctuaires urbains.

Sainte Anastasie, les saints Côme et Damien ont en commun

1 Duchesne. Sainte Anastasie (Mélanyes, VII, 405). — M. l'abbé Duchesne semble rattacher l'épanouissement de ce culte à la domination Byzantine. Cela n’est, semble-t-il, nullement nécessaire : l'épanouissement du culte de Côme et Damien est certainement antérieur à la conquête ; et le prologue des gestes d* Anastasie — comme celui des gestes de Nérée — me parait être contemporain du concile damasien, des éditions de Denys le Petit et de la grande crise manichéenne-romaine du temps de Symmaque.

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