LES AMBASSADES PONTIFICALES A BYZANCE
ce privilège 1 qu’ils arrivent de Byzance : si Anastasie est originaire de Sirmium, depuis la translation de ses reliques à Constantinople, au temps de Gennadius (458-471), les Byzantins l’ont adoptée; c’est désormais une sainte grecque, ce qu’elle était sans doute à l’origine. Et voilà sans doute aussi pourquoi les Romains l’adoptent à leur tour, en même temps que les médecins anargyre s: s’ils dépouillent ainsi leur orgueil religieux, s’ils surmontent leurs susceptibilités pieuses à l’endroit même de leurs martyrs, n’est-ce pas que l’incomparable prestige de Byzance enchaîne leurs susceptibilités et désarme leur orgueil?
On a vu que l’église aventine de saint Boniface, selon toutes les vraisemblances, date du pontificat de saint Grégoire (590-604) et que c'est l’apocrisaire Boniface, plus tard pape de 608 à 615, qui a introduit à Rome le culte du saint Cappadoeien, son homonyme et son patron. Mais d'où vient la légende? On a dit 2 que la caravane de Boniface allant de Rome à Tarse par la voie de terre, avec des chevaux et des voitures, était un trait « des moins indigènes » qui décelait une main étrangère. Rien n’est moins sûr. Deux itinéraires joignaient Rome à l’Orient : l’un, sans doute, contournait la péninsule et était entièrement maritime; mais il y en avait un second qui utilisait la Voie Latine jusqu’à Casilinum, la Voie Appia jusqu’à Bénévent, la Voie Trajana jusqu’à Egnatia 3 , qui franchissait l’Adriatique entre ce dernier port ou Bari et Apollonie ou Dyrrachium, qui traversait la Macédoine et la Thrace par la Voie Egnatia, Scampa, Héraclée, Thessalonique et Philippes. Saint Paul la connaissait bien ; les légats d’Hormisdas (511-523), Germanus et Joannes, Andréas et Dioscorus
1 Duchesno, Le Forum chrétien . 33 sq. — Qui sait si l’appropriation au culte des Archives de la Préfecture n’est pas due aux intrigues du parti grec!' Si ses saints étaient bien vus du peuple romain, n’avait-il pas quelque chance d’en être bien vu à son tour?
- Duché? ne. Mélanges , X, 225.
3 Cf. De Via Militari Romanorum Egnatia qua Illf/ricum, Macedonia et Thracia iungebanlur dissertalio geographica ; scripsit Theophilus Luc Fridericus Tafe iTubingac, Laupp, 1842, in-P), \ 111, VI, surtout Vil. « Impp. Anastasio (Ü)l-
la suivirent souvent 1 ; et les contemporains de saint Grégoire ne l'avaient pas oubliée : témoin ce Maximianus qui, assailli par la tempête dans T Adriatique, fut jeté par elle à Cotrona en Calabre 2 . Il semble bien, d’autre part, que Cvriaque ait été à pied de Rome jusqu’en Perse. La caravane de Boniface n’a donc rien qui doive surprendre, si l’on admet qu’elle a été imaginée par un personnage (pii aurait suivi la même route Egnatia que le martyr ; si l’on admet, comme il est vraisemblable qu’elle a été décrite par un membre de l’ambassade conduite à Byzance par le diacre de saint Grégoire ou par quelque autre apocrisiaire. Le prétendu voyage du martyr de Rome jusqu’à Tarse n’est, en quelque sorte, qu’un double légendaire du voyage historique de ses dévots de Byzance jusqu’à Rome.
Cette conclusion est d’autant plus probable qu’on peut faire valoir à l’appui un fait du même genre. Saint Alexandre 3 martyr de Druzipara part de Rome et accomplit un long voyage dans l’Est avant de trouver la mort, aussi bien que saint Boniface de Césarée ; connue celui-ci, celui-là suit la voie de terre — dont nous avons gardé, du reste, une longue et curieuse description — et voyage « en caravane » avec des iiunenta et des basternae . Et, dans l’un et l’autre cas, le prétexte du voyage est invraisemblable et absurde : ce sont des reliques que l’amant d’Aglaé va quérir en Orient, comme si Rome manquait de martyrs, et c’est la mort qu’y va chercher à son tour le fils de Poemenia, comme si, à Rome, on hésitait à faire des martyrs : lorsqu’on découvre que Processus et Martinianus, soldats comme Alexandre, sont chrétiens comme lui, les envoie-t-on chercher leur bourreau tout au fond de la Thrace? La conception du voyage en Orient, épisode central
518) et Iustino (518-527) pontifices romani non rarurn commercium cum aula byzantina habebant, maximopere ob Acacii haeresin. Legati, ab Aulone venientes, e meridie Apolloniae sita, per Scampinam civitatem Lychnidum, bine Thessalonicam, postremo Constantinopolim proficiscebantur. »
1 « In civitate Aulonitana... pervenimus... ; quod in Scampina civitate factum est... Antequam nos ingrederemur in civitatem, venerabilis Troilus episcopus cum suo clero vel... plebe in occursum nobis est... prope omnes cum cereis viri... nos susceperunt... Istaui... cpistolam ante XXX milliaria a Lignido fecimus... Scampis nobis positis. » (Suggestio secunda Germani et Joannis ep., Felicis et Dioscori diaconorum et Blandi presbvterorum ad Hormisdam. — Conc., X, 514) (ou P. L., 63, 441-443). Cf. aussi le concile d’Epire (P. L., 63, 389).
-* Dial. III, 36 (P. L., 77, 304).
3 13 mai, 192.