‹ Étude Sur Les Gesta Martyrum RomainsChapitre 125 sur 161 · SAINT ALEXANDRE DE DRLZ1PAR V · texte numérisé non relu

SAINT ALEXANDRE DE DRLZ1PAR V

des deux légendes, est donc de même nature exactement dans Tune et l’autre.

Qui sait s’il n'en faut pas chercher l’origine dans les voyages, assez fréquents, des ambassades pontificales allant de Rome à Byzance? Les moines, les clercs pieux qui les composaient, comme ils cherchaient naturellement à sanctifier chacune des actions de leur vie en y associant Dieu et les saints, aimaient, sans doute, avant d’entreprendre un long voyage, et périlleux, à invoquer, il imaginer au besoin un patron qui l'eût fait luimême avant eux, (pii eût parcouru leur route, qui les protégeât durant tout le temps du trajet et auxquels ils pûssent, avec sécurité, se recommander chaque soir à l'étape. Qui sait si les rapports diplomatiques établis entre Rome et Byzance n'ont pas suscité des cultes itinérants, si j’ose ainsi dire? Lorsque Tiberianus apprend à Alexandre qu’il l'emmènera à Byzance, Alexandre s’en félicite: « Tu veux sans doute, lui répond-il, que je devienne célèbre dans beaucoup de pays » : n’y a-t-il pas là une allusion à de petites chapelles établies le long du chemin ? Noter que la légende semble indiquer que la route est semée du sang du martyr, de ses os, de ses reliques. De ces « cultes itinérants », dont les gestes de Boniface nous donneraient un indice, les gestes de saint Alexandre seraient une expression achevée. L’épisode central qui les caractérise tous deux, le voyage d’Orient qu’ils retracent n’est vraisemblablement pas sans rapport avec les missions diplomatiques dont étaient chargés, dans ce même Orient, des moines de ces mêmes monastères.

Un dernier fait confirme notre hypothèse ; elle explique Tassez inexplicable flottement d’une même légende entre Rieti en Ombrie et Æcae en Apulie *. Adrien était empereur depuis vingt-cinq ans, raconte la légende ombrienne, lorsque, revenant d’Orient à Rome, il entendit parler du bienheureux enfant Eleuthère. Sa mère Anthias, qui avait vu l'apôtre Paul « in corpore » l’avait confié à l’évêque Dynamius, qui l’avait instruit et consacré évêque. Eleuthère convertit le comte Félix envoyé pour l’arrêter; conduit à Rome, il est interrogé par Adrien et torturé sur ses ordres ; il exalte Pierre et Paul qui ont vaincu Simon le mage ; il convertit le préfet Corribon et sort vainqueur de tous les tourments. Décapité avec sa mère, il est enseveli avec elle près de Rieti, dans une église où se

‘ 18 avril 530. — Moinbritius, I, 250, et Cat... Bruxelles, I, 148.

HISTOIRE C.ÉNÉRALi: DES TRADITIONS ROMAINES

multiplient leurs bienfaits jusqu’à ce jour. Les deux frères Eulogius et Theotlulus qu'il a ordonnés ont raconté cette histoire : ils l'ont vue.

Lanière d’Eleuthère, Anthias, raconte la légende apuiienne, l'avait confié à un certain évêque qui l'instruisit, le consacra évêque et renvoya en Apulic (in civitatem Apuliann. Adrien revenant d’Orient à Rome entendit parler de lui et Renvoya quérir par le comte Félix qu’il convertit; conduit à Rome, il est interrogé par Adrien et torturé : il exalte Pierre et Paul qui ont vaincu Simon le mage, il convertit le préfet Corribon et sort vainqueur de tous les tourments. Démembré par quatre chevaux fougueux, il est ressuscité par l’Ange du Seigneur : il vit avec les bêtes féroces sur une haute montagne et leur enseigne à louer Dieu. Pris par les chasseurs d'Adrien dans une battue ordonnée pour les jeux, il est décapité avec sa mère. Evêque d’Æcae, ses reliques sont portées à Rome ; mais ses compatriotes les dérobent et remportent le corps.

Que ces deux textes reproduisent, avec quelques variantes, la même tradition, c’est ce que démontrent l’identité des deux personnages centraux, l’identité des deux épisodes secondaires. (Félix et Corribon), la même affectation d'apostolicité. Si l’on fait abstraction de l'épisode proprement apulien — qui semble annoncer certains couplets du cantique au frère Soleil — je veux dire l’épisode d'Eleu ibère charmant les bêtes féroces et leur apprenant à dire, à leur manière, les louanges du Seigneur, — les deux traditions ne diffèrent que par leurs attaches topographiques : ou plutôt c’est évidemment une seule et même tradition qui s’est localisée à Rieti d’abord, à Æcae ensuite.

Entre Rieti et Æcae, pourtant, aucune route n’est ouverte. La Sabine, la Valérie, le Samnium les séparent, âpres massifs coupés de hautes vallées divergentes comme celle de l’Avens, du Yulturne, du Sagrus et du Tiferne que ne traverse aucun chemin. Quel est donc celui que la tradition a suivie?

Il faut noter d’abord que ces deux rédactions, si différentes par leur topographie, concordent en un point, même à cet égard : c’est à Rome qu'est censé mourir l’apôtre de Rieti, à Rome encore l'apôtre d'Æcae. Ne serait-ce pas par Rome que la tradition aurait passé ? Eleuthère et Anthias sont solidement attachés à Rome par le férial :

XIII kl. mai. Home Eleuteri epi. et Antiæ matris eius,

SAINT ELEl’THÈRE

disent égalent les trois meilleurs manuscrits ; aucune attestation aussi ancienne, aussi sérieuse ne nous autorise à admettre l’existence de deux saints portant les mêmes noms, si rares, à Rieti et à Æcae ; il est beaucoup plus probable qu’en chacun de ces deux endroits, comme à Histonium, par exemple, chez lesFrentani, un Eleuthère était vénéré: cet Kleuthère aura été confondu avec l’Eleuthère de Rome et se sera doublé ainsi d'une Anthias.

On s’explique sans peine la confusion du saint de Rieti et du saint de Rome. L'Ombrie, en général, et Rieti, en particulier, sont situées sur la dorsale italienne Rome-Ancône, toujours suivie parles grands courants militaires, commerciaux et religieux : nous l’avons déjà constaté à propos de Sérapie et de Sabine ; nous le constatons ici pour la seconde fois. Et cette fois-ci notons que, au moment où nous sommes, c’est un évêque de Pérouse, Jean, qui consacre Pélage en 550; que c’est un ombrien, Valentin, qui, à l’époque de ce même pape 556-561, parait être chargé de l’administration du temporel de l'église; enfin, qu’il n'est pas de pays sur lequel saint Grégoire, dans ses Dialogues, nous donne plus de renseignements que sur l’Ombrie 1 . A l’époque où nous sommes, nous avons donc une attestation formelle d’échanges de traditions entre l’Ombrie et Rome : l’« ombrianisation » du groupe romain Eleuthère-Anthias est un cas analogue et contraire à celui de Sérapie-Sabine.

Quant au transfert du mémo groupe en Apulie, il semble bien que ce soit les ambassades pontificales qui puissent l’expliquer. La ville (T Æcae est située sur la route directe de Home à Egnatia: entre Bénévent et le champ de bataille de Cannes — que relient la Voie Trajana, — plus précisément entre Æquum Tuticum et Herdoniae, c’est à Æcae qu’on s’arrête, à Æcae qu’on fait étape. Rien de plus aisé à concevoir, qu’un échange de légendes entre ces deux points, étant données les circonstances géographiques et historiques que l’on connaît. N'est-il pas curieux de voir l’influence des ambassades pontificales se rendant de Rome à Byzance sur les traditions martyrologiques romaines 2 ?

Et c’est ici le lieu de rappeler que certaines formules

1 P. L., 303. — Dial., III, 29 (P. L., 77, 285, 289, 31.Ï).

8 C’est par là que s’explique sans doute l'importation à Rome des saints de Thessalonique, Luceia et Auceias (2.7 juin, 10).

reviennent dans nos textes dont on retrouve soit le modèle exact, soit un équivalent dans les lettres échangées entre les Papes et les Empereurs. Claritas Vestra se lit dans Calliste, Mansuetudo Vestra dans les Quatre Couronnés, Sanctitas tua dans Etienne, dans Suzanne, dans Félicité; Caritas Vestra dans Suzanne; Heatitudo Tua dans Pancrace; Clementia Vestra dans Abundius, Sublimitas Vestra dans Eugénie, etc... Or, il se trouve que ces mêmes termes, ou des ternies analogues, apparaissent à chaque page de la correspondance des papes et des empereurs, à la fin du v c siècle et au cours du vi e siècle. Pietas Vestra , par exemple, se lit dans une lettre envoyée par Hormisdas ii Anastase 1 , Heatitudo Tua dans une lettre d’Anastase à Hormisdas 2 , Sanctitas Tua 3 , Parvitas Tua dans une lettre de Trifolius à Faustus Ces similitudes et ces analogies n'invitent-elles pas à penser que ce sont les mêmes hommes qui employaient les mêmes termes et que c'est parmi les clercs de la chancellerie pontificale qu'il faut chercher les rédacteurs de plusieurs gestes romains? L'habitude avait façonné leur esprit et leur style: pouvaient-ils concevoir qu'un pape du ii ü siècle ffit appelé autrement qu’un pape du vi°? Dans Fun et l'autre cas, les mêmes formules de politesse et d'humilité, aussi affectées les unes que les autres, devaient se présenter d'elles-mêmes à leur esprit et venir d'elles-mêmes se placer sous leur plume.

* P. L., id.

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