BYZANCE
Il se trouve donc que Byzance a exercé sur les traditions martyrologiques romaines une influence déterminée, en raison des relations politiques qui l’unissent à Rome et du prestige moral dont elle paraît investie. Et ces deux faits ne sont pas aussi étrangers l’un à l'autre qu’il peut le sembler tout d’abord : jusqu’à la résurrection du Saint-Empire, au siècle de Justinien surtout, Byzance est vraiment le centre du monde, et les Romains le sentent mieux que personne, en raison de leur passé.
Depuis le moment où l’autorité impériale disparaît de Rome pour.se concentrer à Byzance, tandis que l’autorité du Pape s’épanouit et s’exalte (440-476), jusqu’à l’époque où se constitue définitivement l’Etat pontifical tandis que la question iconoclaste semble devoir faire éclater le schisme grec — deux siècles avant Michel Cerularius — , les rapports du Pape et de l’Empereur se resserrent et se multiplient, réglés par le jeu de quatre intérêts contradictoires : Rome veut être la maîtresse suprême dans l’Eglise, mais Byzance lui conteste cette place, et prétend fonder sur la primauté politique la primauté religieuse; Rome veut que les soldats de Byzance garantissent sa sécurité contre les barbares au dehors et contre les factieux au dedans, mais Byzance entend garder ses soldats pour arrêter les Perses ou les Musulmans, les Avares ou les Slaves.
Durant une première période (476-519) Byzance se désintéresse des destinées politiques de Rome ; elle l'abandonne aux Ostrogoths, elle méconnaît la primauté religieuse du Pape : c’est alors que, lançant l’Hénotique (482), l’Empereur annule les décisions romaines promulguées à Chalcédoine (451); alors que les bandes de Théodoric s’établissent en Italie et font de Rome leur capitale. Le Pape cependant négocie pour maintenir sa suprématie : en 519 il y parvient : le schisme acacien est clos.
Une nouvelle période s'ouvre : Justinien décide son oncle à entreprendre la restauration de l’Empire ; barbare ébloui du prestige des splendeurs romaines, il veut réoccuper la Ville, reine du monde. Et, dans les sphères ecclésiastiques byzantines, il trouve un appui : Rome occupée par les troupes impé-
riales, le Pape ne sera-t-il pas dans la main de TEmpereur; Byzance ne sera-t-elle pas maîtresse souveraine, dans l’Eglise comme dans l’Etat ? Le parti byzantin relève la tête à Rome, aux derniers jours de Théodoric : le consulaire Albinus correspond avec l’Empereur; en 523, en 526, en 530, Dioscore, l’ennemi des Goths, est tout près d’être élu pape; les Goths se sentent à ce point menacés qu’ils contraignent Félix IV à se désigner lui-même son successeur. A cette lutte indirecte, succède bientôt la guerre déclarée ; Amalasonthe, régente au nom d’Athalaric, mécontente les Goths par ses adroites faveurs aux Romains : Théodat se révolte au nom de ceux-là, l’armée byzantine débarque pour le punir (535), Bélisaire prend Naples, Rome, Ravenne avec Vitiges; et, après les éphémères succès de Totila, Narses parfait son œuvre (552-554) et organise l’Exarchat. — Cependant l’œuvre religieuse s’est poursuivie paraHèlement à l’œuvre politique : la querelle des trois chapitres fait pendant à la guerre Gothique. Theodora espère confisquer la direction de l’Eglise en mettant à sa tète un homme à elle : ce n’est plus Dioscore, c’est Vigile Et Vigile cède, en effet, mais jusqu’à un certain point seulement : le christianisme résiste à l’esprit grec, et le monophysisme va grossir la liste des hérésies.
Mais voici que, après la mort de Justinien grand amateur de théologie (565), avec la mort de Narses (567) défenseur de l’Italie Byzantine, la situation se transforme de nouveau. Le Pape perd son protecteur au moment où les Lombards le menacent : les ambassades envoyées à Tibère (578-582), à Longin et à Maurice (582-602) sont impuissantes à obtenir l’envoi d’une armée. — Et Byzance commence de préparer contre Rome une rébellion nouvelle : le monothélisme dénonce le nouvel effort autonomiste byzantin.
On voit quelles questions se débattaient durant tout le vi° siècle entre l’Empereur et le Pape; on devine à quels incessants voyages, à quels multiples rapports ces controverses et ces négociations donnaient lieu : on mesure toute la place que Byzance tenait à Rome.
Et l'on discerne aussi, non seulement par quelle voie les nouvelles d'Orient parviennent en Occident, mais aussi la raison dernière du prestige qui transfigure l’Orient aux regards des Latins et des Romains.
C’est d’abord la patrie des civilisations primitives et tout