VALEUR HISTORIQUE DES RÉDACTIONS
[v c -vii e siècles]
Après avoir vu quelles doubles déformations ont subies les traditions romaines à l’époque de leur naissance et à l’époque de leur rédaction, nous sommes en droit de conclure que leur valeur historique dépend de F époque à laquelle on les rapporte : très faible pour qui recherche ce que fut la vie chrétienne à Rome pendant les persécutions, elle apparaît comme considérable à celui qui étudie ce qu’elle devint lorsqu’elles eurent cessé.
Nous pouvons répondre à la question que posait la première partie de cette étude : les gestes romains sont apocryphes : nous entendons par là, prenant le mot dans sa signification courante, qu’ils se donnent pour ce qu’ils ne sont pas. Ils ne sont pas un document authentique sur l’histoire des persécutions parce qu’ils ont été rédigés, non sur des documents autorisés, mais d ? après des traditions orales incomplètes et déformées 1 , par des clercs de faible culture intellectuelle et morale écrivant à l’époque ostrogothique.
1 Ce qui ne veut pas dire que les auteurs des textes que nous lisons n’aient pas eu sous les yeux un texte. Nous croyons qu’à un moment donné les Romains se sont mis, un peu de tous les côtés à la fois, à écrire leurs légendes ; et ils ont pu utiliser les rédactions qui leur étaient tombées sous la main : mais
On ne saurait douter que ces clercs n'aient appartenu à des milieux romains, sinon toujours par leur naissance, au moins par leur carrière, lorsqu’on se rappelle l’abondance, la précision, nous ajouterons l'exactitude des renseignements topographiques qu’il nous transmettent. Il n’est, peut-on dire, pas un détail de nos légendes qui n'ait, en quelque manière, sa racine dans le sol; il n’est pas un épisode qu'elles racontent qui ne soit comine attaché à quelque monument ; il semble que la vue de l’un ait été, pour nos rédacteurs, l’occasion de conter l’autre; et, de fait, c’est la Ville tout entière arec sa couronne de basiliques et de catacombes qu’ils font voir à leur lecteurs L
Romains, nos rédacteurs sont aussi des ecclésiastiques. La nature môme de leur entreprise l’indique clairement : à moins de raisons positives, on est fondé à attribuer à des clercs plutôt qu’à des laïques l’idée de raconter la vie des saints. Au surplus, l’hypothèse est confirmée par l'examen des passages qui concernent le culte et la doctrine. Prenez les gestes de Processus, ceux de Calliste, de Laurent, d’Etienne, des Martyrs Grecs, de Censurinus, de Maris, de Cornélius, de Marcellus, de Suzanne, de Pancrace, d’Anthime, de Jean et Paul, de Vibbiane. Toutes les fois que la grâce a touché indifférents ou persécuteurs, nous voyons toujours, et dans le môme ordre, survenir les mêmes cérémonies et s’accomplir les mômes rites : une profession de foi sommaire faite ex loto corde , un jeûne d’un ou deux ou trois jours (vespertimmi ou triduamun jeju nium ), le baptême, la communion ( participnrit corpus et san girinem), parfois la confirmation ( consignant eos). La constance et la régularité de ces mentions seraient assez surprenantes dans des esprits que n’aurait pas façonnés et comme moulés une éducation ecclésiastique : elles s’expliquent très naturellement dans le cas contraire.
11 suffit, du reste, d’étudier la théologie des gestes pour se convaincre que, si enfantine qu’elle paraisse, elle atteste une culture religieuse particulière chez ceux qui nous la font connaître. Ils réfutent le paganisme en lui objectant l’immoralité
ces rédactions venaient elles-mêmes de voir le jour. Elles se sont supplantées peu à peu l'une l’autre, pour des raisons qui nous échappent.
1 M. Kiïnstle prétend que plusieurs gestes ont été rédigés en dehors de Home. Les expressions Via quae nuncupalur prouvent seulement le désir qu’a le rédacteur de donner à son récit une allure impersonnelle de document officiel.