VALEUR HISTORIQUE DES RÉDACTION
le seul nom d’auteur qui nous soit parvenu à travers les flots de cette littérature anonyme 1 .
Rédigés par des clercs romains, les gestes sont de peu de secours et d’un très délicat usage pour Historien des persécutions. La critique extrinsèque et intrinsèque permet parfois, on Ta vu, d’apprécier la valeur de tel ou tel détail rapporté par les gestes. Mais cette double critique est souvent impossible ; souvent aucun document n’existe que l’on puisse confronter avec eux: on l’a vu également. Quel parti prendre alors et quelle attitude tenir? Que valent pour l’historien ces faits que nous n’avons pu critiquer?
Lorsqu’ils sont une donnée essentielle de la légende, ils sont acceptables, non comme certitudes historiques, mais comme croyances logiques . Notre connaissance générale de l’époque des persécutions permet d’en concevoir la possibilité ; la nécessité de rendre raison de la naissance du culte par-delà la formation de la légende invite à en admettre la réalité . Acceptez le fait du martyre, tout se comprend sans peine : la célébration des anniversaires; le souvenir des événements, vivant d’abord, puis qui s’efface; l’oubli qui ensevelit tel détail dans le passé, qui donne à tel autre une valeur qu’il n’eut jamais ; l’histoire se déforme: sous l’influence de la crise dioclétienne, du culte des martyrs, du mouvement ascétique, et des conditions de la vie romaine à l’époque ostrogothique, la physionomie des faits s’altère; mille causes inconnues agissent, la langue change, l’empire s’écroule et le noyau de vérité se cache sous une enveloppe trompeuse et révélatrice tout ensemble. Nier le martyre, n’est-ce pas supprimer la raison de cette évolution légendaire; n’est-ce pas se priver des moyens de la comprendre ?
Lorsqu’ils sont des détails accessoires de la légende, ils sont acceptables dans la mesure de leur étrangeté. L’imagination des pèlerins et des rédacteurs tourne toujours dans le même cercle et ramène toujours les mêmes incidents, miracles des
1 U faut peut-être y j< indre le nom de Porphyrion (IV Coronati;.
saints et conversions des persécuteurs; la singularité du fait peut être est une garantie de son exactitude.
L'historien des persécuteurs ne devra pas oublier, enfin, que nos textes ne donnent qu'une idée très incomplète et très insuffisante des traditions oü ils puisent. Nous ne possédons qu'un maigre rameau des traditions relatives à saint Pancrace : et son tombeau avait vu naître pourtant de bien merveilleuses légendes. Les rédacteurs écrivaient ce qu'ils savaient; c'était souvent peu de chose. Il arrive même que leurs renseignements se contrarient 1 . On aurait donc tort d'attacher trop d'importance à leur témoignage : chaque texte ne représente qu'un aspect de la tradition ; chaque tradition ne nous transmet qu'un fragment d'histoire ; et de combien de traditions n'avonsnous pas à déplorer la perte 2 ?
Les gestes romains ont un grand prix pour l'historien du christianisme occidental tel qu'il se développa depuis Constantin jusqu'aux Lombards. Ils nous laissent apercevoir la nature et les aspects de la vie religieuse à cette époque dans les milieux populaires. Et cette connaissance, à peine ébauchée aujourd'hui, est aussi essentielle à l’intelligence du christianisme que l'étude des systèmes théologiques, puisque, à côté de l'élite intellectuelle, il y a les foules vivantes; puisque c'est à celles-ci surtout que s'est adressé le Christ, et ses disciples après lui; puisqu'il n'est pas démontré, enfin, que la vie de celles-ci soit de même nature que la vie de celles-là. Il est remarquable que, dans les gestes romains, à une ou deux exceptions près, on ne trouve pas une allusion aux controverses pélagiennes ou semi-pélagiennes 3 . On y trouve, au contraire, à chaque page la preuve du prestige qui entoure les martyrs; les gestes ne sont-ils pas eux-mêmes, par eux-mêmes, une manifestation éclatante du rayonnement de leur culte? Or, c'est un moment 011 on les rédige, au cours du vi c siècle, que disparaissent du sol romain les dernières inscriptions païennes 4 ;
1 Cf. les trois traditions relatives à saint Clément, supra , p. 161.
2 Le Liber Ponlipcalis nous parle d’une Eleutheria qu’aucun autre texle ne mentionne.
3 « Regnu m dei quod nobis paratum est a constitutione mundi (Gesta Marcelli, 16 janvier, 6, g 5). Cf. aussi supra , p. 336-337 sq.
4 Elter : das allé Rom in der Vorstellung des Mittelalters (Berlin, Phil. Wochenschrift, 1898, n° 7, p. 221-222). — Gélase (192-496) fustigeait les dernier»