SE L’INFLUENCE DES RÉDACTIONS SUR LES TRADITIONS
[v°-vii e siècles]
Il peut sembler téméraire de prétendre rechercher rinlluenre <les textes sur les légendes d’oü ils sont issus : en dehors •des textes eux-mêmes, combien rares sont nos documents sur les traditions romaines ! Il est pourtant permis de le tenter : il semble que Ton puisse discerner trois époques dans l’histoire des rapports réciproques des traditions et des rédactions.
Au moment ou les clercs de la chancellerie pontificale et les desservants des catacombes rédigent les gestes des martyrs, chacun de leurs écrits n’obtient, semble-t-il, que la plus faible diffusion 1 . Mais toutes leurs rédactions attirent l’attention générale sur les martyrs dont elles détaillent l’histoire ; souvent elles exaltent la gloire de ces martyrs et développent leur culte. Un exemple frappant de cette action du texte sur la tradition a été très précisément indiqué naguère à propos de sainte Cécile 2 : avant la rédaction des gestes, •c’est une sainte peu connue, peu fêtée : le Chronographe de 354, Damase, Prudence l’ignorent également; les verres dorés ne rapportent jamais son nom. A peine les gestes sont-ils écrits.
1 Cf. supra , p. 161, les trois traditions coexistantes sur saint Clément.
2 Cf. Erbes, op. cit. y 11 sq. et supra.
:i68 HISTOIRE GÉNÉRALE DES TRADITIONS ROMAINES
la situation change ; sainte Cécile expulse Caecilius de l’église trasteverine ; le pape officie en personne le jour de sa fête, et l’évêque de Ravenne Vitalis, en 565, cherche à obtenir quelque relique de son tombeau.
Seulement, lorsqu’écrivent les rédacteurs, la tradition est trop vivace encore pour se figer sous leur plume ; elle continue de vivre dans la bouche des pèlerins et des clercs; depuis les origines jusqu’à ce jour, il y a continuité dans la vie légendaire; les récits se sont transmis sans interruption de génération en génération; les cimetières ont traversé les âges, gardant à peu près intacts les monuments des origines, les réparant après les crises passagères. Les révolutions politiques qui tiennent tant de place dans les livres n’en occupent guère dans l'esprit des Romains : la trame des souvenirs se modifie sans cesse au fond de l’àme populaire sans se déchirer jamais.
Mais voici qu’en 541 le consulat disparaît ; vers 540, chose plus grave, le Sénat romain meurt, après douze cents ans de vie ; en 547, Rome entière, — chose unique dans son histoire, — Rome est abandonnée de ses habitants et reste déserte pendant plusieurs mois. Voilà les trois faits qui marquent, dans l’histoire de la Ville la fin d’une époque et le début d’une autre; ajoutez à cela les conquêtes et les dévastations, J’écroulement subit du régime ostrogothique, les ravages de la guerre byzantine, l’invasion lombarde enfin, qui laissa une trace si profonde dans les souvenirs des Italiens — et des Italiennes. — A ces grands faits généraux, ajoutez ce fait particulier, la dévastation des cimetières par les Gotlis ariens — dévastation dont Vigile secondé par le prêtre Andréas, s’efforce de réparer les désastreux effets : — vous comprendrez qu’il y a quelque chose de changé dans les conditions de la vie romaine en général, dans les conditions de la vie légendaire, en particulier.
C’est vraiment le moyen âge qui commence ici pour Rome. Aux divers organes dont le jeu à constitué jusque-là sa vie interne, que de lentes évolutions ont usés, que les récents bouleversements ont ruinés tout à coup, d’autres se substituent grâce auxquelles sa vio va renaître : autour du Palatin apparaît déjà YExercitus Rnmanm , comme autour du Latran se groupe tout le Venerabilis Cirrus : jusqu’en 1147, l’histoire de Rome n’est qu’un long et attristant dialogue entre ces frères ennemis.