INFLUENCE DES RÉDACTIONS SUR LES TRADITIONS
Il est naturel de penser que la fin de l'époque antique ne fut pas sans influence sur les traditions des martyrs : ne tenaientelles pas à cette époque par toutes leurs racines? L'impression que la conscience chrétienne a reçue de l’échec complet des persécutions malgré les formidables efforts des persécuteurs s’affaiblit à la longue; les traditions s’amaigrissent; le temps accomplit son œuvre ; on oublie les origines — si cruelles — et le triomphe — miraculeux — . On lie ressent plus le besoin de raconter les Gesta Dei per Sanctos, et comment les martyrs ont eu raison des multiples embûches de Satan; les embellissements ne sont plus à craindre ; l’imagination de la foule ne travaille plus à son aise sur une matière indécise et flottante, mais naturellement riche. C’est alors que se manifeste sur la légende l’influence du texte qui tend à la maîtriser désormais. Comme le germe a produit le fruit, la légende a produit le texte; en dehors de celui-ci, elle s’affaiblit et s’étiole; sans lui, elle mourrait tout à fait.
Dans cette troisième période, le texte sauve la légende. l)e cette multitude presque infinie de traditions vivantes qui avaient pris naissance, peut-on dire, à chaque crypte des cimetières, la masse était allée, on l’a dit, s’amincissant, s’amoindrissant chaque jour ; et, à mesure que l’appauvrissement légendaire se manifestait plus clairement, l’importance des gestes se développait davantage. Au temps de Grégoire I er , au vn c siècle surtout et dans les siècles suivants, s’achève la double évolution parallèle et contraire des uns et des autres : dès cette époque, la légende n’existe plus en dehors du texte qui l’incarne ; on peut rechercher l’influence de celle-là sans craindre de quitter l’étude de celui-ci 1 .
1 La mosaïque de Saint-Laurent hors les murs représente llippolytc non pas dans le costume d’un vicarius; mais dans celui d’un clerc : de Rossi explique le fait [Bull , 1882, 3a) en disant que c’est au vin* siècle qu’H. est métamorphosé en vicaire. L’explication est manifestement inexacte, puisque H. est qualifié de vicarius par les gestes de Laurent, qui sont du vi\ Le mosaïste de Pélage aura, sans doute, travaillé sous la surveillance de quelque clerc instruit qui avait lu saint Jérome.
Mais là ne se borne pas, semble-t-il, l’influence des gestes sur leslégendes romaines. En même temps qu’ils sauvent celles, dont la tradition est morte, ils en suscitent de nouvelles que la tradition n’aurait pas reconnues.
Les gestes qui illustraient l’origine du /itulus de sainte Sabine r sur rAventin, avaient excité l’amour-propre, sinon la jalousie, des clercs attachés à l’église voisine de Saint Boniface: le monument leur avait suggéré la tradition 1 . Pareille chose advint sans doute pour l’église de sainte Lucie. Le pape Honorius, qui régna de 025 à 638, consacra une église à cette sain te T dans les quartiers centraux, « iuxta sanctum Silvestrum 2 ». Je crois que les clercs qui y étaient attachés n’attendirent pas. longtemps pour suivre l’exemple des desservants de saint Boniface : le tilulus vénérable de saint Marcel n’était pas loin ; et leur piété ne pouvait souffrir que leur sainte ne fût pas aussi célébré à Home que le martyr voisin. Ils s’arrangèrent donc pour conter une histoire qui rappelât aux Romains leurs légendes et qui respectât en même temps les attaches siciliennes de la célèbre martyre de Catane.
« Dioclétien et Maximien régnaient depuis treize ans, lorsqu’une vieille chrétienne, nommée Lucie, fut dénoncée par son fils Euprepius et conduite devant l’assessor Gebal ; elle refusa de sacrifier; torturée, elle fut vengée de ses tourments par une inondation du Tibre 3 qui renversa le palais de Dioclétien. Conduite au supplice, elle convertit le païen Géminien, en passant près du Latran, non loin du tombeau des saints Jean et Paul qui l’avaient instruite. Le bourreau Pyrrhopogon est écrasé ; finalement Lucie et Géminien sont transportés par des anges, en Sicile, sur la montagne de Taormine, et, après d’autres merveilleuses aventures, Lucie meurt
1 Malgré la date récente de leur rédaction, nous avons étudié les gestes de Boniface dans le même chapitre que les gestes ostrogothiques : leur parenté avec les gestes de Sabine est manifeste, et ces gestes sont vraisemblablement de l’époque gothique.
3 Suggérée sans doute par la grande inondation survenue au temps de saint Grégoire.