LÉGENDES NOUVELLES SUSCITÉES PAR LES GESTES ANCIENS
de sa mort naturelle, tandis que Géminien est massacré au sortir d’une caverne 1 ». — Je soupçonne aussi que les gestes de sainte Martine furent alors rédigés par les desservants de Téglise consacrée à cette sainte. Sans doute, elle est attestée pour la première fois au temps d’Adrien (772-795) : il est probable pourtant qu’elle est d’un siècle antérieure. La sainte est vénérée à Rome dès cette époque : l’édition du calendrier romain faite au vir siècle 2 l’atteste ; la Secrétairerie du Sénat, oti nous la voyons établie ou vin® siècle est contiguë à la salle des Séances (Curia Hostilia), ou le même Honorius (625-638) qui fonda Sainte Lucie, aménagea encore l’église de Saint Adrien 3 . N’est-il pas vraisemblable que notre sainte profita de ce mouvement d’expropriations pieuses, dont on surprend la trace dans les textes 4 ?
Ce qui m’invite ale croire, ce n’est pas seulement les analogies verbales et morales qui rapprochent ces gestes de ceux de Lucie, c’est encore le rapport qu’ils semblent tous deux soutenir avec un autre groupe de textes. Les gestes de Concordius 5 paraissent être contemporains des gestes de Martine : ils se rencontrent souvent ensemble en tête des passionnaires; ces saints sont tous deux vénérés le même jour, 1 er janvier, d’après le calendrier du vn° siècle 6 ; nous avons vu enfin qu’un Concordius semble avoir été associé à Martine, et que, du moins, leurs corps semblent avoir été trouvés en même temps; n’est-il pas probable que leurs gestes ont été rédigés ensemble, à cette occasion? — Les gestes de Concordius, d’autre part, comme les gestes de Lucie témoignent de la vie persistante des légendes attachées au souvenir de Julien l’Apostat : sainte Lucie nous est présentée comme l’élève des saints Jean et Paul, et de saint Concordius on fait le fils de Gordien, martyr sous Julien 7 , prêtre du même titulus Pastoris que le précepteur de celui-ci, Pigmenius; dans les gestes de Yibbiane, du reste, un Concor-
1 16 septembre 286. — Ces gestes se rencontrent assez fréquemment encore dans les manuscrits. Il est possible que les g es ta minus emendata s. Felicitalis soient de cette époque environ : dans tous les cas, ils semblent bien antérieurs au ix* siècle.
2 Cf. P. L,, 123, 145-116 et cf. supra, p. 250.
3 Lanciani: Alti délia reale accad. dei Lincei , 3* série [XI (1883). p. 1].
4 II est possible aussi que l’édition bollandiste des gestes de Prisca soit de cette époque.
5 1" janvier 9.
7 Cf. supra , page 194. N
dius ensevelit le prêtre Jean, sur la voie Salara. — Aux gestes de Concordais, se rattachent peut-être ceux d’Appollonia 1 , oîi reparaissent Julien et Gordien et ceux de Marcellus et Apuleius*. Tous ces gestes sont purement fictifs, au même titre que ceux de Boniface, de Lucie et de Martine; mais, à la différence de ceux-ci, ils n’ont pas d'attache topographique, ils ne sont pas nés du désir d’illustrer l'origine d’une église déterminée.
Ce caractère les rapproche d’autres gestes, tels que ceux de Lucilla et Flora*, de Bonosa d’Anatolie et Victoire 5 . Ceux-ci, connus d’Aldhelme, semblent n’être qu’une réplique assez peu différente des gestes de Nérée; ceux-là, nous l’avons vu, démarquent plus fidèlement encore, presque littéralement, la légende que l’on imagina en l’honneur des martyrs de Thessalonique Luceia et Auceias ; quant aux gestes de Bonose, ils semblent bien être contemporains du temps où des rapports très étroits reliaient Rome à l’Angleterre. — On peut admettre, jusqu’à preuve du contraire, que ce groupe de textes, comme le premier, a été en quelque manière suscité au vii e siècle par les gestes romains.
ni
Ce qui est plus certain, ce qui est plus important du reste, ce qui atteste d’une façon plus saisissante encore l’influence des gestes sur les légendes romaines, c’est qu’ils suscitent, en quelque manière, un calendrier où les saints de celles-ci trouvent place. On a vu que le férial hiéronymien les ignorait souvent ; on va voir que leur présence dans le texte appelé
1 3 février 280. Noter qu'on trouve une Apollonie dans le groupe qui parait associé à Luceia et Auceias.
2 7 octobre 828. « Temporibus Juliani Augusti, centurio quidam.»
3 Cf. supra , page 250.
4 Cf. supra , p. 243-244. L'Église romaine de Bonosa. au Trastevere, a sa plus ancienne attestation dans un document daté de 1256, conservé dans un manuscrit de l'École de médecine, à Montpellier (Armellini : Chiese . 684).
5 9 juillet 671. — P. L., 123, 177-178. Ces gestes n’auraient-ils pas été rédigés vers 654-657, pour illustrer la famille du pape Eugène qui règne alors? Ils parlent longuement et honorablement d’un roi barbare Eugène. — Cf. infra , un cas peut-être analogue dans les Gesta Marini,