DE L’INFLUENCE DES GESTES ROMAINS SUR LES IDÉES
[vr-vii e siècles]
Le calendrier légendaire n est pas le seul texte qui nous atteste l'autorité croissante des gestes romains; si faible qu'en soit la valeur morale, on devine pourtant qu’à ce moment même ils ont exercé une influence sur les idées.
L'église catholique romaine n’a jamais rien défini au sujet des gestes des martyrs: elle n’avait pas à le faire. Elle enseigne une doctrine sur les faits qu’ils recouvrent, sur le miracle en général, sur la sainteté en général ; elle ne formule aucune proposition sur leur manifestation dans tel ou tel événement particulier. Il n'y a pas à étudier quelle doctrine elle propose, mais quelle attitude elle observe à l'égard des traditions.
366-384. Au temps de Damase, je le rappelle, la culture est encore assez forte dans ses rangs, les souvenirs assez précis pour que l'on ait également conscience et des ignorances réelles et des légendes prétendues : en les négligeant, Damase montre le peu de cas qu'il en fait 1 ; en les condamnant formellement,
1 Cf. supra, p. 26, sq. lhm(37, p.42). Je crois retrouver la façon de sentir de Damase dans le canon 14 du :>• concile de Carthage en 416 : « Omnino nulla memoria martyrum probabiliter acceptetur nisi... aut... vel .. Nam quae per somnio et per mânes quasi revelationes quorumlibet hominum ubicumque constituuntur altaria, omni modo reprobentur. »
le concile pseudo-damasien atteste qu’au début du vi* siècle on juge cette littérature comme à la fin du iv*.
1*2-795 Au temps d’Hadrien, nous voyons un pape admettre les passions des martyrs aux honneurs de la lecture publique : peutêtre dans ces « passions » comprend-il aussi les gestes romains. Dans tous les cas, la culture s’est affaissée au sein de la haute église, et la sévérité dont elle témoignait à l’égard de notre littérature s’est vraisemblablement adoucie.
v.jM-iiOi Entre Damase et Hadrien, une évolution s’est donc produite : de cette évolution Grégoire I er occupe le point moyen.
« Ce grand pape occupe, vers la fin du siècle, une place tout aussi élevée que l’a été celle de Cassiodore au milieu de ce même siècle ; toutefois, malgré la parenté multiple de leurs productions littéraires, elle est essentiellement différente. On retrouve encore dans les pages de celui-ci le reflet d’une culture plus élevée qui va disparaître ; parfois même y a-t-il une lumière éclatante; mais, par contre, vous voyez déjà les ombres de la nuit tombante s'étendre sur les écrits de celuilà 1 . » Il suffit d'en lire quelques pages pour s’aperçevoir combien s'est profondément abaissé, non pas seulement le niveau des connaissances, mais le niveau des intelligences. Je n’insiste pas sur ce fait que Grégoire ne sait pas le grec, quoiqu’il ait passé plusieurs années à Constantinople en qualité d’apocrisiaire. Mais voici qui est significatif : l’atmosphère intellectuelle où il vit est assez humble; avec un incontestable talent d’organisateur et de politique, il fait preuve d’une surprenante crédulité, parfois d’une inconcevable naïveté qui n’est pas toujours exempte de niaiserie. Car il aime à interroger la foule ignorante et pieuse, et il accepte docilement toutes ces fables que Damase voulait ignorer; il invoque le témoignage de Marc et de Luc pour s’autoriser de leur exemple et se fier bonnement
1 Ebert, Lilt. au M. A. } Ir. fr. I, 578.