‹ Étude Sur Les Gesta Martyrum RomainsChapitre 138 sur 161 · INFLUENCE DES GESTES ROMAINS SUR GRÉGOIRE LE GRAND · texte numérisé non relu

INFLUENCE DES GESTES ROMAINS SUR GRÉGOIRE LE GRAND

au témoignage d’autrui. Et quelle ne devait pas être la valeur de ce témoignage : saint Grégoire n’ose meme pas rapporter les paroles de ceux avec lesquels il s’est entretenu, à cause de leur rusticité, dit-il : quia si de personis omnibus ipsa specialiter verba tenere uoluissem , haec rusticano usu prolata st f/lus scribentis non apte susciperel ; ce n'est pourtant pas la langue de Cicéron ni de César que parle — ni qu’écrit — notre pape. Que si, maintenant, nous parcourons les quatre livres des Dialogues, notre impression se précise et nos soupçons se confirment: l’écrivain qui prit plaisir à écrire tant d’histoires triviales ou futiles, qui les enregistre sans mot dire, bien plus, qui les présente comme dignes de foi et d’éloge, celui-là est de plain-pied avec les rédacteurs des gestes romains. Comment s’étonner qu’il subisse leur influence?

Une raison particulière devait en faciliter l’action : les tendances ascétiques de saint Grégoire ne sont pas un trait moins marquant de sa physionomie que sa faible culture intellectuelle. Elevé par une femme très pieuse qui, à la mort de son mari, était entrée au couvent, il avait sans doute reçu d’elle l’amour de la vie cloîtrée. Toujours est-il qu’après avoir passé par les affaires publiques, et s'être acquitté avec honneur des charges qui lui étaient confiées — la préture par exemple, — il vendit tous les biens de son immense héritage, et, comme les personnages de nos légendes que la grâce a touchés, affecta le produit de cette vente au soulagement des pauvres et à lafondation de sept couvents ; il se retira dans l’un d’eux, à Rome. En 585, au retour de Constantinople, il rentre dans un de ses monastères, il en devient l’abbé; et, cinq ans plus tard, il refuse longtemps d’accepter la succession de Pélage qui le forçait de renoncer à la vie monastique Devenu pape, il ne cesse de soupirer après cette vie ascétique qu'il n’a guère fait qu'entrevoir. On se rappelle l’introduction des Dialogues: accablé de soucis, Grégoire se retire un jour dans la solitude, et la tristesse remplit son cœur: les affaires temporelles ne lui laissent pas le loisir de cultiver son âme 2 . Son ami de jeunesse, le diacre Pierre, vient le trouver, et Grégoire s’ouvre à lui :

1 C'est Ebert qui parle, I, 579.

2 En rapprocher un passage intéressant par la précision relative de la pensée, Dittlog Il, 3. De vase vitreo crucis signo rupto (Migne, P. L . 66, 136 et 138).

quelle perte irréparable n’a-t-il pas faite, le jour où il a renoncé pour jamais à la vie contemplative!

On se rappelle le* tendances ascétiques des Gesta Marty ram, les louanges qu’ils donnent à la virginité, le renoncement qu’ils prêchent à la vie du monde ; on ne s’étonnera pas qu’il se soit plu à les entendre conter, cet enfant d’une- mère qui, devenue veuve, se réfugie au couvent; cet homme qui, mêlé à deux reprises aux grandes affaires, comme préteur puis comme apocrisiaire, y renonce volontairement et refuse d’y rentrer; ce pape qui, maître de Rome et patriarche d’Occident, ne cesse de soupirer après le cloître 1 ?

Ce qui confirme cette idée, c’est le caractère utilitaire que revêt l’exhortation morale dans les écrits de saint Grégoire : et l’on a pu voir combien ce caractère était fortement imprimé dans les Gesta Martyrum romains. S’il est une idée qui réparait dans ces textes, comme un perpétuel refrain, c’est bien ce conseil significatif : « Les voluptés de ce monde sont passagères, les « peines de l’au-delà sont éternelles : soyez vertueux. » Ouvrez les œuvres de saint Grégoire, ses homélies notamment : la même idée revient, souvent exprimée dans les mêmes termes: Pemate ergo quia rutila sunt qitae temporaliter occurrunt ou encore qui se adhuc pro rebas tramitoriis extollit , nescit in proximo venerari qttod maneat , ou enfin : ecce mandas qui diligitar , [agit 2 .

D’une façon plus précise, il faut remarquer comme il parle, non plus de la vertu en général, mais de cette vertu particulière, si chère aux rédacteurs de nos légendes : la chasteté. « Galla, dum, fervente mundi copia, ad iterandum thalamum « et opes et aetas vocarent, elegit magis spiritalibus nuptiis

1 Je crois que Grégoire subit aussi l'influence des gestes romains par les conversations qu’il aimait avoir avec les rustici. — Cf. avec quel respect, un peu superstitieux, il parle des martyrs : « Quotidianis diebus in eorum veneratione rnissarum solemnia agimus. » Lettre à Euloge, 598 (Jaffé, 517 « Monachi... qui corpus eiusdem martyris (Laureutii) viderunt, quod quidem minime tangere praesumpserunt, omnes intra decem dics defuncti sunt » (Epist., VIII, 30).

2 Homélies , II, 28 (Migne, P. L., 76, col. 1213).

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