INFLUENCE DOCTRINALE DES GESTES ROMAINS
« copulari Deo, in quibus a luctii incipitur, sed ad gaudia aeterna « pervenitur, quain carnalibus nuptiis subjici, quac a Iaetïtia « semper incipiunt ot ad finem cum luctu tendant 1 ». Le môme esprit n’animait-il pas Gaius et Gabinius lorsqu'ils détournaient Suzanne du mariage, ou môme Nérée et Achillée lorsqu’ils engageaient Domi tille à repousser les avances d’Aurelianus en lui peignant les joies du paradis et en lui représentant la jalousie des maris, la rivalité des servantes, les douleurs de la maternité? C’est toujours la môme morale fondée sur l'intérêt bien entendu : c’était peut-être la seule que pussent entendre les Romains du vu* siècle; mais, certainement, c'est à travers les Gesta Martyrum que saint Grégoire a pu la lire dans l’Evangile.
On peut môme se demander si, indépendamment de cette action morale, les gestes romains n’ont pas exercé sur saint Grégoire une certaine action doctrinale.
Deux traits distinguent éminemment sa théologie. Il tend à faire du miracle le seul signe caractéristique du fait religieux; nullum habet me rit mil ciri hmnami ratio praehet experimen tum 2 ; la religion semble être transportée toute dans le monde surnaturel et se mouvoir dans le domaine des démons et des anges. — Le diable prend une grande place dans la pensée religieuse d'alors. Grégoire croit que, comine le Verbe s'est incarné, ainsi doit s'incarner le diable à la fin des temps 3 ; avant la venue du Christ, le diable avait droit sur toutes les âmes humaines ; il a droit encore sur les âmes incroyantes.
Or il est indéniable que les gestes des martyrs font du miracle, non pas un des signes de la valeur du christianisme, mais la preuve unique de sa vérité objective ; ils défigurent inconsciemment la notion exacte du miracle moral, abolissant, sans s’en rendre compte, la révolution intérieure, conséquence de la grâce divine ; d'après la doctrine qui s’en dégage, ce
1 Dialogues, IV, 13 (P. L . 37, 392, 340).
2 Evan"., Il, hom , 26, g i.
;J Moralia , 31, 24; — 13, 10.
n'est pas la transformation de l'action humaine qu’elle opère ; c’est son annihileinent qu’elle produit. — De môme, il est indéniable que le diable tient une large place dans nos gestes : que sont-ils autre chose, après tout, que le récit d’une longue lutte entre Dieu et Satan, oh les hommes ne figurent que comme d’inertes mannequins ; tout homme est une proie que le diable guette et que lui dérobe seule une volonté particulière de Dieu.
Ainsi, dans les gestes comme dans Grégoire, la notion du miracle s’oblitère et s’exagère, comme le rôle de Satan s’agrandit: n’est-ce pas un indice de l’influence de ceux-là sur celuici ? On a remarqué qu’à côté d’un augustianisme souvent superficiel, on discernait encore dans sa pensée d’autres éléments d’une origine inconnue : n'est-ce pas des gestes romains qu’ils semblent provenir?
Cette influence des gestes sur saint Grégoire n’a rien qui doive surprendre. Le réveil du mouvement littéraire à son époque, la révision du Liber Marty ram , ces deux faits if attestent-ils pas le renouveau de faveur qui s’attachait à l’histoire glorieuse des martyrs ; et l’âme pieuse de Grégoire, formée comme nous l'avons dit, pouvait-elle n'ôtre pas sensible aux mômes merveilles qui enchantaient ses contemporains? A trois reprises, du reste il témoigne lui-même qu’il lisait les gestes romains : il connaît le Liber Martyrum qu’il cite dans sa lettre à Eulogius; il dit (pie sainte Félicité craignait de laisser ses fils vivants après elle, « selon ce qu'on lit dans le meilleur texte des y estes 1 ; il raconte, enfin, dans une lettre à l’impératrice Constantina, que les chrétiens (l’Orient voulurent emporter les corps de saint Pierre et de saint Paul, leurs concitoyens ; qu’ils réussirent à les transporter jusqu'aux Catacombes ; mais qu’un orage affreux les dispersa comme ils voulaient continuer leur route, que les Romains accoururent et replacèrent les reliques aux lieux oh elles reposent encore 2 . Il est très mani-
1 « Sicut in gestis eius emendatioribus legitur. » ( Opern owma, I, 444, édit. Maur. Paris, 1705.)
- « Eo tempore quo passi sunt, ex Oriente fideles venerunt qui eorum corpura sicut civium suorum repeterent. Quae ducta usque ad secundum Urbis inilliariutn in loco qui dicitur ad Catacombas coilocata sunt. Sed dum ea exinde levare omnis eorum multitudo conveniens niteretur, ita eos vis tonitrui atque fulguris nimio metu terruit atque dispersit, ut talia denuo nullatenus attentare praesumerent. Tune autem exeuntes romani, eorum corpora, qui hoc ex Domini pietate meruerunt, levaverunt et in loris quibus nunc sunt condita posuerunt. » (Ep., IV, 30. — Jaffé, 1302.)