‹ Étude Sur Les Gesta Martyrum RomainsChapitre 147 sur 161 · ALDHELME, ÉGINHARD, R II A BAN MAUR, FLODOARD · texte numérisé non relu

ALDHELME, ÉGINHARD, R II A BAN MAUR, FLODOARD

la passion des martyrs : il délaye leurs gestes en lin long poème de 353 tétramètres trocha'iques.

RhabanMaur 1 , contemporain d’Eginliard — né en 786, il meurt en 856 — ; suit son exemple. Professeur à Fulda, puis évêque de Mayence en 847, il sait se souvenir, à ses moments perdus, qu’il a étudié la métrique auprès d’Alcuin et rime de petites épigrammes en l’honneur des saints de Rome, tels que Justin, Irénée, Abundius 2 , Félicité. Concordia, Hippolyte 3 .

Flodoard enfin n ' 894-966) s’inspirant de leur exemple, mais animé d’un autre esprit, ne vise à rien moins qu’à tirer de toute cette littérature les trésors de poésie qu elle cache et défigure. Dans le long poème de dix-neuf chants qu’il consacre au récit des triomphes que le Christ a remportés par ses saints, il en est quatre qui célèbrent uniquement les saints d’Italie ; Rome forme le centre de la troisième partie du poème ; en un long « proeminm », il en raconte la gloire ; puis, suivant l’ordre chronologique, il retrace la passion de chaque martyr, après l’histoire de chaque jape 4 . S’il a puisé aux gestes romains plus largement que ses prédécesseurs, si même il a eu quelque sentiment des richesses littéraires qu’ils pouvaient cacher, le chanoine de Reims n’a pas su en tirer quelque œuvre originale : il a borné son ambition à les mettre en vers 5 .

1 Koehler, Hrabanus Maurus... Leipzig, 1870.

2 Migne, P. L., 122, 1640 et 1225.

3 Cf. aussi Dümmler, II, 211, 229, 230.

4 Détails curieux sur saint Clément : chant II, ch. i et xiv. — Gallican. Jean et Paul, chant IX, ch. x et xi.

& La popularité des gestes romains est attestée plus tard, non plus par les remaniements qu’ils subissent, mais par les emprunts qu’on leur fait : on les considère comme des textes authentiques (cf. supra , p. 5). Orderic Vitalis y puise lorsqu’il raconte l’histoire de saint Pierre, Marcellus, Nérée et Achillée (11, 7. — P. L., 188, 129), ou celle de Clément (II, 24, — irf., 197), ou celle de Philippe dont il attribue la conversion à Pontien (I, 19, — trf., 70). Il ignore les gestes d’Alexandre (P. L , 188, 199).

Bien plus curieuse est la tentative de la religieuse de Gandersheim, Hrotswitha Je ne parle pas ici de la passion de sainte Agnès qui n’est que la mise en vers du texte du pseudo- Ambroise : je pense à la première et à la dernière de ses six comédies, à Sapientia et à Gallicamis : c’est la première fois qu’on a l’idée d’emprunter aux 'gestes romains la matière d’une œuvre nouvelle.

Sapientia est la mise en drame des aventures de Fides , Spes et Cari tas, ainsi que de leur mère. Au début, Antiochus préfet annonce à l’empereur Adrien l’arrivée de ces chrétiennes ferventes ; Adrien les cite devant lui, une à une; et, dans trois scènes différentes où se répète, à vrai dire, à peu près la même action, les trois sœurs refusent d’apostasier. Sapientia les assiste, les ensevelit après leur mort et les rejoint bientôt au ciel. La pièce est simple, on le voit; trop simple, peut-être; nullement, comme on pouvait s y attendre et comme on l’a prétendu 3 , moralisante et allégorique. C’est tout au plus si l’on peut relever un passage où Sapientia se fait connaître comme étant la sagesse : celui où elle apprend à l’empereur, dans la troisième scène, quel est l’âge de sa fille en lui proposant une énigme et en l’expliquant ensuite, à sa demande. Que la pièce tienne plus de l’épopée que du drame, et d’annales en vers, même, que de l’épopée, c’est ce que l’on peut soutenir; mais il serait inexact d’y chercher comme une première ébauche des moralités du xiv 0 siècle.

Gallicamis est supérieur à Sapientia par la richesse relative de l’action et la vivacité naissante du Dialogue. La pièce débute par un entretien entre Constantin et Gallican, l’empereur exhortant son général à partir en campagne contre les Scythes ; Gallican proteste de son obéissance, mais demande en récompense la main de Constantina ; et l’empereur, embarrassé, demande h consulter sa fille. La seconde scène s’ouvre alors.

1 Kôpke (llrofsuil von Gandersheim ), place sa naissance vers 933. — Cf. op. cil., p. 33.

2 Le texte dont ellesest servi ne contenait rien sur Emérentienne ni Constantina.

3 Magnin : De la comédie au X 9 siècle , p. 458 {Rev. des Deux Mondes* 4' série, t. XX). Cf. VV. Creizenach : G esc h. des neueren Bramas , I, 17.

HR0TSW1TIIA

Constantina assure qu’elle préfère la mort au mariage ; mais, pleine de confiance en la volonté de Dieu, elle promet son consentement si Gallican est vainqueur. C'est alors que celuici reparaît, anxieux «le son sort ; Constantin arrive enfin, qui fixe ses irrésolutions et lui annonce la décision de sa fille. — Ces quatre scènes, on le voit, contiennent plus d’événements, sinon d’incidents, que toute la pièce précédente ; le rôle de chaque personnage résulte assez logiquement de son caractère, l’action n’est pas ralentie par d’inutiles longueurs ; le dialogue enfin est déjà engagé avec une aisance et une vivacité curieuse.

Mais toutes ces pièces — on ne saurait trop le redire — n’ont de dramatique que le nom et la forme extérieure ; Hrotswitha n’a pas pétri de nouveau la matière que lui livraient les gestes et n’a pas essayé de leur imprimer une forme où se marquât son originalité propre. Malgré les apparences, elle n’a fait que recommencer, pour quelques légendes, l’œuvre de Flodoard : elle n’est en avance sur lui que d’une bonne intention.

Ses héritiers littéraires ne surent même pas la recueillir. Pour Hildebert du Mans ou Philippus ab Eleomosvna — selon que l’on attribue a l'un ou l'autre le poème de Martyrio et lamlibus S . Agnetis ! , — les gestes romains ne sont pas autre chose qu’une matière à vers latins. Pour Pierre de Parthénope 2 , moine du Mont-Cassin, qui vit au xi e siècle, ils ne sont non plus qu'un modèle de développement ; de même pour Marbode 3 évêque de Rennes, qui met en vers les gestes de Félix et Adauctus ; de même pour Guaiferius 4 qui rédige à cette

1 21 janvier, 714. — Cf. dans Pitra, Etude sur les Acta SS.. Intr. p. lxxvii. et sq. de curieux détails sur la littérature hagiographique au moyen âge.

2 Mai , Spicileg. Boni., IV, 268.

3 30 août, 547.

4 4 mars, 258. — C'est peut-être de celte môme époque que datent les gestes, de Best dut a (27 mai 655).

Nous n'avons pas la prétention d'épuiser tous les remaniements de textes romains qui datent du moyen âge : la plupart, du reste, sont encore inédits. Voici quelques indications à cet égard. — De la vie de Lucius, on peut rapprocher la 17/a Fabiani (20 janvier 616), et les remaniements parallèles des deux gestes d'Alexandre et de Corneille, le premier qui est imprimé dans le Catalogue des tnanuscrits hagiographiques de .. Bruxelles (L, 218, 11, 218. — Cf. Analecla, I. 506, et CaL.. Paris., II, 50), le second que Ton peut lire dans le môme catalogue (I, 80-85. — Cf. aussi 11, 65-67, et 14 septembre 145, et Bib!.

môme époque une vie de Lucius I er ; de même pour Jean, l'Ermite de Celles, qui écrit vers 1370 une vie de Flavie Domitille ; de môme enfin, de môme surtout, pour les deux hommes qui les

Casinennis, III, flor. 317). — Les gestes fabuleux de Marinus martyrisé sous un empereur Marrianus doivent avoir été rédigés pour illustrer les ancêtres d’un pape Marinus : ils seraient ainsi soit du ix # , soit du x* siècle : il y eut deux papes Marin, en 882-881 et en 942-918. — Les gestes d’Aurelianus (22 mai 129), qui guérit la tille de Dèce, comme Cyriaque celle de Dioclétien, sont peut-, être du ix*-x* siècles, peut-être antérieurs : il semble assuré qu’ils ont été composés par un lecteur assidu des gestes romains au monastère de Senator. — Les gestes d’Eustache ( Analecta , III, 63, 172. — 20 septembre 123. — Bibl. Casinerisis , III, flor. 351) ont vraisemblablement été traduits du grec peu avant cette époque : t suard est le premier Latin qui les signale ; saint Jean Damascène les connaissait.

On peut former un second groupe des remaniements et des écrits de toute nature qui sont propres aux saints les plus célèbres, tels Jean et Paul, Sébastien, Agnès et surtout Laurent. Ebert signale (I, 391; une hymne que Florus leur consacra, et il assure que ces martyrs jouent un rôle dans les mystèresdu moyen âge. Les Bollandistes ont indiqué des textes relatifs à saint Sébastien, rédigés dans les monastères placés sous sa protection {Cal. Paris . , Jll r 178-179,— Cal. Bruxelles., Il, 238. — Cf. aussi I, 381). — Philippe de Harvenet rédigea une Vie de sainte Agnès (P. L., 203, 1387). — Dans les Analecta (XI „ 313-318), on trouvera une hymne adressée à saint Laurent par maître Guillaume de Massenage ; depuis longtemps déjà, on connaît deux poèmes où les gestes de Laurent sont mis en vers: l’un est édicté au 10 août, page 510, g 120, l’autre dans la patrologie latine de Migne (tome 171, 1607-1614): ce dernier est l’œuvre de Marbode de Rennes, qui versifia aussi les gestes de Félix et d’Adauctus. Dans le Codex Bruxellensis 3332-46 (Cal., II, 324), oa trouve un remaniement diffus des légendes relatives au même saint, précédé d’un texte métrique, également consacré à Laurent, qui est peut-être l’œuvre de Jean d’Etapîes. Le Codex Parisinus 16233, signalé dans le catalogue bollandiste (II, 336) donne une Vie de saint Laurent entièrement fabuleuse.

Après les remaniements relatifs aux papes et aux grands martyrs, nous rangerons dans un troisième groupe toute une série de textes, vraisemblablement de la même époque, et qui présentent un tout autre caractère : dans leur première partie seulement ils s’intéressent aux saints romains. C’est que, pour les moines qui fabriquent les légendes de fondation de leurs églises, lesgestes romains du r r siècle surtout deviennent comme un arsenal d’authentification : ils mettent leurs personnages en rapport avec les saints romains de ces gestes : le moyen de douter après cela qu’ils aient vécu au r r siècle? Ainsi saint Auspice, évêque d’Apt, devient disciple de Nérée ( Codex Aptensis dt> xvii* siècle: texte attribué à Polycarpe de la Rivière en 1638. C’est à l’amitié de M. Georges de Manteyer que je dois d’avoir eu connaissance de ce texte.) — Ainsi, Primus et Felicianus sont associés aux saints agenais Câpres et Fides (II. Fr., VI, 12. — 20 octobre 813) (ils étaient vénérés le même jour, 9 juin). — Voici le début de la vie de saint Marcel d’Argentonianum (27 juin 477. — Cal. Paris., II, 30-31): à Rome, un très pieux, très pur, et très docte enfant appelé Marcel a reçu les leçons du pape saint Sixte. Comme Sixte veut convertir Dèce, il est martyrisé, Marcel court annoncer la nouvelle à Laurent et Laurent dit à Marcel : « Marcelle, genitor tuus Egeas noluit Christum credere. Nam mater tua Marcellina et fratres tui Saturninius et Dionysius iubente sancto Clemente papa urbis Roinae, partibus Galliarum, ut ad fidem Christianam gentes instruant, directi sunt. Vade ad eos ut non pereas in manibus inimici

Page 1