‹ Étude Sur Les Gesta Martyrum RomainsChapitre 152 sur 161 · DE L’INFLUENCE DES GESTES ROMAINS SUR LES ARTS · texte numérisé non relu

DE L’INFLUENCE DES GESTES ROMAINS SUR LES ARTS

[w^- XVII e siècles]

Peut-être conviendrait-il d'arrêter à la fin du moyen âge cette esquisse de l'histoire des gestes romains : après cette époque, les points de vue changent si complètement, nos légendes absorbées dans les grandes compilations de Yoragine et de Natali ont si complètement perdu toute vie propre pour se perdre dans les profondeurs indécises de la vie légendaire totale qu'on aurait le droit d’en abandonner l’étude comme on abandonne quelque chose qui n’existe vraiment plus. Mais, s’il est possible de les distinguer encore dans la masse confuse oü elles paraissent englouties, peut-être trouvera-t-on quelque intérêt à assister à cette nouvelle métamorphose de leur vie, à étudier cette forme nouvelle de leur influence : comme au vr siècle, comme au temps de saint Grégoire, comme au vu 0 et viii 8 , comme au moyen-âge, les Gesta Martymm, en effet, du milieu des encyclopédies hagiographiques ou ils ont été rangés, exercent encore une certaine action : non plus légendaire, cette fois, ou morale, ou religieuse, ou littéraire, mais artistique.

Bien avant la Renaissance, il est vrai, les légendes romaines ont inspiré peintres et sculpteurs. Dès le iv c siècle, on observe que la répugnance des chrétiens à traiter les scènes sanglantes s’affaiblit peu à peu, et l’on prévoit qu’elle cessera bientôt. Le

Liber Pontificalis nous apprend que, au temps de Constantin, le martyre de saint Laurent fut représenté sur un bas-relief en argent, et reproduit ensuite, d’après ce modèle, sans doute, sur la célèbre médaille de Successa 1 . Les découvertes nous ont fait connaître deux autres bas-reliefs: — l’un représentant Nérée et Achillée 2 , l’autre Agnès 3 ; — elles nous ont surtout révélé un certain nombre de fresques.

Nous noterons ici celles qui représentent le martyre d’Hippolyte 4 et celui des saints du Celius 5 , auxiv*-v* siècles; — celles de sainte Eugénie et de sainte Agnès à Naples (catacombes : Stanza circolare); — et à Rome celles de saint Laurent* 1 , de sainte Félicité 7 , de Parthenius et Calocerus 8 , de Suzanne 0 , de Maris, Marthe et Audifax 10 au v*; — de Primus et Felicianus 11 , de sainte Félicité 12 , d’Abdon et Sennen 13 , de Sébastien 1 ’*, au vn e .

A ce moment, la fresque romaine recule devant la mosaïque byzantine ; c’est alors que l’on exécute celles qui décorent les vieilles basiliques de Sainte Cécile et de Sainte Praxède, alors surtout que Ton travaille à couvrir les murs des basiliques de portraits de saints et de martyrs : les saints romains sont représentés comme les autres dans les splendeurs dorées de Monréale, de Ravenne et de Venise 15 .

> L. P., I, 181. — Bull., 1869, 49; 1875, 10.

2 Bull., 1875, p. 8, pl. IV.

3 Bull., 1884, p. 128.

4 Prudence, Péris teph ., XI, 132.

■' Cf. supra , p. 150.

6 A Albano, Bull., 1869, p. 75.

I Oratoire de l'Esquilin. Bull., 1881, p. 152.

8 De Rossi, B. S., Il, pl. XX et XXI. — Allard, II, 292-294.

» Bull., 1886, p. 11.

10 Marucchi, Il cimitero di .S. Valenlino , p. 66, note 3.

II L. P., I (Théodore), 332, à S. Stefano.

12 Via Salara, Bull., 1884, p. 152.

13 Cimet. de Pontien. Bull., 1882, p. 159. — Dès saint Basile, les chrétiens ont représenté des scènes de martyre. (Prudence, Peristeph., IX, 9. — Basile, Homélie, 19. — Greg. Nyssen, Oral, de Mart. Theodoro. — Combéfis, Pair „ Bibl. Sov. Auctuar., 211).

14 A Saint-Pierre-aux-Liens, on conserve une image votive de saint Sébastien, peut-être du iv*-v* siècle., cf. infra.

15 Les verres dorés représentent des saints, jamais des scènes de martyre. Kraus., B. E , I, 28. — Au cœur du moyen âge, la fresque romaine renaît (au xi* siècle', mais se borne à combiner des procédés anciens, comme l'attestent les peintures de Bonizzio à S. Urbano (Via Appia) de 1019 et celles de sainte Cécile (xir siècle) (Burckhardt, Ctcerone, 492).

Sur les mosaïques de la chapelle du palais archiépiscopal de Ravenne

LES GESTES ROMAINS ET l'aRT Dû MOYEN AGE 409

Plus tard, quelques tapisseries, d’une admirable finesse, représentent des scènes de martyre : c’est ainsi qu’une chasuble de 1288, travaillée en France, reproduit, parmi d’autres sujets, la mort de Clément, Corneille et Fabien, celle de Pierre, Marcel et Alexandre : les deux groupes sont séparés par l’image du Christ 1 .

11 est donc possible de saisir, dans les œuvres d’art antérieures à la Renaissance, des sujets empruntés à l’histoire des martys romains. Mais il faut noter que la plupart ont été inspirés directement par la tradition vivante, à une époque où les gestes n’étaient pas encore rédigés ; il faut se rappeler sur-

(547), on voit les figures d’un Sébastien imberbe et d'un Chnjsanthe âgé (arc de gauche), celles d 'Eugénie, de Cécile et de Darie (arc de droite) (je ne mentionne, bien entendu, que les martyrs romains). A S. Apollinare Nuovo . j’ai remarqué, à droite laquintus , Protus , Pancralius , Félix , Cornélius , Hippolylus, Laurentius , Sixtus, Clemens , et, à gauche, en commençant par la porte Eugenia , Savina..., Anatolia , Victoria..., Emerentiana , Daria , Anastasia ...» Félicitas..., Caecilia... t Agnes (avec un agneau). Le style en est beaucoup moins libre que celui des mosaïques de la galerie supérieure: exécutées au vi* siècle, elles ont été retouchées au ix*.

A Spolète, dans l’église de S. Giovanni e Paolo, consacrée en 1187, subsiste encore une fresque de cette époque environ : au milieu se tiennent les deux saints, richement vêtus, tenant chacun une porte (du paradis) ; à droite, ils sont représentés encore, l’un déjà décapité, l’autre sur le point de l’être ; à gauche, le jugement rendu par l’empereur (?). On lit sur la fresque IN NOIE DNI... AD MCLXXIUI, die XIII FVLGENTIVS EP1SC...

Voici quelques autres indications du même genre que je trouve dans mes notes. Au Mans, dans la rue de Saint-Pavin-la-Cité (par le passage de la cour d’Assé et la rue Saint-Honoré), à la maison n* 1, un bas-relief représentant le martyre de saint Sébastien ; — à Ghenonceau (appartements du rez-de-chaussée), bas-relief en bois représentant le martyre de saint Laurent (1“,70 sur 0“,60 environ) ; — au munster de Bàle, dans la nef de gauche, un panneau partagé en quatre compartiments rectangulaires : ceux du haut, partagés en deux parties inégales par un pilier, représentent le martyre de saint Laurent. Le juge est assis sur une chaise curule, il tient le sceptre ; prés de lui, une colonne surmontée par une idole (?) accroupie ; au-dessus de l’arche, une basilique. Derrière le juge, un assesseur, devant lui, un groupe de cinq personnes : à côté de saint Laurent, conduit par le gardien de la prison, on voit saint Sixte tenant de la main droite la crosse et faisant, de la main gauche, un signe de protestation. Saint Laurent est attaché â une colonne, deux hommes lui brûlent les flancs avec des torches, le juge est là, appuyé sur un bâton (l* r compartiment). — Une tour, dans laquelle saint Laurent est poussé par un gardien; un ange y pénètre par une fenêtre pour le réconforter. Devant le juge, assis sous une sorte de baldaquin et auquel le diable parle à l’oreille, saint Laurent est étendu sur le gril ; deux hommes le tourmentent avec des bâtons, un troisième attise le feu avec un soufflet. Un ange lui apporte la couronne du martyre (2* compartiment). — On sait que le palais de l’Escurial a la forme d’un gril.

1 Berteaux, Mélanges... Ecole de Rome , 1897, p. 79.

tout que, durant cette longue période, l'influence des gesta s'exerce d'autre manière et sous d'autres formes.

A partir de la Renaissance, au contraire, les arts seuls, peuton dire, s’inspirent parfois des traditions romaines. Tandis que la légende, la morale, le culte, la littérature leur échappent complètement, la sculpture et la peinture subissent encore, en quelque manière, leur influence. Sainte Agnès inspire au Tintoret un joli tableau, d'un sentiment presque tendre 1 et line toile intéressante au Dominiquin 2 : la scène du meurtre et les additions à cette scène s'harmonisent avec les violons, les (lûtes et les harpes du groupe d’anges qu'on voit planer dans l'air. — Plus souvent que celle d’Agnès, Thistoire de Laurent est mise à profit, par Daddi par exemple 3 , par Masolino'% Marescalco 5 , Bronzino 6 et Guerchin 7 ; elle inspire au Titien * un tableau d'une exécution magnifique : la tète du patient est une des plus expressives qu’il ait peintes et le concours des différentes lumières sur le groupe saisi en plein mouvement est d'un magique effet. Van Dyck ne sera pas aussi heureux lorsqu’il traitera le même sujet dans le goût du Tintoret 9 .

1 Au chœur de Santa Maria dell'Orto, à Venise.

* A la Pinacothèque de Pologne.

* Burckhardt. Cicerone , II, .>10, note.

4 Id. 543. A.

•’ Id. 622. C.

« Id. 772. B.

' Id. 805. I.

H A l’église des Jésuites à Vérone.

9 A Santa Maria dell’Orto. — Consulter ainsi, les très intéressantes fresques découvertes en 1864 à Sancta Maria délia Her/ina. Cinq d’entre elles concernant Sainte Agnès (1, 2, 4, 6, 8) : les panneaux préparés 3, 5, 7 n’ont pas reçu leur peinture. La fresque 1, nous montre Agnès à l’Ecole; 2, la rencontre d’Agnès et du fils du proconsul ; 4 Agnès conduite au lupanar ; 6 le martyre d’Agnès ; 8 la guérison de Constantina. Est-il trop hardi de croire que le panneau 3 devait représenter l'exposition d’Agnès nue ; le panneau 5 Agnès sur le bûcher ; le panneau 7 le martyre d’Emérentienne? — Ces fresques sont certainement antérieures à 1330, sans doute antérieures à Giotto, peut-être d’un Siennois (S. Maria di Donna Regina e Varie senese a Sapoli da Emile Bertaux. Napoli, Giannini, in-8°, 1899).

Voici quelques autres indications du même genre : à Spello (église de Sant- Andrea), un saint Laurent de Pinturrichio ; à Florence (église de Saint-Lau-

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