‹ Étude Sur Les Gesta Martyrum RomainsChapitre 155 sur 161 · LA « SAINTE CÉCILE » DE RAPHAËL · texte numérisé non relu

LA « SAINTE CÉCILE » DE RAPHAËL

la musique intérieure qui chante dans son âme et qu’elle essayait d’exprimer : cette mélodie intérieure est figurée par un chœur d’anges sur fonds or, dans le ciel bleu ; et l’expression <ie sa figure, les formes fortes et riches de son corps expriment à merveille la sérénité calme dans le ravissement.

Il faut finir sur ce chef-d’œuvre : c’est le seul où nos gestes aient quelque part 1 .

1 L'Académie de musique fondée à Rome, en 1584, fut placée sous le patronage de sainte Cécile ; et c’est en sa qualité de patronne des musiciens que NI. Camille Bellaigue l’invoquait naguère, dans le Temps (12 août 1896): « Je vous salue aujourd’hui, jeune patricienne de la vieille Rome... Vous ôtes et vous resterez la sainte musicienne et la sainte des musiciens. »

CONCLUSION

CONCLUSION

Nous voici donc arrivé au terme de cet étude; et ce n'est pas sans quelque mélancolie que nous voyons venir le moment de conclure. En parcourant nos dernières pages, le lecteur a pu se convaincre comme l'influence des Gesta Martyrum a été faible, et même, dans la mesure ou elle put s’exercer sur les idées morales, combien peu elle fut heureuse. S’il veut expliquer pourquoi, qu’il n’en cherche pas la raison autre part que dans l’essence même du mouvement légendaire d’oü nos textes sont issus : mouvement populaire par ses origines premières et par tout son développement postérieur. En étudiant cos « laisses » informes, qu'il faut pourchasser k travers les manuscrits, on se prend à songer aux paroles d’Horace : disiecti membra poetae . Mais si les membres de l’œuvre sont épars, ce n’est pas qu’ils aient été dispersés un jour : ils n’ont jamais été réunis. Un poète n’est pas venu, un « rhapsode » ne s’est pas rencontré qui coordonnât tous ces éléments et fondit tous ces morceaux divers en un chef-d’œuvre unique. La tradition a quitté le domaine de l’histoire, dont elle n’a plus l’exactitude; elle n’est pas entrée tout à fait dans le domaine de la légende, dont elle n’a pas la poésie. Et ce n’est pas seulement le temps qui a manqué ; ce n’est pas le temps seul qui a empêché l’évolution de s’accomplir: il a manqué un poète de génie et une langue formée, et peut-être aussi la nature du sujet a-t-elle contribué à l’échec final. Sans doute, « un poète ayant l’esprit capable de « s’intéresser k autre chose qu’aux platitudes miraculeuses, de « s’ouvrir plutôt k de larges et grands sentiments humains en « pouvait tirer bon parti 1 » ; il n’en reste pas moins vrai, comme

] Puech, Prudence, p. 107-108. Cf., p. 108-109, le développement de cette idée.

le pensait notre vieux Boileau, que les légendes chrétiennes sont difficiles à aborder : l'imagination n'a pas toute son aisance lorsqu'elle frôle, à tout instant, des matières souvent définies par le dogme, toujours contrôlées par l'Eglise. De plus, le latin du vi* siècle, ou du v° ou du vn e n’est plus qu’une langue en décomposition qui a perdu toutes les qualités qui faisaient jadis sa beauté et sa force et qui n'a pas acquis encore celles des idiomes qui en sortiront un jour. Enfin — et comment ne pas en venir là? — plus que la nature du sujet, plus que la barbarie du langage, ce qui a empêché les Gesta Martyram romains de s'épanouir en quelque chef-d'œuvre, c'est qu’une âme de génie ne s'est pas rencontrée, devinant les âmes des Martyrs à travers les traditions confuses qui les avaient si étrangement rabaissées et si indignement méconnues : Dante n'a pas eu de précurseur. A la place de cette merveille que Dieu a enviée aux hommes, mais qu’ils avaient le droit d’espérer, nous n’avons donc que des récits banals et ternes, dus à de braves gens de sous-diacres, d’intelligence bornée et de cœur mesquin ; au lieu de l'Epopée des Martyrs de Rome, qui aurait pu rayonner dans le monde pour la plus grande gloire du Christ et de l’Eglise, nous avons une cinquantaine (le gestes assez insipides.

L'historien se montrera plus indulgent que le lettré. Indépendamment des expressions de tendre et admirative piété qu’on y relève, les gestes romains expriment par eux-mêmes la vénération profonde qu’inspiraient les martyrs : les rédacteurs ne pouvaient pas admettre que leur histoire fût abandonnée à l'oubli. Les tentatives des Manichéens pour introduire leurs théories parmi ces traditions pieuses et pour faire bénéficier celles-là du prestige de celles-ci soulignent ce fait d’une éclatante manière : ces tentatives rappellent celles qu'ils faisaient encore, à la même époque, pour exploiter le prestige de ces autres puissants patrons qu’étaient les Apôtres. Les deux faits se répondent, se complètent et s’éclairent: ils nous confirment dans l’idée que c’est par les cultes intercesseurs que le Christianisme a conquis les foules et que c’est grâce à ces cultes que celles-ci ont pu passer des religions polythéistes locales à la religion chrétienne catholique . Les Martyrs ont fait connaître la puissance, ils ont fait aimer la douceur de la religion du Christ aux foules innombrables des humbles ; ils ont accompli cette œuvre d'évangélisation populaire pour laquelle tous les traités d'Ori-

CONCLUSION

gène et de saint Augustin étaient sans force et sans vertu 1 . Et plus tard, lorsque leurs gestes ont seuls gardé le souvenir de leur héroïsme, comme leurs basiliques gardaient la mémoire de leurs noms, ils ont contribué par là, eux aussi, à l’achèvement de la grande œuvre si tenacement poursuivie : la substitution de l’idée chrétienne d’un Dieu qui tire ses titres et ses supériorités de sa perfection spirituelle à la notion d’un idéal divin uniquement composé de force redoutable, de perfection corporelle et capricieuse. Au lieu d’une grande épopée chrétienne, sœur aînée de la Divine Comédie , si les gestes romains nous ont donné seulement un pendant à la littérature équivoque des gestes des Apôtres et surtout du Livre Pontifical, il faut dire aussi qu’ils nous font comprendre comment s’est opéré le ralliement des foules romaines païennes à Jésus-Christ.

C’est parce qu’ils sont tous apocryphes et qu’ils expriment tous ce mouvement religieux populaire — il convient de revenir sur ce fait en terminant — qu’ils présentent, entre eux, de si profondes analogies et qu’ils ont été réunis naturellement dans le Liber Martyrum: fondés sur des traditions analogues, rédigés dans les mêmes milieux, ils sont vraiment parents les uns des autres. Comme sur le fond d'or des mosaïques, à Monreale, à Ravenne ou à Saint-Marc, les saints raidis et gauches, la tête cerclée dans le nimbe, les yeux fixes et le geste figé, offrent tous je ne sais quel air de parenté plus saisissant que les différences individuelles qui les séparent, ainsi les légendes romaines se détachent à nos yeux sur un même fond de lointains souvenirs avec cette ressemblance générale et cet air de famille que donnent nécessairement à des textes, les mêmes caractères, les mêmes origines, les mêmes destinées.

1 Cf. notre article : « Comment, dans l’Empire romain, les foules ont-elles passé des religions locales à la religion universelle, le christianisme ? ( Revue d'histoire et de littérature religieuses , 1899, t. IV p. 219-269).

APPENDICES

APPENDICE I

LA PRISON DE SAINT PIERRE

D APRÈS LES GESTES DE PROCESSUS ET L* « ITINÉRAIRE d’eINSIEDELN »

Les gestes de Processus racontent que c'est à la prison Mamertine, où jaillit actuellement une source, que saint Pierre a été emprisonné 1 .

Un texte contredit ici les données des Gesta' 2 . L’ Itinéraire (CEinsiedeln mentionne sur le trajet de la porte Aurélia à la porte Prénestine, une fontaine de saint Pierre où se trouve sa prison 3 : il la place sur la rive droite du Tibre, entre la porte Aurélia et une église des saints Jean et Paul, en face des Molinae , de la Mica Aurea'* et de Sancia Maria, c’est-à-dire sur les dernières pentes du Janicule. Le texte de Y Itinéraire : « Fontaine de saint Pierre où se trouve sa prison » fait, évidemment, allusion à la même légende que les gestes de Processus et veut rappeler les mêmes souvenirs. Entre les deux documents la contradiction est flagrante.

1 « In ipsa custodia mamurtini dum esset...; at vero beatissimi apostoli oraverunt in eadem custodia. >

2 Cf. Grisar. La prison Mamertine et les traditions romaines de la détention et des chaînes de saint Pierre (Z. S. filr Kath. Théologie , 1896, passim, surtout p. 104 et seq.). — On tâche de répondre ici aux objections soulevées par le savant jésuite.

3 Lanciani, Lincei, I, 441.

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