LEUR PHYSIONOMIE MORALE
Pareillement, les historiens des martyrs ont conservé leur mémoire, mais n’ont pas gardé leur esprit. Je n’en veux d’autres preuves que leur impuissance à égaler à la variété de Thistoire la variété de leurs récits ; — leur impuissance à comprendre l’âme des confesseurs du Christ; — leurs préoccupations, enfin, si étrangères à l’époque des persécutions.
Quelque chose de constant subsiste sous les incidents divers qui illustrent chaque passion : l’ordre des divers éléments et certains détails du récit. On peut noter d’abord un certain nombre de rubriques qui ouvrent et qui ferment chacun d’eux : le type le plus répandu des rubriques initiales marque l’époque où le martyr a souffert : T empare quo *, ou in die b us illis *, ou encore régnante'*... Il est très rare que la passion 11e com-
1 Cf. Césaire, Processus, Eusèbe Pontien,Serapie, Lucilla, Félicité, Calliste, Etienne, Laurent ( Cat ... Drux I, 91), Digna Mérita, Maris, Aurea, Chrysanthe, Susanne, Marcel, Simplicius, Pancrace, Abundius, Alexander Bornanus.
- Cornélius.
3 Lucie et Geminien, Genesius, Martyrs grecs, Restitutus, Prisca, Vibbiane, Jean Paul. Cf. Variot, Ev. Apocr., p. 353.
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mence pas par cette indication chronologique : quand le cas se présente, c’est un indice que notre texte n’est qu’un démembrement d'un autre ou qu'il nous est parvenu altéré. — Le type le plus répandu des doxologies est : Cui est honor et gloria in saecu/a saeculorum L Amen, qui se rencontre parfois sous cette forme plus complète : cui honor et gloria , potestas et imperium, ou sous cette forme modifiée : cui honor et imperium in aeterna. Un second type de clausulae 2 donne : qui cum Pâtre et Spiritu Sancto vivit et régnât in saecula saeculorum. Amen. » Il est également très rare que la passion ne se ferme pas sur l’une ou l’autre de ces clausulae : c’est encore un indice que le texte est altéré ou démembré.
D’autres formules se rencontrent dans le cours du récit : Et quia longum est per ordinem omnia narrare ; ou encore : vos praeconia, ieiuniis vacare, eleemosynis insistere, ars magica, custodia prit ata, credis ex toto corde , facilitâtes erogare pauperihus, unum tihi de duobus elige 3 , participais mysterium Domini.
Ceci n’est qu’un signe. Certains incidents reviennent avec non moins de monotonie que certaines expressions. La conversion du persécuteur, la ténacité du chrétien, les tourments qu’il endure, les miracles qu’il opère, voilà quatre épisodes qui se retrouvent, plus ou moins longuement développés, dans le plus grand nombre des passions.
La fragilité des choses de ce monde opposée à l’éternité des choses du ciel, la fausseté des dieux païens fabriqués de main d'homme, voilà deux idées sur lesquelles les gestes reviennent avec une inlassable constance.
Ce retour réglé, prévu peut-on dire, des mêmes incidents, racontés parfois dans les memes termes, exposés dans le même ordre, encadrés dans les mêmes formules, nous indique combien pauvre était l’imagination des rédacteurs et comme ils étaient loin de sentir la réalité vivante ; aussi ne devons-nous pas nous étonner qu’ils comprennent si mal et l’époque des persécutions et l’âme des martyrs.
1 Nérée, Symphorose, Cécile, Etienne, Calocère, Marcel, Simplicius, Pancrace, Abundius, Vibbiane.
- Césaire, Processus, Serapie, Getulius, Félicité, Urbain, Calliste, Martyrs grecs, Rufine et Seconde, Maris. Aurea, Jean Paul.
3 Expression qui se retrouve dans Cassiodore (P. L., 70, 1144), comme aussi cœlus tester (var., IV. 20, 3/. G., 12n), stadium (Ih T., X, 28, P. L., 69, 1183) qui se rencontrent dans les gestes de Laurent et de Poniface,
PARENTÉ PSYCHOLOGIQUE DES LÉGENDES
Je ne saurais trop conseiller aux esprits qu’ont lassos les analyses subtiles du roman psychologique de lire et de relire les gestes des martyrs romains. Et j’aurais, sans doute, bien des raisons à faire valoir ; je n’en veux toutefois indiquer aucune autre ici que l’extrême plaisir qu’ils ne manqueraient pas d’y prendre par le contraste qu’ils constateraient entre les procédés de l’auteur des Gesta Laurenliet ceux de M. Paul Bourget. Des sentiments très simples, l’absence complète d’analyse, voilà ce qui les frapperait lorsque, pour la première fois, ils parcourraient les légendes romaines. Le narrateur décrit du dehors des phénomènes dont il ne paraît pas connaître les causes, ni même savoir s’ils en ont quelqu’une; et si, d’aventure, il se hasarde à en indiquer, ce n’est jamais que d’un mot, rapidement jeté, et comme en passant; mais jamais aucune explication ne prétend éclaircir l'origine des actes divers dont l’ensemble constitue la trame du récit. C’est à croire que la mode n’était pas, jadis, aux complications, mais aux simplifications à outrance.
Veut-on connaître la structure intellectuelle des personnages mis en scène. Quelles objections adressent-ils au paganisme? Comment rendent-ils compte de la victoire finale que le christianisme a remportée et des longues persécutions qu’il a subies ? L’explication est toujours d’une simplicité admirable. Oyez plutôt : « Il faut abandonner le paganisme, parce que les dieux dont il prétend imposer le culte religieux ne sont que des idoles de bois, faites de main d’hommes, idola muta , idola manu/ acta » ; voilà l’objection terrible, qui, dans la bouche des martyrs, condamne les faux dieux. Lisez les gestes d’Urbain, ceux de Laurent, ceux d’Etienne, ceux des Martyrs Grecs, de Censurinus, de Maris, de Sébastien, de Primus et Felicianus, de Félix et Adauctus, d'Abundius, d’Agnès, de Chrysanthe, d’Anatolie, de Calocère, de Gordien; dans ces légendes, la même objection revient avec la même persistance: il est clair qu’un dieu que taille un sculpteur et que badigeonne un peintre est moins puissant et moins grand que CcluPqui a fait le ciel et la terre, qui chasse les démons et accomplit les miracles à la prière de ses saints,
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Le miracle tient, en effet, une grande place dans l’esprit de nos personnages. Ils conçoivent l’action de Dieu comme intervenant à tout propos en ce monde, pour modifier les événements, guider les hommes et les empires; la foi en une cause première a comme oblitéré l’idée des causes secondes, au point que, dans nos gestes, rien n’est plus ordinaire que l’extraordinaire, ni plus naturel, au sens usuel du mot, que le surnaturel lui-même. J’en donne pour preuve le grand nombre de prodiges dont elles sont, parfois, remplies et comme bourrées. Mais ce qui donne à ce fait la valeur d’un document psychologique, c’est que le miracle apparait ici comme Tunique raison du triomphe final de l’Église; aucune cause n’en venait seconder l’action ni préparer la victoire ; et les persécutions dont elle fut l’objet représentent avec une exactitude symbolique l’ensemble des circonstances au milieu desquelles elle apparut : elles résument, elles expriment, si j’ose dire, toute son histoire jusqu’à Constantin. Il suffit de lire, pour s’en convaincre, les gestes de Xérée, ou d’Alexandre, ou de Césaire, ou de Censurinus, de Marcel, de Suzanne, de Primus et Félicianus, de Sébastien, de Pierre et Marcellin, d’Agnès, de Jean et Paul : Tunique explication proposée par les Gcsta pour rendre compte du succès final de la lutte, c’est l’immédiate et constante action de Dieu lui-même. Et que Ton n’aille pas chercher au loin la raison de ce fait : elle est toute voisine de nous; l’explication par le miracle est la plus simple de toutes: elle dispense de toute analyse, de tout effort intellectuel ; elle convient à merveille à ces esprits paresseux, indolents et mous qui accablent le paganisme sous un argument étrange 1 , et qui paraissent n'avoir jamais été aiguillonnés par le besoin de comprendre le pourquoi des choses.
Une nouvelle preuve de cette attitude d’esprit, je la trouve dans l’explication que proposent les gestes romains pour rendre compte du fait si complexe des persécutions. Inutile de dire que cette explication, — quand on se soucie de la donner, — est uniforme et ne tient compte ni des différences de temps ni des différences de lieu. Ce sont toujours des faits très simples qui déchaînent l’orage : l'avidité des empereurs la jalousie des
1 Cet argument montre qu'à l’époque où les gestes ont été rédigés, — l’époque ostrogot!) ique, on le verra plus loin, — l'art chrétien n’exerçait encore qu’une faible influence.
* Cf. Martyrs Grecs; Laurent; Eusèbe et Pontien; Balbina; Jean Paul; Urbain.
PARENTÉ PSYCHOLOGIQUE DES LÉGENDES
prêtres 1 , le prosélytisme chrétien 2 , l'ensevelissement des cadavres 3 , tous faits particuliers et individuels satisfaisant à bon compte des esprits peu exigeants.
Si maintenant, au lieu d’étudier la structure intellectuelle des personnages de nos gestes, nous voulons nous rendre compte de leur structure morale, ce sera l'extrême simplicité de l’explication présentée, se traduisant par l’absence complète d’analyse, qu'il faudra encore mettre en lumière. C’est la doctrine de l’intérêt qui guide les rédacteurs, quand ils essayent d’expliquer les hommes, comme c’est la théorie du miracle qui les éclaire, quand ils doivent expliquer les faits ; et c’est la même raison de simplicité qui leur fait adopter celle-là, comme elle leur a fait adopter celle-ci. L’absence d’art, l’incapacité d’analyse, la brusquerie soudaine et comme capricieuse des transformations morales que le narrateur est impuissant à décrire, — sans doute parce qu’il est impuissant à les concevoir, — tous ces traits communs à nos gestes laissent transparaître une conception de la vie ou l’intérêt joue le premier rôle, et dont le peu d’élévation échappe à l’inconscience de l’auteur tout en s’étalant dans la naïveté de récit. Quelle raison pousse à se convertir les geôliers de Saint-Pierre, Processus et Martinianus? la puissance '» du Dieu qu’il prêche, l'expérience qu'ils en ont faite, l’intérêt qu’ils ont à se concilier son appui. Et quelle raison font valoir les Apôtres pour les affermir dans leur projet ? « Les prodiges que vous nous avez vu faire, vous aussi, vous aurez le pouvoir de les accomplir. » — Dans le récit de la persécution, à quel argument recourt Paulinus, lorsque, désespérant de convaincre ses soldats infidèles, il tente pourtant un suprême effort pour ébranler leur constance ? Tous deux, comme il le leur rappelle, comme le texte le prouve, sont à la veille d’être nommés principes 5 , et c’est à lui que revient le droit de nomination. Voici le langage qu'il leur tient : « Soyez mes amis ; jouissez de la récompense de vos longues années de
1 Félicité, Symphorose.
* Alexandre.
3 Etudier à ce propos : 1° les personnages de Lucine et du prêtre Jean, de Justin (Laurent), de Césaire (Nérée), d’Eusébe (Aurea) ; les trois gestes d’Eusèbe et Pontien, Maris et Martha, Abdon et Sennen.
4 « Ili cum vidèrent mirabilia quos faciebat per beatos apostolos doniinus... * {Processus.)
6 Les gestes les appellent mello-principes, mot forgé sur mello-proximi. — Cf. infra .
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service 1 . » Peut-on leur dire plus clairement: « Ce grade de prince/js, terme de votre ambition, dernière récompense de votre dévouement, si vous apostasiez, il est à vous. » Voilà donc l’argument le plus fort auquel recourt qui veut les tenter ; et voici la raison la plus décisive qu’invoque à son tour qui veut les sauver: « Ne craignez paçdes châtiments qui doivent passer 2 » ; on sous-entend sans peine : « Craignez plutôt ceux qui ne passeront pas. » La psychologie de Lucine ne répond-elle pas à merveille à celle de Paulinus, et toutes deux n’éclairentelles pas à souhait celle du narrateur ? — Mais voici qui est plus significatif encore et plus curieusement naïf, s’il se peut. Processus et Martinianus supplient Pierre et Paul d’abandonner leur prison et d’aller où ils veulent : mais, s’ils leur adressent cette prière, c’est que Néron 11e pense plus aux Apôtres: « On vous a oubliés ; partez donc 3 . »
Dressez maintenant la liste des endroits les plus frappants où le défaut d’analyse surprend et laisse entrevoir quelle explication le narrateur suppose Rapprochez-les ensuite de ceux où il apparaît clairement que le mépris des souffrances qui passent s’inspire de la crainte de celles qui ne passent pas Notez encore combien les martyrs des gestes se répandent en injures grossières autant qu’inexpliquées contre les persécuteurs, et ceci, avant la persécution dioclétienne b . Relisez enfin, dans les gestes de Nérée et Achillée 7 , l’idéal que rêve Flavie
1 Cf. Cassiodore, Car. VI. form. 6 (Migne, P. L., 69, 687): «Mililiae perfunctus honoribus, ornetur nominc principntus. »
£ Ceci est la déformation de la pensée de saint Paul, Il Corinih , IV, 18 : |SÀe7r<i|jL6va TCpô'rxaipa, rà le (ir, fi/.tiz 6(xeva atôvta. — Cf. la citation de l’Apôtre dans les Gesta Sophiae , *277.
3 « Uogamus ilaquev os ut ambuletis ubi volueritis. » — Cf. Gesta Marii et Marthae. « Audiat Pietas Vestra... et salva erit anima tua et respublica tua augebitur » (7). — Gesta Vibbianae. « Crede in Christ um filium dei vivi quem lulianus iinperator negat; et in diebus dignitates tuas et facultates centies tantum miilliplicari... » (Bibl. Cass., 111,(1. 192).
4 Marcel. 6, 10 ; Susanne, 8 ; Agnès, Jean Paul. Gordien, Vibbiane.
6 Calocère, 1 : «Quia contemnentes omnia temporalia... >; 2 : « Tua enim censura hodie est et cras non erit; Dei autetn ira aeterna. »; Elienne, 8 : «Si tanta virtus est Christi quara tu narras, melius est relinquere deos qui nec sibi nec nobis possunt adjuvare »; Cécile : « Si vel leviter senserit quod tu me polluto amore contingas, slntim circa te furorem suurn exagitat»; — Martyrs Grecs, *204: « Vere créditons quia cognovimus pueri salvationem »; — Laurent, 4 et 8 ; Kuhne, 2 ; Susanne, 19; Chrysanthe, i; Léopard, 2; Alexandre, tO, 1.7, 16; Marcel, 5. 7; Césaire (p. parva), 3; Martyrs Grecs, 206; Marius,7 ; Sébastien, 47; Pierre et Marcellin, 15; Gordien, Restitutus,
Césaire (p. major), 18; Alexandre, 15, 16; Urbain, 7,
7 jj 21. — Cf, Sébastien, jj 13,
parenté psychologique Res légendes 6i
Domitille, ce curieux paradis qui semble un premier dessin du paradis de Mahomet, oü dans l'air bleu, sous les palmiers d or, les houris souriantes attendent le fidèle serviteur d’Allah ; et vous croirez sans peine qu’à côté des phrases toutes faites que le narrateur doit placer dans la bouche des martyrs, puisqu’aussi bien ce sont des martyrs qu’il fait parler, on discerne sans effort, à travers les idées qu’il se forme des événements et des hommes, sa personnalité propre, aussi peu développée au point de vue moral qu’au point de vue intellectuel, aussi incapable de sortir d’elle-mème par l’amour que par la pensée ; sa psychologie particulière perce sous la psychologie de rigueur que le sujet comporte et que la tradition impose. Nous n’avons pas ici une authentique histoire des martyrs de Rome : l’impression qu’elle donne est trop discordante et contradictoire.
Cette opinion s’affermit lorsqu’on remarque que les préoccupations attestées par nos légendes sont tout étrangères à l’époque des persécutions. Leur caractère tendancieux n'est pas moins remarquable que leur enfantine psychologie; on aurait peine à en trouver beaucoup qui soient contées ou conçues en dehors d’un parti pris et d’un point de vue déterminé; le narrateur entend toujours accréditer, à propos d’un fait historique ou d'une doctrine morale, sa propre manière devoir; et ce n’est pas par une discussion franche qu’il prétend l’imposer au lecteur ; c'est par des artifices et des habiletés qu’il s'efforce de l'insinuer en lui.
Ce qui frappe, de prime abord, en parcourant les gestes romains, c’est l’abondance et la précision parfois minutieuse des renseignements qu’ils nous détaillent. Il en est qui laissent sans défiance : les indications topographiques, par exemple, dont on admet l'exactitude relative, et qu'il serait malaisé, semble-t-il, d’inventer tout à fait. Mais lorsque la légende, comme il arrive souvent, se présente partout avec une précision uniforme, que l’incident le plus insignifiant s’v trouve déterminé dans tous ses contours avec la même minutie que le fait le plus grave, qu’on nous donne le compte, pour citer
LES GESTES LES MARTYRS ROMAINS
un exemple, des personnages qui ont été éclairés soit par la prédication des chrétiens, soit par l'héroïsme des martyrs, tous ces minutieux détails ne laissent pas que d'inquiéter un peu; d'autant qu’ils ne nous sont pas donnés en passant, ainsi qu’il conviendrait à leur peu d'importance, et comme entre parenthèses : chacun d'eux fait l’objet d’une affirmation formelle; chacun d'eux est, en quelque manière, particulièrement proposé à la croyance — à la piété — du lecteur. L'histoire véritable, lors même que les documents abondent, tend à diminuer la part de l’inconnu, sans l’éliminer jamais; dans les gestes romains, au contraire, on a partout présente la sensation de l’effort tenté, non pour restreindre ce domaine de l'oubli, mais pour le supprimer tout à fait.
Cette impression s’accentue bientôt, et ces inquiétudes se précisent. Les moyens employés pour obtenir créance sont parfois des plus grossiers. Tantôt, comme dans les gestes d’Agnès et de Cécile, le narrateur prétend reproduire ce qu’il a découvert dans des livres oubliés. Tantôt, comme dans les gestes d’Eleuthère, dans ceux de Chrysanthe etDarie,dans ceux de Jean et Paul, de Sophie , et dans ceux d’Eusèbe, il prétend écrire sous la dictée de l’apôtre, du martyr ou de la vierge dont il raconte les aventures 1 . Tantôt, lorsque les circonstances favorisent son dessein, il pousse plus loin encore l’audace de ses inventions et imagine des lettres rédigées par les saints euxmèmes: témoin la lettre de Ponce Pilate dans les gestes de Pierre et Paul, la lettre de Pastor dans les gestes de Potentienne, les lettres de Nérée, de Marcellus et d'Eutyches dans les gestes de Nerée, la lettre de Dèce dans les gestes de Laurent, celles d’Anastasie à Chrysogone. Si la coutume ne s’est pas généralisée, c'est, sans doute, qu’elle ne pouvait l’être sans heurter les vraisemblances. Les lettres que nous venons de citer appartiennent — sauf deux — à des légendes de l’àge apostolique : ce sont les Epitres du Nouveau Testament qui ont ici inspiré les rédacteurs. Et l'on ne voit pas quels autres documents épistolaires, rapportés aux persécutions postérieures, aurait pu alléguer celui qui aurait mis sous fonne de lettre le récit des tortures de saint Laurent, de sainte Agnès ou des saints
1 Eleuthère : « Eulogius et Theodulus qui ab eo ordinati sumus...» — Chrysante et Darie : « àyeypa^jirjV éyw Ojtpîvo; îtpot07 rr, Û7tEt£a; STEçâvov. » — Jean et Paul : « Ipso référante Auspicio .. Ipso narrante Constantina... et ipso Terentiano scriptu est... »
parenté Psychologique les légendes
Jean et Paul; il est fort douteux qu’ils aient connu la lettre des Lyonnais ou celle des Smyrniotes. Il se trouve donc que, par un concours de circonstances particulières, la tendance que l’on saisit dans les gestes romains à se présenter au lecteur comme document authentique, a pu, dans certains d’entre eux, atteindre son plein développement ; la forme épistolaire que plusieurs ont revêtue exprime à merveille et met en pleine lumière le caractère « historiciste », si l’on me passe ce barbarisme, qui les distingue tous.
Mais, en même temps qu’ils tendent à accréditer des faits, plus ou moins exacts, souvent aussi nos gestes tendent à accréditer des doctrines plus ou moins morales : c'est dire qu’ils ne présentent pas seulement la physionomie de textes historiques, mais celle encore de romans édifiants. Le profit qu'on retire en écrivant l'histoire des martyrs ou seulement eu la lisant, voilà un point sur lequel ils reviennent avec une insistance 1 un peu banale ; mais l’enthousiaste apologie de la chasteté, apologie qui constitue le fond même de plusieurs récits 2 , et que Ton retrouve, plus ou moins explicite, dans beaucoup d'autres, voilà qui est peut-être significatif 3 . Dans Nérée et Achillée' 4 , par exemple, avec un luxe de détails qui surprend, on peut suivre, pendant plusieurs pages, une systématique attaque contre le mariage : il s’agit d'en détourner une jeune fille et de dérober aux hommes un trésor qui ne convient qu’à Dieu ; aussi voyez avec quel art, — je ne dis pas avec quelle éloquence, — s’expriment les deux avocats. J’ose assurer que la composition de leurs discours à tous deux, — car, comme, dans un chant amoebé , tels les pâtres de Théocrite ou de Virgile, ils se répondent l’un à l’autre dans un touchant accord, — aurait pleinement satisfait ce grand rhéteur qui s'appelait Massillon. Il aurait constaté, non sans quelque plaisir, qu’ils contenaient un véritable sermon sur la sainte vertu de chasteté, sermon divisé en deux parties, chaque partie se subdivisant elle-même en deux points :